L’analyse institutionnelle (II)

Acteurs. Pouvoir. Lois.

Francis Tilman, Le GRAIN asbl, 24 octobre 2005


Le second article poursuit la présentation des concepts de base de l’analyse institutionnelle.

D’après l’analyse institutionnelle, quelle pourrait être la forme d’organisation que prend un "acteur social" menant une stratégie au sein d’un établissement ? L’analyse institutionnelle parle de groupe objet et de groupe sujet.

Le groupe objet

Le groupe objet est celui qui est défini formellement par l’institution. C’est un groupe qui ne dispose pas d’autonomie mais qui, au contraire, est déterminé par une caractéristique externe. Par exemple, le groupe des travailleurs sociaux d’une a.s.b.l. de service social, l’équipe d’entretien, le conseil de classe dans l’enseignement secondaire. Le groupe objet est relativement peu contestataire dans la mesure où il n’a pas conscience qu’il constitue un regroupement d’individus partageant un intérêt commun et ayant la possibilité d’influencer les décisions et surtout de transformer la manière habituelle de faire. Généralement le groupe objet s’identifie à l’institution et constitue un de ses rouages de fonctionnement. A l’opposé se trouve le groupe sujet.

Le groupe sujet

Un groupe sujet est un groupe capable d’une autonomie dans l’action, menée à partir de sa volonté propre (au moins partiellement). Par exemple, une équipe de professeur voulant introduire, de son initiative, des innovations dans l’école. Une équipe d’animateur d’un foyer culturel qui veut modifier le travail et les responsabilités du concierge.

Un tel groupe est conscient des contraintes externes qui pèsent sur lui, mais aussi du poids de l’institué, c’est-à-dire de l’intériorisation par chacun de ses membres, des règles de fonctionnement y compris des règles implicites (ce qu’on peut faire, ce que l’on ne peut pas faire ; ce qu’on a toujours fait, même si on ne sait plus pourquoi).

Cependant le groupe sujet choisit, en toute lucidité, de s’écarter du mode de fonctionnement habituel. Il veut des choses par lui-même. Il s’estime assez « grand » pour être son propre arbitre. En conséquence, il commence à exister en tant que groupe, indépendamment des règles extérieures qui le caractérisent, à avoir des objectifs qui lui sont particuliers, à organiser son travail et à définir sa stratégie à partir de considérations internes et propres à ses membres. Il tend vers l’autogestion.

Ainsi, par exemple, quelques formateurs ayant suivi une formation à l’extérieur, peuvent décider de se rassembler pour introduire des changements importants dans l’association ainsi que des pratiques pédagogiques nouvelles. Ils s’organisent comme groupe pour mettre au point le contenu et trouver la traduction dans les structures du nouveau type de travail pédagogique qu’ils entendent pratiquer. Il est clair, dans cette exemple, que ce groupe devient un interlocuteur incontournable de la direction, voire du conseil d’administration.

De même, des habitants d’un quartier, lassés de voir les autorités communales laisser un terrain vague à l’abandon, se rassemblent et, pendant les grandes vacances, l’occupent, l’équipent par leurs propres moyens et y organisent des activités sportives pour leurs enfants.

La classe institutionnelle

La classe institutionnelle est un groupe social homogène. Pour qu’un groupe social soit considéré comme homogène, il faut qu’il soit composé de personnes occupant les mêmes places dans la division sociale du travail (les travailleurs de même niveau, par exemple). La classe institutionnelle peut donc se trouver au sein même d’une grande organisation (l’équipe des infirmières d’un hôpital) mais aussi relever de plusieurs lieux qui regroupent des individus issus d’organisations différentes mais y occupant une position sociale similaire (des travailleurs sociaux du logement, regroupés au sein d’une association professionnelle, par exemple).

Au fil du temps, l’analyse institutionnelle s’est intéressée au pouvoir dans la société dans son ensemble et plus seulement au pouvoir au sein d’un établissement. On parle dès lors d’analyse institutionnelle restreinte et d’analyse institutionnelle généralisée.

L’intervention - La socioanalyse

L’intervention, terme largement diffusé dans les sciences humaines et pas seulement en analyse institutionnelle, est la pratique d’une personne extérieure à un groupe qui se “ glisse ” à l’intérieur des représentations des membres de celui-ci et qui les interpelle à partir de grilles de lecture.

L’intervention en analyse institutionnelle, s’appuyant sur ses concepts, est appelée socioanalyse.

Il y a intervention socioanalytique quand les facteurs suivants sont réunis.

  • L’analyse de la demande : qu’est-ce qui se cache derrière la demande officielle, la commande formelle d’une intervention ?

  • L’autogestion de l’intervention par le collectif-client (horaires, nombres de séances, lien entre les séances et les activités quotidiennes, ordre du jour, modalités de paiement,...) : les limites, les obstacles à l’autogestion sont eux-mêmes décodés comme étant révélateurs des déterminations institutionnelles cachées.

  • La libre expression, le droit, voire le devoir, de tout rapporter de ce qui est dit dans l’institution à propos de son fonctionnement, pour l’analyser : cette expression fait apparaître ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas, ce qu’on croit savoir, ce qu’on voudrait savoir, les canaux de l’information, qui les contrôle, etc.

  • L’élucidation des transversalités des participants (voir plus haut).

  • L’analyse de l’implication du chercheur-intervenant : que recherche-t-il personnellement, en acceptant et en menant ce travail, de qui est-il solidaire, etc. ?

  • La construction et l’exploitation des analyseurs.

L’analyse institutionnelle restreinte

L’analyse institutionnelle restreinte ou d’établissement mène la réflexion au niveau d’une organisation. Si cette analyse prend place dans un établissement spécifique, elle dépasse néanmoins ce dernier en l’articulant à une structure assignant à chaque établissement une finalité, des contraintes, des valeurs et une culture qui le surdéterminent (ce surplomb déterminant l’établissement correspond à la notion d’organisation). Un établissement scolaire appartient à l’organisation école et son fonctionnement ne peut se départir des règles (explicites ou implicites) qui la caractérisent. De même, une maison de retraite, une crèche, un centre culturel sont soumis aux normes organisationnelles correspondant à leur secteur.

L’analyse institutionnelle généralisée

L’ensemble de la société peut faire l’objet de réflexions concernant les enjeux de pouvoir qui la traversent, à partir des logiques qui habitent les organisations sociales qui la composent. On parle dans ce cas d’analyse institutionnelle généralisée.

Au-delà des logiques et des rapports de pouvoir dégagés lors des interventions, qui ont comme caractéristique d’être spécifiques pour chaque cas, l’analyse institutionnelle a mis en évidence des “ lois générales ” à l’œuvre dans les organisations et dans la société, dites aussi “ effets ”.

Effet Al Capone

Des personnes périphériques à des institutions les détournent et les utilisent à leur profit. Exemples : les bureaux d’étude et de conseil qui parasitent les services publics. Les constructeurs d’ordinateurs qui créent une demande des entreprises et organisent la dépendance à leur l’égard de leur service technique.

Effet Basaglia

La société actuelle a tendance à créer sans cesse des nouveaux marginalisés : vieux, fous, drogués, chômeurs, jeunes sans statut, demandeurs d’asile, sdf, femmes seules avec enfants, ..., alors que le discours dominant est celui de l’intégration, de l’égalité et du mode de vie standard (publicité).

Effet Wéber

La société ne cesse de se complexifier, en même temps qu’elle accroît son savoir sur des parcelles d’elle-même. Il en résulte une absence de savoir global, un “ non-savoir ” qui rend inintelligible la société et son évolution, à une grande partie de ses membres. Pour le compenser, il est de plus en plus fait appel à des spécialistes qui deviennent des maîtres à penser.

Effet Mülmann

Un mouvement (ayant sa source dans un prophétisme) s’institutionnalise dans la mesure où son but n’est pas atteint, provoquant ainsi un tarissement de son souffle messianique. L’organisation (la structure) prend alors le pas sur le mouvement : la survie, le fonctionnement ou le développement de l’organisation en deviennent le but.

Effet Lukcas

Au fur et à mesure qu’une science se développe et se formalise, elle oublie et gomme les conditions sociales et intellectuelles de sa naissance et de son développement pour se présenter dans sa pureté théorique, au dessus des contingences.

Effet Heisenberg

Toute production intellectuelle se détache de son producteur et est présentée comme neutre et objective. Or l’action de celui-ci a eu une influence dans les phénomènes observés et analysés, ainsi que dans la construction du modèle explicatif. Dans l’analyse sociale, l’analyste ne peut rester en dehors de son objet d’étude. C’est pour cela que l’analyse institutionnelle propose l’analyse de l’implication de l’intervenant.

Effet Masoch

Toute personne ou groupe qui nie sa position dans une institution renforce sa position. En brouillant les repères et en empêchant ainsi le décodage de l’institué, l’individu ou le groupe rend plus difficile la contestation du rapport de pouvoir. Une direction qui affirme qu’elle a peu de pouvoir, une équipe de logistique qui dit n’exécuter que des ordres, un auteur à succès qui se présente comme un rebelle vis-à-vis de la société, etc., sont d’habiles manipulateurs masquant leur stratégie de pouvoir pour mieux la mener.

Pour en savoir plus, une bibliographie

  • Blairon J., Servais E., L’institution recomposée - tome 1, “ Petites luttes entre amis ”, RTA, 2000

  • Blairon J., Fastres J., Servais E., L’institution recomposée - tome 2, “ L’institution totale virtuelle ”, RTA, 2001

  • Castioradis C., L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975

  • Hess R., La socioanalyse, Éditions universitaires, 1975

  • Hess R., Authier M., L’analyse institutionnelle, PUF, 1994

  • Hess R., Savoye A., L’analyse institutionnelle, PUF, Que sais-je, 1993

  • Lamihi,Ahmed et Monceau, Gilles, Institution et implication. L’oeuvre de René Lourau, Syllepse, Paris, 2002.

  • Lapassade G., Lourau R., Clefs pour la sociologie, Seghers, 1979.

  • L’Homme et la Société, n°147-148, 2003. (Dossier principal : "L’analyse institutionnelle entre socio-histoire et socio-clinique").

  • Lourau R., Sociologue à temps plein, EPI, 1976.

  • POUR (Revue), L’analyse institutionnelle en crise ? Historique, analyses et débats, numéro spécial, 62-63, novembre-décembre 1978.

  • Seguier M., Critique institutionnelle et créativité collective, IDOC/L’Harmattan, 1976.