Information – sensibilisation – conscientisation

Quelle communication pour l'émancipation ?

Francis Tilman, Le GRAIN asbl, 21 novembre 2005


Cet article tente de clarifier les différentes intentions qui peuvent motiver un responsable éducatif, un expert ou un professionnel à communiquer. Selon qu’il s’agit avant tout d’information, de sensibilisation ou de conscientisation, quelles sont les caractéristiques du contenu du message et le type d’implication attendu des destinataires ?

Les scientifiques lorsqu’ils s’adressent au grand public, les journalistes, les enseignants, les formateurs, les animateurs socioculturels, pour ne citer qu’eux, sont des professionnels dont l’activité consiste à transmettre des données à un public plus ou moins ciblé. Cependant, il peut exister une grande différence dans les formes que prennent leurs communications. Ces différentes formes ne dépendent pas seulement des canaux utilisés pour assurer cette transmission, mais aussi de l’intention du spécialiste qui émet le message ainsi que de l’état d’esprit de ceux qui le reçoivent. Généralement, les techniques de communication mobilisées sont fonction du but recherché, compte tenu des caractéristiques présumées du public visé. En disant cela, nous prenons le contre-pied de l’opinion fort répandue qui préconise le choix de telle ou telle mise en forme des messages comme la meilleure façon de toucher le destinataire. Les canaux de communication et les techniques de "design" du message ne suffisent pas à eux seuls à influencer un public, ni a fortiori à lui faire partager les buts de son concepteur.

Dans une optique d’éducation, nous défendons l’idée que le support et la forme du message seront choisis en fonction de l’intention du spécialiste et des caractéristiques socioculturelles des personnes auxquelles il s’adresse. En ce sens, il est sans doute des canaux de communication plus indiqués et plus performants que d’autres, mais aucun moyen n’est supérieur en soi et par conséquent, aucune technologie de la communication n’est impérative

Nous allons essayer de clarifier les différentes intentions qui peuvent motiver un responsable éducatif, un expert ou un spécialiste à communiquer. Nous nous plaçons dans la posture où il y a, de sa part, une volonté de transmettre des données afin d’influencer un groupe de personnes précises. Nous laissons volontairement de côté l’autre facette du problème, les intentions, les caractéristiques et les stratégies des destinataires des messages.

Distinguer information, sensibilisation, conscientisation

Nous établissons une distinction entre les notions d’information, de sensibilisation et de conscientisation.

Elles ont en commun de viser la transmission de données.

Elles se distinguent cependant

  • d’abord, par l’intention à la base de la volonté de transmission (depuis la communication au sens strict, jusqu’au partage de l’analyse ;

  • ensuite, par la nature des renseignements communiqués (depuis l’information au sens strict, jusqu’à l’analyse des faits) ;

  • enfin, par le degré d’implication qu’elles attendent du destinataire, allant de la réception à l’engagement.

Le tableau suivant précise de manière synthétique le contenu de ces différences.

Caractéristiques de l’information, de la sensibilisation et de la conscientisation

  Information Sensibilisation Conscientisation
Données Transmission de données et de grilles d’analyse - Transmission de données et de grilles d’analyse
+ intentions du chercheur et le problème qui le préoccupe. - Souci de partage de ce dernier.
- Présentation de questions éthiques et politiques.
- Recherche de la participation des destinataires à l’analyse et à la recherche de solutions.
- Interpellation éthique et politique.
Implication Réception intellectuelle Ouverture intellectuelle sur des enjeux et sur les responsabilités qui en découlent Idem information et sensibilisation
+ formalisation de l’implication, concernant la domination et l’émancipation.

Commentaires

Commentons quelque peu les distinctions contenues dans le tableau ci-dessus. Nous pouvons considérer qu’il y a une progression dans l’intention du concepteur du message, quant au type de résultat qu’il veut obtenir chez la personne à qui il s’adresse.

Dans l’information, la volonté d’influence est minimale. L’émetteur livre des données, plus ou moins clairement, plus ou moins détaillées, plus ou moins en liaison avec les représentations de son public potentiel, plus ou moins mises en perspective. Mais à la base de son acte, il y a simplement le souci de se faire comprendre. Il attend de son destinataire une réception intellectuelle des données qu’il lui transmet. Les développements qu’il donne à son contenu sont donc dictés par le souci de se faire comprendre et de rendre le récepteur capable de s’approprier l’information.

Évidemment, ces développements sont déterminés par des caractéristiques techniques (les contraintes du canal choisi) et l’idée qu’il se fait des conditions et des pratiques culturelles qui entourent la prise de connaissance de l’information. Le journaliste radio du 19h ne traite pas l’information de la même façon que son collègue du journal télévisé ou que l’auteur d’un dossier dans un hebdomadaire. De même, une conférence instructive ne se déroule pas de la même façon que des commentaires généraux effectués par un animateur après un travail de groupe sur documents. Autrement dit, si dans tous les cas évoqués, les formes de communication varient, il y a à chaque fois ce souci de transmettre des informations dans les meilleures conditions qui soient. L’intention du spécialiste ne va donc pas au-delà de sa préoccupation de livrer une information accessible et compréhensible.

Les données transmises peuvent être cependant de plus en plus complexes. A un pôle du spectre, il y a les données factuelles, la description, les faits, mais aussi l’exposé des points de vue, des positions. A l’autre extrémité, il y a des analyses plus ou moins complexes, des grilles de lecture des événements. Il s’agit d’analyses existantes, qui font partie du patrimoine théorique disponible. Ainsi en est-il des explications historiques, rappelées dans un article de fond, ou des modèles scientifiques expliquant des phénomènes atmosphériques. Le concepteur du message rapporte et diffuse des explications connues des spécialistes.

Le contenu de la communication peut aussi porter sur des explications nouvelles présentées au regard d’événements qui font débat ou en rapport avec de nouvelles théories explicatives. Nous sommes ici dans un cas limite entre l’information et la sensibilisation. Les analyses nouvelles constituent une forme d’information particulière. La déontologie des professionnels (celle du journaliste, du scientifique, de l’enseignant, du formateur, ...) veut que ces derniers signalent qu’il s’agit d’une lecture nouvelle des faits et qu’ils soumettent donc leurs propositions à l’esprit critique de l’auditeur, du spectateur ou du lecteur. Ils sollicitent du récepteur plus que la compréhension intellectuelle du contenu du message ; ils attendent aussi de lui qu’il juge de la pertinence de ce qui lui est présenté. Il faut donc que le public soit en mesure de porter un jugement sur ce qui lui est soumis. Nous sommes donc au-delà de l’information qui se limite à l’exposé des faits. Les analyses à chaud de ces faits exigent, en effet, une vigilance et une méfiance intellectuelle plus grande de la part du récepteur que la simple compréhension d’informations dont il accepte a priori l’exactitude, dans le mesure où il fait confiance à la déontologie de l’émetteur.

Mais la vraie différence entre l’information et la sensibilisation se situe ailleurs. Qui dit sensibilisation, dit problème. Le technicien qui cherche à sensibiliser un public ne cherche pas seulement à lui livrer des données pour qu’il en fasse l’usage qu’il souhaite. Il veut que ce dernier découvre un problème et le comprenne. Il transmettra donc des données qui, ici, sont autant des éléments d’information que des éléments de démonstration. Les données sont donc mêlées aux enjeux auxquels l’auteur veut sensibiliser. Prenons le cas de la dette des pays du Sud, des risques climatiques, des différentes formes d’inégalités, pour ne considérer que ces exemples : le « sensibilisateur » cherchera à expliciter en quoi consiste le problème et sous quelle forme il se présente. Il livrera donc non seulement des données, mais aussi une problématique. Et très rapidement, il sera amené à expliciter les options éthiques et politiques qui l’amènent à traiter de cette question et à vouloir en faire partager la préoccupation par tel ou tel public. Le concepteur du message aura à expliquer pourquoi le public-cible a intérêt à prendre ses discours en considération.

Il y a donc un engagement de la part du spécialiste dans sa communication. Mais si celui-ci se sent obligé de faire partager une lecture problématisée et orientée d’une question et de fournir des données et des analyses qui rendent cette problématique intelligible, la réception du message est encore laissée au bon accueil du public. Le spécialiste ne s’assigne pas la mission de mobiliser le public sur le problème. Il limite son souci, pour différentes raisons souvent liées au contexte institutionnel de l’émetteur et du récepteur, à celui de bien faire comprendre l’enjeu et les données du problème.

Un pas supplémentaire est franchi dans l’engagement, avec la conscientisation. Cette dernière reprend à son compte les caractéristiques de la sensibilisation mais vise également l’engagement des destinataires du message dans la recherche de solution. Pourquoi ? Parce que le spécialiste, qui est ici un militant, est persuadé que le public auquel il s’adresse est victime d’une injustice et a donc intérêt à réagir. Son hypothèse est, notammant, que si les « victimes » ne se sont pas encore mobilisées, c’est parce qu’elles n’ont pas pris conscience de toutes les dimensions de la réalité qui les concerne et/ou qu’elles sont démunies pour l’appréhender intellectuellement. Son rôle est donc de proposer un cadre interprétatif qui rende compte des faits et les rende compréhensibles par le public.

Le « conscientisateur » se tient ici sur la corde raide. Certes, il adopte un point de vue partisan, mais il ne peut pas pour autant avancer n’importe quoi. En effet, ses analyses doivent paraître pertinentes au public-cible tant pour expliquer les faits dénoncés, leurs causes et leurs logiques, que pour ouvrir des perspectives d’action.

En ce sens, le conscientisateur se situe à l’opposé du démagogue qui, par une idéologie simpliste jouant à fond sur l’émotion et les stéréotypes, utilise l’appui des masses pour soutenir son action personnelle et les manipule au service de ses propres intérêts. La Conscientisation vise, au contraire, à faire trouver les réponses par les publics eux-mêmes et à les engager dans des actions qu’ils auront eux-mêmes définies au terme d’une réflexion approfondie. La Conscientisation s’inscrit donc une pratique d’analyse sur le terrain avec les personnes directement concernées par un problème. Elle nécessite un travail d’accompagnement de l’appropriation par le public du problème analysé. La Conscientisation est donc plus qu’une transmission de données. C’est une activité d’éducation et de formation qui, par définition, vise à modifier les représentations des destinataires. L’hypothèse pédagogique est ici que ces transformations requièrent une méthodologie du traitement des informations, accompagnée d’une interrogation sur les conceptions qui guident les comportements adoptés jusqu’alors. En conséquence, la Conscientisation requiert un double travail : mettre au point des outils pour interpeller et informer les publics concernés ; animer les séances d’appropriation et de réflexion. Évidemment, cela prend du temps et exige des conditions institutionnelles particulières.

C’est souvent parce que les spécialistes ne sont pas placés dans ces conditions qu’ils se contentent de la sensibilisation. Il est difficile, en effet, d’être expert dans un domaine, au courant des dernières idées et de l’évolution des événements et d’être, simultanément, un animateur de terrain, capable de faire travailler un groupe sur une question qui le concerne. L’éducation permanente, comme la formation syndicale, par exemple, semblent correspondre à des contextes institutionnels appropriés pour réaliser ce travail. Certains y voient même là leur raison d’être principale. Mais s’il est un animateur de base, le conscientisateur doit aussi être partiellement un intellectuel pour pouvoir s’approprier les analyses et construire les outils adéquats en vue de toucher les publics concernés.

Tout ceci exige donc de celui qui vise la conscientisation, d’être au clair sur les fondements éthiques et politiques de son engagement et de les communiquer explicitement aux publics avec lesquels il travaille1.

Construire et exploiter des outils

Tout message suppose d’être construit et communiqué à destination un public-cible défini. Le canal est ici le passage obligé de cette transmission. Nous l’avons dit plus haut, ce dernier impose des contraintes.

Si nous nous penchons sur le moyen utilisé pour communiquer, nous observons ici encore des différences entre les trois niveaux d’intentions que nous venons de distinguer. En effet, l’information passe généralement par des canaux standardisés qui sont largement répandus. La difficulté, pour quelqu’un qui n’est pas du sérail, est d’avoir accès à ces canaux et de se mouler plus ou moins habilement au langage qu’il requiert.

La sensibilisation passe généralement, elle aussi, par les canaux traditionnels de communication. Une difficulté supplémentaire qui se pose au sensibilisateur est d’obtenir un « espace » suffisant pour développer une problématique dont l’exposé prend nécessairement plus d’ampleur que la simple transmissions de données factuelles. Précisons que la sensibilisation peut aussi passer par le travail direct avec un public, comme c’est le cas dans beaucoup de formations dans le champ de l’éducation permanente, qui visent à faire s’approprier par des groupes, les données et les enjeux d’une thématique.

L’autre difficulté rencontrée par la sensibilisation est le registre conceptuel à adopter. En effet, expliquer un problème ne peut se faire dans le champ lexical des propos du "café du commerce". Il n’est pas question non plus de communiquer dans le registre technique et souvent codé des scientifiques. Le sensibilisateur est donc un traducteur qui exprime dans un langage accessible au public qu’il vise, des considérations qui sont, habituellement le fait de spécialistes. La sensibilisation suppose donc une solide préparation du contenu et de la forme du message envisagé et donc, un savoir-faire spécifique. Dans les formations, par exemple, le sensibilisateur prépare une série d’activités qui permettent de rentrer dans le problème par des angles différents, avant de reformuler la question et de synthétiser les informations. Il met donc au point une stratégie qu’il rend vivante à travers son animation.

Quant à la conscientisation, elle requiert normalement des outils spécifiques puisque l’information ou la sensibilisation ne sont pas parvenus à atteindre en profondeur le public visé. Une forme courante de ces outils est un support (par exemple un jeu), associé à des techniques d’animation. La confection de ces supports n’est pas aisée et demande un important travail de conception, car ils doivent à la fois permettre la communication de données et interpeller l’expérience des participants. Ces outils sont alors généralement accompagnées d’un guide de l’animateur[2].

Quel registre de communication choisir ? La réponse est à donner par chaque communicateur et dépendra de deux variables : jusqu’où veut-il toucher son public et en a-t-il les moyens ? Sinon, quelle alternative peut-il mettre en place pour être efficace dans la poursuite de ses intentions ?

Références

[1] Le Grain a explicité le profil et les compétences de l’animateur et formateur "émancipateur" dans différentes publications, comme Le défi pédagogique, La pédagogie émancipatrice et Penser le projet.

[2] Un bel exemple de ce type d’outil est le Jeu du Mobile Social, mis au point par Le Grain, visant la prise de conscience des inégalités à et par l’école.