Le récit de vie

Une démarche autobiographique d’émancipation

Guy de Villers, philosophe, psychanalyste, professeur émérite et professeur invité à l’Université Catholique de Louvain, Le GRAIN asbl, 29 octobre 2006


Introduction

Le souci de soi s’impose aujourd’hui comme une nécessité face à la détérioration des conditions d’existence d’une population chaque jour plus nombreuse. Cette réaction est indéniablement le signe d’une volonté d’en sortir. Mais le malaise contemporain appelle sans doute une démarche plus complexe, qui allie le souci de soi et celui de l’autre.

L’exploration de son histoire par le moyen du récit autobiographique peut renforcer le repli sur soi comme, au contraire contribuer à l’émancipation de soi et à l’engagement solidaire. Il y a là deux options fondamentales. Elles orientent inévitablement la manière que l’on adopte pour conduire une démarche autobiographique.

La présentation qui suit donne un aperçu global sur le récit de vie autobiographique selon une perspective qui est celle que soutient l’« Association internationale des histoires de vie en formation » (ASIHVIF) dont l’auteur de ces lignes est co-fondateur. Les principes qui guident ses membres ont reçu une audience mondiale (Francophonie, Brésil, Bolivie, Chili, Japon, Portugal, Espagne, etc) Ils n’en restent pas moins une perspective à côté d’autres.

Le récit de vie autobiographique

  • Dans le champ large des « histoires de vie », nous nous intéressons aux pratiques qui recourent au « récit de vie autobiographique ». Ces pratiques peuvent s’inscrire dans différents domaines : la formation (spécialement celle des adultes), la recherche (celle qui, en sciences humaines, fait appel aux méthodes qualitatives) et l’intervention (tant au niveau individuel que collectif.)

Ces pratiques narratives ont en commun de mettre en avant le sujet narrateur car c’est lui qui définit les enjeux de son engagement dans le récit de sa vie. Il est l’acteur principal de la mise en œuvre de son projet de compréhension de soi par soi, quand bien même il en passe nécessairement par la médiation d’autrui, notamment en raison du fait qu’il n’est pas de récit sans adresse à « l’autre ».

  • La visée que nous entendons promouvoir, celle qui doit orienter, traverser et soutenir les pratiques du récit de vie, est celle de l’émancipation personnelle et sociale du sujet narrateur. Par émancipation, nous entendons un sujet qui se donne le moyen de quitter sa position de sujet assujetti, en vue d’accéder à un rapport d’égalité, à tout le moins dans le registre de la représentation et du projet de soi. En effet, l’analyse de son récit de vie permet au sujet de saisir ses propres enjeux existentiels au sein de la collectivité. En explicitant son parcours de vie, le sujet repère les moyens dont il dispose ou devrait disposer pour opérer une prise de conscience réflexive et critique. Celle-ci doit favoriser son repositionnement comme acteur social dans un projet d’action plus lucide et plus pertinent.

Les effets de la démarche autobiographique

Les effets de la démarche autobiographique sont, indissociablement, de trois ordres :

  • épistémique, en tant que le récit et son analyse produisent des connaissances nouvelles quant au passé du narrateur, son avenir (son projet, personnel et professionnel) et les ressources et contraintes qui conditionnent son parcours de vie ;

  • formatif, par l’acquisition de nouvelles perspectives de sens pour sa vie, entraînant des remaniements de sa dynamique identitaire ;

  • thérapeutique, alors même que le propos de la démarche n’est pas de cet ordre, ni dans sa visée, ni dans ses moyens.

Une démarche partagée

  • Une telle perspective de travail avec les récits de vie a des implications décisives quant au positionnement des partenaires de la démarche. D’ordinaire, nous avons affaire à une distribution hiérarchisée des places du chercheur, du praticien et du narrateur. Sans nier les compétences formelles et informelles de chacun, notre manière de concevoir la pratique du récit de vie implique de reconnaître au narrateur qu’il peut occuper les places d’analyste et d’interprète de son récit. Ceci veut dire que ces places ne sont pas réservées à l’expert en récit de vie, qui aurait la charge d’imposer au récit sa structure catégorielle en fonction d’objectifs qui ne seraient pas ceux du narrateur. Plus largement, c’est le rapport entre théorie et pratique qui est ici interrogé. Nous promouvons un rapport tel que les théories interrogent les pratiques et vice-versa. Il y a des logiques d’action qui sont productrices de savoir, de même que le recours à un corpus théorique peut s’avérer porteur de pistes d’actions nouvelles. A titre d’exemple et très concrètement, on a observé que la mise en œuvre d’une pratique de la narration de soi en contexte de formation permanente valorise la dimension expérientielle de cette formation et contribue à faire de l’apprenant adulte un partenaire exigeant.

  • La mise en place d’une démarche qui fait appel aux ressources du récit de vie exige que la personne qui a l’initiative de l’offre (de formation, de recherche ou d’intervention) prenne le temps de créer un lien de confiance suffisante pour que les candidats narrateurs saisissent l’intérêt qu’ils ont à s’y engager. A cette fin, il importe que l’intervenant assure une présence discrète mais “réelle” dans le milieu de vie du ou des narrateurs potentiels. D’autre part, il convient que son offre soit suffisamment dépliée afin de permettre aux futurs narrateurs de prendre la mesure, autant que faire se peut, de ce qu’implique cette démarche autobiographique. Il est nécessaire que les participants éventuels évaluent la pertinence de cette offre en fonction de leurs attentes et de leur projet.

La place du narrateur

Cette perspective met le narrateur au centre du processus :

  • dans l’appréciation de la démarche eu égard à son intention ;

  • dans la détermination de l’espace social où va se réaliser le travail sur son récit ;

  • dans le choix du mode d’élaboration du récit (oral, écrit ; thématique, séquencé, ...) ;

  • dans la décision de dire ou de ne pas dire tel événement de sa vie ;

  • dans la manière d’organiser son récit (suivant un ordre chronologique ou non, valorisant les moments cruciaux ou attentif aux détails, ...) ;

  • dans le désir d’aller ou non au-delà de la seule production du récit. Il appartient, en effet, au narrateur de vouloir s’approprier son récit en en faisant l’analyse et l’interprétation.

C’est ainsi que le sujet-narrateur se positionne comme l’auteur de son récit et du sens qu’il en dégage.

La place du tiers

Le tiers - formateur, chercheur, intervenant - peut être associé au travail du narrateur.

A ce titre, il donne les repères relatifs au cadre du processus, avec la dimension déontologique que cela comporte ;

  • il propose des outils d’analyse du récit ;

  • il facilite l’émergence de l’objet de quête du narrateur ;

  • il répond aux demandes plus techniques relatives au traitement du récit.

Au mieux, le tiers participe à une co-production du sens du récit, spécialement lorsqu’il partage ses propres questions de recherche et les résonances provoquées par l’écoute de tel ou tel élément du récit du narrateur. Au risque de paraître formaliste, nous recommandons la signature d’un « contrat » qui explicite les droits et devoirs des partenaires dans leur engagement dans la démarche autobiographique. Cette contractualisation porte sur le principe de confidentialité des récits, les droits d’auteur (c’est le narrateur qui est l’auteur du récit) et les règles concernant les relations entre le(s) narrateur(s) et le tiers, de même que celles qui lient les narrateurs au sein du groupe qu’ils ont formé pour échanger leur lecture des récits.

Des conditions de faisabilité

  • Il vaut la peine d’attirer l’attention sur certaines conditions de faisabilité de l’expérience de narration de soi. La première de ces conditions concerne le narrateur : il doit être capable d’énoncer un message le concernant. Ceci ne requiert ni la détention d’un diplôme d’études, ni même l’accès à l’écriture. Par contre, le sujet narrateur doit pouvoir convoquer sa mémoire biographique et mettre en forme narrative ses souvenirs. Ceci suppose un sujet réflexif, à ne pas confondre avec un sujet « cultivé » selon les normes de la culture dominante. D’autre part, la pratique du récit de vie dans le cadre d’un groupe “réel”, composé de personnes qui ont entre elles des relations professionnelles, par exemple, n’est pas recommandée. A moins de veiller à réduire, par convention, le champ couvert par le récit à tel ou tel domaine des pratiques professionnelles des narrateurs. On parlera dès lors de récit de pratiques plutôt que de récit de vie. Il n’est pas souhaitable, en effet, que dans un groupe “réel” circulent des données qui appartiennent à la sphère de la vie privée, voire à l’intimité du sujet-narrateur.

Risques et limites déontologiques

Plus largement, il importe d’évaluer le risque auquel s’expose le narrateur de sa propre histoire : risque de fragilisation de soi par rapport à soi, par rapport à des collègues ou des proches, ou même par rapport à un supérieur hiérarchique. Nous touchons ici aux limites déontologiques que connaissent, par exemple, les praticiens du « coaching » en entreprise. Restreindre l’éventail des possibles narratifs peut être une solution s’il s’avère utile d’engager malgré tout un travail autobiographique au sein d’un groupe “réel”. Ainsi, par exemple, un groupe d’acteurs sociaux cherche à mieux définir sa spécificité, voire son identité professionnelle. L’approche biographique peut être incontournable pour saisir les traits distinctifs de cette catégorie professionnelle émergente (les médiateurs sociaux, ...). Le choix peut se porter aussi sur l’histoire des rapports du sujet avec tel ou tel objet de son expérience (le livre, la nourriture, l’école, etc.) afin de cerner la valeur et la signification particulière de cet objet pour lui et de pouvoir décider de la pertinence d’une activité projetée (s’engager dans un programme d’alphabétisation, reprendre des études, etc.)

La même prudence s’impose dans les petits groupes où s’échangent les récits (les triades). Selon la dynamique des échanges, il peut arriver que les membres du groupe souhaitent modifier les termes du contrat pour davantage coller au développement de l’expérience. Ces limites imposées au champ couvert par le récit, du fait de la qualité des narrateurs partenaires, peuvent justifier une démarche autobiographique personnelle et singulière. Dans ce cas, le candidat narrateur s’adressera à une personne qualifiée pour qu’elle l’accompagne dans l’écoute de son récit, sous le sceau du secret professionnel, sans rien vouloir écarter de son histoire.

Compétences

  • Il y a donc des conditions, des exigences à avoir en ce qui concerne les compétences de celui qui se propose comme partenaire du sujet narrateur, qu’il soit formateur, chercheur ou intervenant. La principale exigence est que celui qui s’offre à l’accompagnement d’un processus de narration de soi ait lui-même fait l’expérience d’une démarche autobiographique auprès de quelqu’un dont la qualité de formateur est reconnue. Il n’existe pas d’association de professionnels exclusivement centrée sur la formation en récit de vie. Mais certaines[1] organisent des activités de formation et de recherche en histoire de vie.

C’est dans le cadre de ces associations ou d’autres que les formateurs, chercheurs et praticiens en récit de vie peuvent construire une analyse critique de leurs pratiques. Cette analyse et l’évaluation qui l’accompagne se réalise à plusieurs niveaux : d’une part, dans l’échange avec les narrateurs à propos de la démarche autobiographique effectuée, d’autre part, dans le partage d’expériences à l’occasion de sessions d’analyse de pratiques réalisées au sein des associations. Nous ne saurions assez plaider en faveur d’une prise de conscience plus vive de la part des praticiens qui proposent des sessions d’ « histoire de vie » de se donner le moyen d’une distanciation réflexive par rapport à leur pratique, que ce soit dans le cadre des activités des associations dont ils sont membres ou par le biais d’une supervision auprès de formateurs chevronnés.

Référence

[1] Associations « L’ association Internationale des histoires de vie en Formation (ASIHVIF) » (Paris-Louvain-La-Neuve) ou encore l’« ARBRH » (Louvain-La-Neuve)