Le genre, vu par les jeunes relais d’un service AMO (I)

Introduction

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 4 septembre 2008


Le service AMO1, pour lequel je travaille, fait partie de la grande famille du quartier. Nous y proposons une aide individuelle aux jeunes et à leurs parents en difficulté, des actions collectives et communautaires. La double appartenance de ces familles à un pays d’accueil et à un pays d’origine affectent particulièrement les rapports de genre. Au moment où le groupe qui nous occupe se rend au Maroc, au cours du printemps 2005, la question des relations intrafamiliales resurgit, en Belgique et là-bas, à propos de la réforme du code de la famille (Moudawana). J’ai moi-même rencontré un groupe de femmes en formation sur ce sujet, à Tanger à la fin de la même année. Il apparaissait alors clairement que la réforme indiquait une volonté d’amélioration du statut de la femme mais que 87% des femmes l’ignoraient. L’application de la nouvelle loi était laissée à la libre appréciation des juges. La formation et l’évolution des mentalités étaient devenues des enjeux majeurs. Dans ce but, le mouvement féminin marocain s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes, il s’inscrit dans le respect du Coran et dans une loyauté culturelle et familiale proche de celle qu’expriment les jeunes du quartier Josaphat. C’est toute une société qui bouge. La perception qu’ont les Belgo-marocains des changements de leur culture d’origine est altérée par les blessures identitaires liées au fait d’être nés ailleurs. Dans ce contexte, la question du genre émerge de façon contrastée. On pourrait décrire l’environnement de notre service comme un quartier-ghetto. Ghetto, il l’est devenu par l’abandon prolongé des responsables politiques communaux mais aussi par le « deuil congelé »2 des cultures d’origine vécu par sa population immigrée. La communauté immigrée se replie sur elle-même afin de préserver les valeurs qui lui ont permis de maintenir son existence dans une économie de survie. Des migrants venus de l’Est, jusqu’à l’Afghanistan, continuent de débarquer. Une partie des habitants autochtones sont souvent eux-mêmes marginaux. La confrontation avec le monde extérieur au quartier reste dangereuse. La question des territoires imprègne la vie des associations, des écoles, la ville se divise entre espaces voués à la mixité et à la ségrégation. Les corps eux-mêmes sont territorialisés, lieux d’affirmation exacerbée des identités culturelles. Les différences s’expriment jusqu’à l’exclusion entre communautés, entre sexes ; les garçons et les filles de culture musulmane se font une guerre larvée. La recherche des contacts avec l’autre, d’un modèle de couple, de famille ravive la question des origines. La société belge, elle-même en décomposition, apporte difficilement des réponses qui relèveraient d’une reconnaissance mutuelle3.

Pour se donner un genre

Décrits de l’extérieur comme décrocheurs, délinquants, dépourvus de projets, ils surprennent cependant par leurs capacités de débrouille. À Bruxelles, quand on parle de jeunes, c’est souvent d’eux qu’on parle. En tant que service d’Aide à la jeunesse présent dans ce quartier, nous avons mis sur pied un projet d’action avec un groupe appelé « Jeunes Relais ». Bien que présent en filigrane dès le départ, le thème du genre est surtout apparu lors des ateliers d’écriture que nous avons mis en place afin d’approfondir l’évaluation de leur voyage au Maroc « à la recherche de leurs origines ». Depuis le début de sa constitution, ce groupe, composé uniquement de garçons, restait bloqué sur la question des relations avec les filles. Les conversations sur le sujet tournaient court, le terrain restait miné. Il a fallu passer par l’écrit lors de séjours résidentiels. Hors du quartier, les représentations se sont mises à bouger. Nous avons utilisé des techniques classiques de mise en condition pour l’expression et l’écriture4. Pour finir les mots sont venus : nous, on dit beaucoup de choses mais c’est avant tout pour se donner un genre. On aimerait finalement ne pas porter tout ce poids et se fondre dans la masse, comme tout le monde. En l’occurrence, le genre, masculin, féminin, que l’on a, est lié aux apparences, au style, au mode d’être. Dans la culture du quartier, un jeune garçon, comme une jeune fille, doit adopter un certain comportement dont l’objectif est de montrer sa loyauté familiale. Le thème des rapports entre hommes et femmes s’est présenté intrinsèquement lié à celui des origines culturelles et de l’identité. La question commune est progressivement devenue : comment être une femme ou un homme ici, bien que je sois originaire de là-bas ? Dans ce sens, le service AMO devient le lieu alternatif d’une construction de soi, de l’élaboration d’un culturalisme critique. Aider l’autre, c’est l’aider à choisir son devenir.

« Les jeunes relais »

Pas étonnant que les jeunes du quartier s’y sentent enfermés. Les garçons se sentent seuls même en groupe, ils voudraient rencontrer « les autres », des garçons, des filles d’ailleurs, mais comment ? Ils se rassemblent devant la boucherie hallal. Le dos voûté, les mains dans les poches, les yeux, la peau, les cheveux foncés. Ils ont de 17 à 20 ans. Déjà des hommes fiers et encore des ados. Ils attendent, ils causent, ils se taisent, de temps en temps ils vont à l’école, certains sont d’excellents élèves. Ils rêvent de fric, de bagnoles américaines, de voyages mais ne mangent que la viande vendue dans leur quartier par respect pour leurs parents. Dès qu’on l’approche, le groupe se « hérissonne ». En tant que travailleuse dans le quartier, je reçois un vague signe de loin... Attention, à ne pas « se taper la honte ». Quelques uns se « droguent » à l’insomnie, prenant la nuit pour le jour et le jour pour la nuit... Ils se sentent enfermés, piégés, ils se recherchent et se repoussent, se parlent brutalement (« c’est comme ça qu’on se parle »). Ils jouent au foot, à fond. Ils voudraient pratiquer d’autres sports. Ils jouent avec le feu. Ils ont les nerfs à vif, les injustices à l’air libre. Ils se sentent belges, par les frites, les snacks, le sport et les fringues. Ils se disent étrangers, par la nourriture, les stigmates qu’ils pensent porter lorsqu’ils sortent de leur environnement quotidien. Ils sont d’origine marocaine, turque, albanaise. En toute matière, ils pensent que pour obtenir quelque chose, il faut choquer.

Beaucoup d’hommes du quartier passent les journées au café du coin. Les femmes n’y entrent pas. Les mères, les sœurs sont à la maison ou à l’école. Elles ne sortent pas comme ça. Comment faire pour rencontrer des jeunes filles de la même culture ou d’autres, où les rencontrer ? Depuis toujours, ils refusent la présence de filles du quartier dans leur groupe. Les sœurs, il faut les surveiller. Ce récit aurait pu s’appeler l’impossible rencontre.

A l’origine de nos origines, un projet d’action au long cours

Travailleurs sociaux au contact quotidien avec eux, nous savons qu’il n’y a pas de violence scolaire ou des jeunes, telle qu’elle est pointée par les médias, mais des violences sociales qui traversent les familles, les écoles, les quartiers. Une manière de comprendre et de diminuer la violence sociale est d’écouter la complexité des sentiments qui s’expriment. L’organisation d’un championnat de minifoot inter-associatif nous a permis de côtoyer régulièrement un groupe d’amis, plus ou moins stable. Certains d’entre eux participent depuis qu’ils sont en âge de jouer un match de mini-foot. Ils appartiennent à plusieurs constellations suivant les intérêts du moment, ils ne sont pas à proprement parler une « bande », ni certainement un « gang », mais ils disent eux-mêmes que pour faire sa place dans le groupe, il faut faire « une connerie », curieux rite d’initiation entre pairs, que l’on retrouve chez d’autres jeunes pour lesquels la transmission intergénérationnelle est en panne. Les éducateurs ont mené avec eux une démarche de plusieurs années. Ils ont organisé un atelier vidéo qui a donné lieu à la création d’un documentaire sur le manque et le mauvais état des infrastructures sportives dans le quartier par rapport à la partie plus bourgeoise de la commune. Ils s’y décrivent discriminés en tant que jeunes d’origine immigrée. Depuis de longues années, la commune est divisée en deux : le bas et le haut. Le bas est resté longtemps désinvesti et demeure le parent pauvre en matière d’investissement sportif, alors que des moyens supérieurs seraient nécessaires pour faire face à la nombreuse jeunesse. Le groupe est ensuite parti au Maroc, un voyage initiatique à la recherche du « lien des origines ». Un autre film a été réalisé à propos de ce voyage. L’évaluation de la démarche s’est faite lors de deux ateliers d’écriture en résidentiel.

Plusieurs thèmes s’expriment, celui de la recherche d’une identité à travers la découverte des origines diverses, les manières pour chacun de vivre la tension entre ici et là-bas, le ras-le-bol d’être regardé en fonction de ses origines qui s’exprime entre autres à travers le rapport complexe aux femmes. En effet, au Maroc, les jeunes ont été accueillis par des femmes, engagées dans le mouvement associatif, dont le modèle de comportement se différencie très nettement de l’image des rôles de l’homme et de la femme proposée par les parents. Mais au retour, c’est le black-out à ce propos. Ils semblent quelquefois être organisés en clan, avec des rôles contraints, soumis à la loi du silence. Nous avons voulu en comprendre plus avec eux.

Récit d’un voyage

La démarche d’écriture a commencé lorsqu’il a fallu commenter les images du DVD filmé au Maroc. Hassan, assistant social qui a accompagné le groupe, décrit le voyage de Bruxelles à Al Hoceima.

A l’origine de nos origines.

Durant les vacances de Pâques 2004, une douzaine de jeunes encadrés par un service AMO, ont mis le cap sur Al Hoceima au Nord du Maroc. Une ville encore meurtrie par le tremblement de terre de 2003.

Comment ces jeunes issus de la deuxième ou la troisième génération en sont-ils arrivés à vouloir approcher cette question de l’identité ? Tout a débuté deux ans auparavant. Les jeunes qui se retrouvaient au service AMO pour discuter leur quotidien se sont posé des questions sur eux-mêmes. Que signifie pour nous la différence, l’indifférence, l’avenir ? De là est né le désir de faire un retour aux sources, à la rencontre des origines et des liens qui nous unissent au passé. S’agit - il d’un lien affectif, fictif ou effectif ?

Pour amorcer cette réflexion les jeunes de l’AMO ont organisé un grand débat sur les liens aux origines en invitant des personnalités du monde politique et social, des amis de la maison des jeunes d’Auderghem viennent se joindre à nous un soir de débat, ils seront aussi du voyage.

Sur la route le paysage défile et avec lui toutes ces images, souvenirs et visages que nous avons dans la tête : c’est l’éblouissement.

Peu à peu notre groupe va atterrir dans la réalité du Maroc d’aujourd’hui.

Nous sommes accueillis par notre partenaire sur place, l’AFFA, l’Association des Forum des Femmes d’Al Hoceima, une ONG qui œuvre pour l’amélioration de la condition de la femme dans cette région à réputation conservatrice.

Les jeunes se sont laissé interpeller à propos de l’image qu’ils se faisaient de la femme. Son rôle est-il de rester confinée à la maison ou peut-elle, comme ici participer à la société ? Ce groupement de femmes a pu réaliser ses projets en créant des partenariats avec des ONG européennes notamment espagnoles. L’Espagne est toute proche, tant culturellement que géographiquement. Sur des îles distantes de quelques centaines de mètres flotte le drapeau espagnol.

Vivre le lien des origines n’est-ce pas aussi arriver à relier des cultures différentes ?

Des liens se sont tissés également avec notre commune puisque Al Hoceima est jumelée avec elle. Plusieurs d’entre nous, d’ailleurs, sont originaires de cette ville. Nous sommes fièrement reçus par le maire.

Nous remarquons les ressources insoupçonnées de la ville, comme sa bibliothèque qui recèle des ouvrages passionnants. En rencontrant monsieur Ben Cheikh, architecte, qui nous parle de ses recherches dans la région, notre groupe était bien surpris de rencontrer ici un homme revenu au Maroc après de brillantes études en Belgique. Serait-il fou, passionné de ses origines ou tout simplement désireux de contribuer au développement de sa région natale ?

De la croyance symbolique à la rencontre symbolique il n’y a qu’un ballon rond. Le match entre nos jeunes et ceux d’Al Hoceima fut un moment de détente bien apprécié.

Nous avons fait découvrir un petit bout de Bruxelles en présentant une cassette vidéo réalisée par les jeunes d’AMOS, elle parle de la question des infrastructures sportives à Bruxelles et de l’implication possible des jeunes dans leur environnement. Le sujet a suscité d’intenses débats, notre interpellation du politique a été saluée par nos partenaires mais les jeunes d’Al Hoceima, spécialement les jeunes femmes engagées, trouvent que les « Bruxellois » devraient s’impliquer beaucoup plus vu les moyens dont ils disposent comparés à eux. C’est un moment fort de la rencontre, deux situations, deux visions dans un premier temps s’affrontent pour se rejoindre ensuite sur l’objectif de faire mieux, pour vivre mieux dans son environnement. On rencontre l’autre, on l’approche, on vit un moment avec ses aspirations, ses préoccupations. D’un débat formel à un autre informel, les échanges entre les jeunes se sont poursuivis tout le long du séjour. La fin du voyage c’est le temps du bilan. Avec quel sentiment repartons - nous ? Quelle réponse avons -nous trouvée à la question de l’origine de nos origines ? Une chose est sûre, de retour à Bruxelles, les jeunes ne seraient plus les mêmes.

Anthropologue d’un nouveau style, l’architecte formé en Belgique et rencontré au Maroc, y travaille un site archéologique du Moyen Age. Il aborde le sujet des origines sur le terrain à sa manière, au-delà des limites et des stéréotypes que nos sociétés véhiculent. Il a localisé les sites de huit villes anciennes. Il s’intéresse à la structure du village. Souvent à l’entrée du village, il y avait un marabout gardien du village, un cimetière, un temple, un commerce,... En effet, dit-il, avant que l’Islam apparaisse, les Marocains croyaient en un dieu terrestre, proche de l’homme. L’agencement des pierres, des ossements, un fémur d’enfant, une vertèbre d’homme adulte, sont ici les témoins du passé. Quelles valeurs représente ce passé plus ancien par rapport à la tradition qu’évoquent les parents, où le Coran est devenu la référence absolue ? Les jeunes ne veulent pas se prononcer à ce sujet. La loyauté qu’ils doivent à leur famille prime. Pendant tout le processus avant, pendant et autour du voyage, la question des regards extérieurs, qui tuent et enferment reste sous jacente. La rencontre avec les adultes, les femmes et les jeunes engagés d’Al Hoceima, les responsables politiques, un architecte, régénère cependant la question des origines. Le sujet apparaît plus complexe qu’il ne l’était au départ. L’évocation des origines peut avoir un sens ambivalent ; les immigrés des deuxième et troisième générations n’apprécient pas toujours d’être sans cesse référés à leur culture ou à leur religion, même s’ils y tiennent.

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Références

[1] Service d’aide aux jeunes en milieu ouvert, agréé par la communauté française, ministère de l’aide à la jeunesse.

[2] J’emprunte cette expression à J.-C. Metraux in Deuils collectifs et création sociale, La Dispute, Paris, 2004

[3] J.-C. Métraux entend par reconnaissance mutuelle la capacité pour les travailleurs sociaux

[4] Voir en annexe documents pédagogiques