Définir l’élitisme ou l’art de définir son ombre (II)

La préparation et la sélection des meilleurs

Francis Tilman, Le GRAIN asbl, 24 octobre 2005


Traditionnellement, l’éducation, la formation et l’enseignement jouent un rôle décisif dans la préparation et la sélection des meilleurs. Si l’élitisme n’a plus bonne presse aujourd’hui, les institutions éducatives continuent à le pratiquer sous des habits nouveaux.

Sélection et enseignement

L’éducation, la formation et l’enseignement jouent un rôle décisif dans la préparation et la sélection des meilleurs. Les collèges jésuites, moule de notre enseignement secondaire général, se sont spécialisés dans cette tâche. Jusqu’il y a peu, non seulement ils ne s’en cachaient pas mais le revendiquaient ouvertement. Les choses se sont compliquées avec le consensus idéologique assignant la démocratisation et l’égalité des chances comme l’une des missions prioritaires de l’école (ce qui nous a valu les nouveaux discours sur l’excellence, dont nous reparlerons ci-dessous). Du coup, l’élitisme fait mauvais genre. D’autant plus que pour le sens commun, l’élitisme n’est pas une notion technique, mais plutôt une réalité sociale incluant les rapports sociaux dans sa perception. Oui, les élites sont constituées de privilégiés et ceux-ci accaparent une partie des ressources à leur avantage. Oui, il y a une hérédité sociale du statut d’élite. Oui, il y a un système éducatif qui permet de construire ces élites et qui est au service de certaines classes sociales. Autrement dit, parler de l’élitisme en d’autres termes que ceux des rapports sociaux est une absurdité, à moins que ce ne soit une sérieuse stratégie d’occultation.

Dès lors le problème devient :

  • faut-il des élites ?
  • si oui, comment les sélectionner ?
  • comment faire pour que cette sélection soit socialement juste ?

La réponse à la première question semble affirmative. Elle rallie un relatif consensus, surtout si nous parlons d’élite fonctionnelle, c’est-à-dire si nous adoptons une conception qui associe à la notion d’élite la mise en oeuvre de compétences recherchées, relativement rares et requérant une formation adhoc et qui laisse supposer que l’héredité n’est pas associée automatiquement aux activités exigeant ces compétences de haut niveau.

Il n’en est pas de même pour les autres questions. Ah, il est loin le temps béni où il y avait ceux qui savaient et qui commandaient, qui commandaient parce qu’ils savaient, où chacun avait une place reconnue et y restait de son plein gré, ayant compris qu’il n’y a pas de sot métier, que tous les travailleurs sont d’égale dignité. D’ailleurs, tout intellectuel n’a-t-il pas besoin du plombier pour un dépannage et que serait le virtuose du violon sans l’habileté du luthier ? N’y a-t-il pas une intelligence de la main dont l’exercice est aussi indispensable dans toute société que les fonctions intellectuelles ? Ah s’il n’y avait pas eu ces utopistes, ces marxistes et socialistes, ces anarchistes, ces féministes et autres égalitaristes de tout poil, s’il n’y avait pas eu ces libertaires de mai 68 ..., les choses seraient plus simples.

Voici donc une série de questions qui méritent des tentatives de réponse. Le débat est ouvert, à chacun de se compromettre et de s’y coltiner. Il serait vain de prétendre que la présente réflexion puisse épuiser le problème et surtout sa solution.

Terminons cette contribution sur le concept d’élitisme par quelques interrogations dérangeantes sur la notion d’excellence.

La notion d’excellence

Comme la notion d’élite est connotée négativement, certains praticiens de l’élitisme (enseignants des collèges jésuites, en tête) préfèrent aujourd’hui mettre à l’honneur le concept d’excellence. Mais ne serait-ce pas retourner à la case de départ de cette note, la notion d’"excellent" étant une autre manière de parler de "meilleur" ? Si oui, les lignes qui précèdent suffisent.

Mais, pourrait-on dire, les glissements sémantiques ne sont jamais le fruit du hasard. Si nous parlons aujourd’hui d’excellence, c’est qu’il ne s’agit pas d’élitisme. Telle semble en tout cas, l’intention des défenseurs de l’excellence.

Premier constat

Si la dimension sociale colle à la notion d’élite et d’élitisme, il n’en est pas de même de celle d’excellence. Cette dernière renvoie à la seule dimension personnelle. L’éducation à l’excellence est la proposition faite à tous et à chacun de développer et d’épanouir le meilleur de lui-même. Y a-t-il plus noble ambition ? Et pour y arriver, il faut mobiliser tout ce que la boîte à outils pédagogique met à notre disposition : le projet personnel, la pédagogie du contrat, la pédagogie des compétences, la remédiation, l’ouverture sur le monde social et politique, etc.

Deuxième constat

Le discours de défense et d’illustration de l’épanouissement de l’excellence s’inscrit dans une idéologie plus large, celle de l’égale valeur (et dignité sociale) de tous les talents. On en a parlé incidemment plus haut.

Ainsi, dans les années 1990, Pierre Bourdieu, sociologue et professeur au Collège de France, qu’on a connu plus critique en d’autres temps et autres lieux, d’expliquer dans son rapport au ministre que le système scolaire (l’enseignement secondaire, en particulier) doit "diversifier les formes d’excellence". Ainsi, le tour est joué. C’est aux politiques d’entrer dans la danse, en organisant un système qui permette à chacun d’épanouir son potentiel, en offrant une variété de voies toutes reconnues comme d’égale valeur. Le pédagogue, le gestionnaire local veilleront à ce que leur établissement et la pédagogie qui y est pratiquée contribuent à développer l’excellence chez les jeunes, tels qu’ils sont et en fonction de leur projet personnel et familial.

Le leurre de l’égale valeur

Et c’est ici que nous retrouvons l’artifice sémantique camouflant la réalité sociale. Car, si une égale valeur de toutes les formes d’excellence peut être conçue intellectuellement, dès que nous regardons la réalité, nous voyons que c’est effectivement une vue de l’esprit. Non, toutes les formes d’excellence ne se valent pas dans la vie sociale. Dans celle-ci, certaines sont plus prestigieuses que d’autres. Certaines donnent plus de privilèges et de pouvoirs que d’autres. Et, ô surprise, ce sont les formes d’excellence les plus rentables socialement, qui sont poursuivies par les enfants des élites en place. Ainsi donc, la réalité ne serait pas conforme à la théorie ...

« Dommage, diront certains enseignants, mais ce n’est pas mon intention. Je fais consciencieusement mon travail de pédagogue. Je fais de l’éducatif, pas de la politique, et encore moins de l’agitation sociale. Si je travaille dans une institution qui, traditionnellement, s’est consacrée à la formation de l’élite et qui l’a fait avec efficacité, parfois depuis plus d’un siècle, aujourd’hui, heureusement, les données ont changé : mon établissement se veut ouvert à tous ! Si des jeunes de toutes les classes sociales n’y viennent pas, qu’y puis-je ? Cela, c’est le choix des parents. Ce n’est pas mon travail d’enseignant qui en est la cause. Je vous le répète, nous sommes ouverts à tous et nous visons l’excellence pour chacun des enfants qui nous sont confiés. Nous y mettons d’ailleurs tout notre cœur et notre intelligence. »

En remplaçant le discours de l’élitisme par un débat sur l’excellence, on opère un renversement de perspective. En effet, dans le débat sur l’élitisme, le problème est social et collectif par nature, et donc politique et éthique. Dans le discours sur l’excellence, le débat est individuel et pédagogique, et donc technique et socialement neutre. Ce qu’il fallait démontrer ! L’artifice de langage parvient à vider le problème de son objet. Ce que je ne nomme pas et, sans doute, ne veux nommer, est supposé ne pas exister.

Il peut être judicieux de terminer par une petite question. Nous avons mis le projecteur sur l’élite, les manières de la créer et de la valoriser, voire de lui assigner une mission. Mais ne serait-il pas intéressant de considérer l’autre facette du même problème et de s’interroger sur la création, les conditions et le sort des non-élites, celles qui sont définies par la négative ? Car créer des élites, c’est aussi créer le peuple et qu’est-ce que créer un peuple défini comme la non-élite ?