Partenariat original entre un CEFA et un service AMO

Un projet au profit des jeunes fragilisés

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 15 avril 2007


Développer des alliances éducatives à des moments stratégiques de la scolarité afin de prévenir l’exclusion scolaire, tel est le but du Module de Formation Individualisé, une initiative de partenariat entre un CEFA et un service AMO.

Améliorer les relations entre monde scolaire et monde de l’aide à la jeunesse

Trop souvent, les publics en situation difficile sont pris dans un jeu de ping pong institutionnel entre les écoles et les services sociaux. Les CEFA (centres d’éducation et de formation en alternance) accueillent en majorité des jeunes fragilisés. Les services d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO) reçoivent régulièrement les mêmes jeunes, en recherche d’une école. Prendre réellement en compte ces demandes nécessite un temps d’arrêt.

A Schaerbeek, des enseignants d’un CEFA, un agent PMS et les travailleurs sociaux d’un service AMO ont mis sur pied une structure partenariale[1] de pré-formation pour les jeunes qui ne sont pas prêts à rejoindre les formations professionnelles qualifiantes au CEFA : le Module de formation Individualisé.

Ce projet répond à la volonté d’améliorer le travail que mènent les enseignants, les CPMS, et les services AMO, dans le milieu de vie du jeune. Le législateur a prévu que les CEFA[2] puissent développer des partenariats, avec des institutions telles que les services d’aide aux jeunes en milieu ouvert afin de faciliter l’insertion des jeunes dans l’école.

Il ne s’agit donc pas de créer des structures de relégation à côté de l’école mais d’utiliser les dispositions légales existantes pour développer des collaborations originales à des moments stratégiques de la scolarité. On évite de cette manière une nouvelle stigmatisation pour le public et les déperditions d’énergie pour les professionnels.

La conception du projet est basé sur l’analyse des demandes individuelles des jeunes qui parviennent à l’AMO et au CEFA ainsi que sur différents travaux qui concernent les causes du décrochage scolaire et les moyens de le prévenir et d’y remédier[3].

Des problèmes de confiance et de choix

Les jeunes concernés par ce projet vivent des problèmes de confiance et de choix. Issus de familles en difficultés multiples (familles mono-parentales, primo-arrivants,etc.), ils ont souvent vécus dans les écoles des expériences qui confirmaient une exclusion sociale plus que de la prévenir. Beaucoup ont été mal orientés et ont subi une errance douloureuse entre différentes sections professionnelles avant d’échouer dans un service social ou un CEFA. Il s’agit avant tout de restaurer la confiance en eux et dans le jeu social. Ils ont accompli deux années dans l’enseignement secondaire de temps plein mais ils se sont progressivement désaffiliés de l’école.

Ils sont à un moment clé de leur évolution. En effet, leur crise de confiance peut les amener, à ce moment de rupture, à choisir des stratégies qui les conduiront à se mettre en danger eux-mêmes ou à s’en prendre à d’autres.

Le jeune: un être en devenir

« Avoir un projet » n’est pas une condition d’accès comme dans beaucoup de lieux. Pour les intervenants du Module de formation individualisé, le projet est un outil de formation collective, de développement personnel et finalement un devenir possible pour le jeune.

Il s’agit d’évaluer et de développer avec eux les moyens pour intégrer l’enseignement en alternance qualifiant ou pour revenir dans l’enseignement de temps plein.

Des ressources à activer

La méthode d’intervention est basée sur l’activation et le renforcement des ressources personnelles du jeune et sa mise en contact avec le réseau social autour de lui : famille, écoles, associations, entreprises, services publics, etc. Grâce au modèle de la formation en alternance intégrée[4], cet ancrage sur le milieu extérieur à l’école, au delà du simple stage en entreprise, est rendu possible.

La nouvelle affiliation scolaire est considérée comme un effet, plutôt qu’un objectif en soi de la formation.

Les jeunes sont admis sur base de leur adhésion au projet, après au moins deux entretiens, le premier individuel et le second familial.

La participation active de l’entourage proche est sollicitée dès le départ. Les situations individuelles peuvent être abordées, à la demande du jeune et sous le sceau de la confidentialité, dans le cadre de l’aide individuelle de l’AMO.

Parmi les critères de composition du groupe des formés les intervenants favorisent une certaine mixité sociale ou de genre afin de renforcer la cohésion du groupe. La présence de jeunes primo-arrivants, de garçons et de filles, en nombre équilibré est de nature à dynamiser la formation.

Des compétences négligées par l’école[5]

Les objectifs pédagogiques visent principalement la restauration de la confiance en soi et dans les adultes, les compétences communicationnelles de base, l’acquisition de points de repères socio-géographiques, la capacité de faire des choix.

Ces contenus sont souvent négligés dans le cadre scolaire habituel, où beaucoup de savoirs être, dont dépendent d’autres apprentissages, sont supposés acquis. La méthodologie est centrée sur la pédagogie du projet[6] et sur la pédagogie institutionnelle. Le jeune retrouve un droit à l’apprentissage autour de ses besoins spécifiques et des repères pour évoluer. Ici, le projet personnel naît de la dynamique d’action collective, de l’affirmation de soi et de la régulation par le travail du groupe.

Une approche systémique

Les trajectoires des jeunes, en amont et en aval du module de formation, leur réseau proche de relations, font également l’objet d’une attention particulière. La formation démarre par une prise en compte de la désaffiliation du jeune vis à vis de l’école et se termine par la formulation d’un projet « scolaire » à court terme. Le succès du module repose sur le travail d’équipe, sur la qualité du réseau professionnel. Il est supervisé dans ses différentes phases par une cellule d’accompagnement et de concertation composée de personnes représentatives du partenariat, CEFA, AMO, CPMS. Un dialogue incessant entre travailleurs issus de différents mondes « culturels », enseignement, travail social, entreprises, est une condition importante de la réussite des jeunes.

Concrètement ...

Pendant trois jours par semaine, les jeunes participent à la réalisation d’une création collective, à des sorties sportives ou culturelles, à des visites d’entreprises, de services publics et à des activités de développement personnel. Les deux autres journées de la semaine sont réservées à des stages d’insertion socioprofessionnelle, lorsque le moment est venu. Les jeunes sont en effet amenés à faire des stages de découverte de courte durée, (15 jours maximum), en entreprise ou dans le milieu socioculturel.

Exemple de planning de mars à juin

Semaines Développement personnel Création collective
1
2
Accueil, bilans et perspectives + acquis scolaires Initiation à différentes pratiques artistiques : théâtre, dessin, vidéo
3 Congés scolaires Congés scolaires
4 Congés scolaires Congés scolaires
5
6
7
8
Détermination et élaboration d’un projet personnel Recherche et élaboration d’un projet collectif
9
10
Stage semaine complète sauf le vendredi qui sera un moment d’évaluation et d’entretien individuel  
11
12
13
Réalisation d’un rapport de stage
Conception d’un dossier sur un sujet au choix
Recherche d’une orientation scolaire pour septembre
Elaboration du projet
Recherche de lieux de production du projet
14 Passage devant un jury pour présenter leur dossier sur un sujet au choix Présentation du projet collectif

Conclusion: tisser des liens

Progressivement un « interland » se crée entre la rue et l’école, tant au niveau du public que des professionnels. Grâce à cette focalisation momentanée de moyens diversifiés, le jeune peut devenir sujet de sa formation et auteur de ses choix. Il retrouve le droit à l’erreur en même temps que des balises précises afin de poursuivre son cheminement. Il acquiert des compétences afin de consolider son ancrage scolaire en lien avec l’émergence d’un avenir possible pour lui. Même si par la suite il perd cet ancrage, il pourra faire appel à ces nouvelles compétences acquises. Il pourra également revenir vers un lieu d’accueil à sa portée, le service AMO, où il aura établi des liens de confiance. Grâce aux contacts nombreux les parents peuvent se sentir épaulés et valorisés dans leur rôle.

Cette expérience fonctionne depuis 3 ans à titre expérimental.

Le partenariat entre professionnels de différentes origines demande du temps et des compétences spécifiques. Il faudrait pouvoir quitter le bricolage des moyens.

En effet si chaque jeune inscrit dans un MFI à l’entrée d’un CEFA génère des heures d’encadrement scolaire, sa présence n’ouvre cependant pas de droit à un encadrement social renforcé dans son milieu de vie. En ce qui concerne la collaboration inter-institutionnelle nous restons dans le cadre d’une recherche-action. Ce type de projet ne peut s’appuyer éternellement sur les bonnes volontés de quelques innovateurs. La balle est maintenant dans le camp des politiques. Il y a-t-il une réelle volonté de renforcer les cadres existants, avec une économie de moyens, afin de favoriser le droit de tous les jeunes à l’éducation ? On évitera ainsi de multiplier encore le nombre des institutions en charge de l’éducation des jeunes. On s’attaquera réellement aux problématiques là où elles se posent en lien avec toutes les personnes concernées, au lieu de se donner bonne conscience en les traitant partiellement ailleurs.

Références

[1] Pour l’animation et la conception initiale du projet : AMOS service d’Aide en Milieu Ouvert à Schaerbeek, reconnu par la Communauté Française, CEFA Centre d’Éducation et Formation en Alternance d’Ixelles Schaerbeek, Centre de Formation en Alternance aux métiers de la construction FAC. Collaborations ponctuelles : la Ferme à Jette, la Mission Locale de Schaerbeek, le Planning familial d’Evere, le centre de formation Bonnevie, l’APAJ classe chantier, La Gerbe Mémoire vivante, Itinéraire AMO, La Fabrique à Mons, Badys garage SEB SPRL, CASA, etc.

[2] Décret organisant les CEFA de 2001. Les modalités d’application de cette disposition légale doivent encore être négociées entre ministères de l’Enseignement et de l’Aide à la Jeunesse. On préfère inventer de nouvelles mesures de prise en charge des jeunes quand plus rien ne va.

[3] (Voir recherches menées en la matière par le SAJ, bilan concernant les articles 30 et 31 du décret du 30 juin 1998, de l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse, novembre 2002).

[4] Voir Tilman, Francis, Delvaux, Étienne, Manuel de la formation en alternance, Éditions Vie Ouvrière/ Chronique Sociale,2000.

[5] Des compétences négligées par l’école, les raconter pour les enseigner, sous la direction de Fourez Gérard, Centre Interfaces, Éditions Couleur Livres/Chronique sociale, 2006.

[6] Penser le projet, Concepts et outils d’une pédagogie émancipatrice, Éditions Chronique Sociale, 2004. La pédagogie émancipatrice, l’utopie mise à l’épreuve, sous la direction de Grootaers Dominique, Tilman, Francis, P.I.E. Peter Lang, 2002.

Contact

Véronique Georis - AMOS, service d’aide à la jeunesse en milieu ouvert

90 rue de l’Olivier
1030 Schaerbeek
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