Le genre, vu par les jeunes relais d’un service AMO (II)

Portraits croisés[1]: les Jeunes Relais se présentent

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 24 septembre 2008


De cultures diverses, marocaine, turque, albanaise, la plupart des jeunes qui se présentent ici mutuellement sont de nationalité belge. Ils forment le groupe des Jeunes Relais. Ils se connaissent pour la plupart depuis leur enfance et ont fréquenté le service d’Aide à la jeunesse à différents moments de leur vie ; besoin d’amitié, de se dégourdir les jambes, de s’investir dans une compétition sportive, recherche d’un job, problèmes scolaires, familiaux,... Certains d’entre eux n’ont pas fait le voyage au Maroc. Les liens entre ces presqu’adultes maintenant, sont très puissants aussi forts que ceux qui les relient chacun à leur origines familiales.

Abdel vu par Yassine

"Voilà, je vais vous présenter un de mes amis du quartier. Il s’appelle Abdel, il a 21 ans et est d’origine marocaine. Il suit des études à l’école supérieure de commerce extérieur. On ne va pas aller plus loin pour sa présentation personnelle. Pour commencer, Abdel est issu de la ville d’Al Hoceima qui se trouve au nord du Maroc. Elle n’est pas composée d’une population énorme mais renferme beaucoup plus que ce qu’on pourrait penser dans sa culture et son histoire. N’oublions pas que les Rifs, dont Al Hoceima, ont participé très grandement à la guerre contre l’Espagne. Ses parents sont descendants de ce peuple courageux qu’on a tendance à oublier. Après, le sud du Maroc a repris le monopole du nord mais attention on n’oubliera jamais les gens qui ont combattu pour que le peuple marocain soit reconnu aujourd’hui. Al Hoceima est une ville qui a son histoire et ses traditions. Elle apporte un très bon dépaysement pour les touristes et nos parents qui vont voir la famille pendant les vacances. A propos d’Abdel, j’estime qu’il n’a pas oublié ses origines et qu’il connaît assez bien sa culture, qu’il a un mode de vie assez culturel à la maison et qu’il est obligé de laisser dans celle-ci. Je trouve que c’est dommage. Ensuite, pour parler du projet effectué, il a estimé que c’était très intéressant. Qu’il a pu grâce au guide connaître un peu plus l’histoire. Beaucoup de débats ont été retrouvés par rapport à la culture et aux origines. Les points de vue de celui-ci sont assez simples. Pour finir je sais d’où il vient et où il va."

Yassine vu par Abdel

"Je vais vous présenter Yassine, il a 18 ans et nous provient d’un autre quartier de la commune où il a vécu une grande partie de son enfance. D’une grande famille, il est l’avant dernier de celle-ci. Yassine est une personne râleuse qui veut toujours avoir raison. C’est un bon petit joueur de football (c’est le moins que l’on puisse dire), admirateur du Real de Madrid, une personne très intelligente mais, selon moi, il ne va pas au-delà de ses limites. Champion de mathématiques, de français, de néerlandais en 6è primaire cela prouve que son petit cerveau n’est pas aussi petit que ça. Ce petit homme pas plus haut que trois pommes est une personne joyeuse."

Sofian présenté par Mohamed

"C’est un super pote, si j’étais tout seul avec lui dans une pièce et que j’étais une fille, je l’aurais pas raté. C’est un beau gosse, gentil, serviable et surtout maniaque de foot. Sofian supporte le FC Barcelone, il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne regarde un match. Il joue dans un club. Sofian, je l’ai rencontré au parc. On a fait un match, on s’est bien entendu. Quand on est ensemble à l’AMO, tout se passe trop bien, y’a pas de problème entre nous. Mais le problème de Sofian c’est qu’il ne sait pas trouver une grave fille. A chaque fois, il les insulte, je ne sais pas pourquoi. Il est Tangérois, je ne l’ai encore jamais rencontré au Maroc, malgré que son père est Rif et que je l’ai déjà rencontré au Maroc avec ses frères."

Mohamed présenté par Sofian

"Mohamed habitait au quartier il y a quelques années déjà. Depuis, il vit dans une ville flamande. Ils habitaient en famille et ils ont aussi déménagé en famille. Mohamed a toujours été quelqu’un en vadrouille qui se promène en rue depuis tout petit. C’est quelqu’un de bien qui sait se débrouiller tout seul. C’est un bon gros vivant. C’était vide quand ils sont partis. On était toujours devant chez eux dans la rue."

Yunes par Ozkan

"Yunes, je l’ai connu à AMOS. Je sais que maintenant il joue au foot avec Oasis. C’est un bon garçon. Le week-end si je viens, je le vois au quartier. On fait des tours ensemble, on va au cybercafé. Des fois on va ensemble avec des types du quartier en ville. Le soir on va ensemble avec des copains au café pour voir un match de foot et on joue aux cartes pour gagner un verre. En fait il n’y a rien à faire dans ce quartier. C’est quelqu’un qui aime bouger."

Ozkan par Yunes

"Ben voilà, aujourd’hui je suis en présence de mon grand ami Ozkan. On s’est connu dans le quartier depuis à peu près 8 ans. On a partagé pas mal de choses comme des cassettes DJ MMD63, on escaladait des grillages du parc d’attractions Walibi et j’en passe. Question étude : Ozkan n’a que 20 ans et a beaucoup de projets dans la vie. Pour cela il a fait tout son possible pour arriver en 1ère supérieure comptabilité. Je lui souhaite un grand avenir dans la compta. Ozkan est né à Bruxelles de parents albanais avec une grande sœur. Il est fan du Real de Madrid aimant le foot depuis qu’il a découvert Zinedine Zidane en 1992. Depuis que ce dernier a pris sa retraite, le foot n’a plus trop d’importance à ses yeux. Parlons maintenant des caractéristiques d’ Ozkan. Il a un niveau de culture générale vraiment élevé, poli au bon moment, sympathique et surtout toujours le sourire en lui. Je le verrais bien comme commentateur d’un journal télévisé. Aujourd’hui j’ai la chance de le connaître et de rigoler dans ma vie. Je lui souhaite tout le bonheur du monde et surtout la réussite."

Ali par Selim

"Bien voilà, aujourd’hui je suis en présence de mon grand ami Ali. Ça fait maintenant pas mal de temps qu’on se connaît, depuis un peu plus de 8 ans. On a partagé plein de choses sans se planter des couteaux, ce qui prouve que notre amitié dure. Question étude, Ali, 5è vente, il a touché à tous les domaines. Il n’a pas encore trouvé chaussure à son pied. La particularité d’Ali c’est son courage, sa détermination, à 20 ans toujours à l’école, il ne lâchera pas prise, il continuera malgré le fait qu’il y a des embûches sur son chemin. Il ne recule devant rien, c’est une personne qui est partante pour tout, peu importe les moyens, le lien, l’entourage, il se fiche de tout ça. Derrière un visage de diable se cache une grande personne qui a un grand cœur comme le monde. S’il le pouvait, il aimerait tout le monde."

Selim sous le regard d’Ali

"Selim, c’est quelqu’un de calme. C’est un petit comique. Il fait le con mais il masque. C’est un « lechkar », c’est quelqu’un qui sait se prendre en charge. Il dort 23h/24h dans le quartier sauf en période d’examens où il « hiberne » chez lui pour étudier. Rappel c’est un kosovar donc faire très attention. Sinon c’est quelqu’un de bien donc si vous avez quelqu’un de bien à lui présenter n’hésitez pas !"

Selim présente Kamel

"Si je ne connaissais pas Kamel, je le décrirais comme quelqu’un de coincé mais à force de rester avec lui je me suis rendu compte que c’était vraiment tout le contraire. Son hobby : le football (Barcelone). Un peu timide, un peu rancunier mais très généreux, serviable et aussi bosseur. D’une très grande famille très connue, il a 20 ans. Il est très fier de ses origines qu’il défend très bien. Il aime rigoler de soi-même et aussi des autres. Kamel pourrait aussi être entraîneur, vu sa carrure typique d’un coach. Kamel est aussi une personne un peu possessive. En gros, Kamel, c’est quelqu’un de bien."

Les présentations arrivent en grappe et se répondent. A travers ces portraits nous entendons les liens très forts qui attachent ces jeunes grandis dans le même quartier. Ils s’aiment et se respectent réellement. Lorsqu’ils sortent de leur environnement habituel en milieu « hostile », le cercle se resserre encore, incluant les éducateurs. Eux-mêmes issus de l’immigration, ces derniers jouent chacun à sa manière un rôle non négligeable dans les rapports des jeunes à leur culture d’origine.

Peur du regard des autres

Le premier atelier d’écriture un an après le voyage au Maroc, a lieu à la Fermette au milieu d’un domaine appartenant à une organisation de jeunesse féminine, les Guides. Le groupe n’a pas l’habitude des règles de cet endroit. Les douches doivent être prises tour à tour et chacun doit réserver une heure précise. Les garçons n’ont pas respecté les règles et ont provoqué un incident. La directrice du centre est intervenue en confondant jeunes et animateurs.

Brahim, éducateur, raconte : "Voilà hier on a eu la visite de la directrice du site pour nous préciser les heures de douches. Franchement moi je me suis senti agressé et d’après son regard c’est parce que je suis typé méditerranéen...moi je l’ai senti comme ça, je l’ai vécu comme ça...encore hier soir j’ai pas le sentiment que je suis le seul à avoir vécu ça comme ça. Et c’était non, c’est telles heures ça ne se discute pas et puis une demi heure après, je ne sais pas sur un coup de tête elle disait qu’il fallait remettre toute l’organisation en jeu si on voulait déplacer d’une demi heure la douche du matin et puis tac ! elle est revenue par après d’un coup de baguette magique elle a dit que c’était possible. Donc tu vois, donc voilà je ne sais pas......ça m’a un peu travaillé. Même ici je sais pas j’ai le sentiment...j’sais pas moi c’est personnel. C’est parce que peut-être on est à majorité un groupe issu de quartier populaire ou je ne sais pas...mais on est un peu étiqueté...je ne me sens pas à l’aise franchement...en tout cas dans le domaine ici je ne me sens pas à l’aise. On se méfie....je sens de la méfiance vis-à-vis de nous alors que...on est tous les mêmes quoi...Les gens ils passent à côté de toi.....ce matin moi je vais prendre ma douche, je croise deux personnes qui sortent des douches...je leur dis bonjour elles me regardent à peine...ils regardent ce que j’ai en mains, qu’est-ce que je viens faire tu vois. Tu sens ça...ça te met mal...tu ressens quelque chose...t’as envie de leur dire foutez moi le camp...cessez de me juger de haut en bas...voir ce que je fais...moi ça me revient souvent...je retiens peut-être que le mauvais côté des choses."

Tous les jeunes ne sont pas d’accord. Ils prennent distance par rapport à cette réaction de leur éducateur ; Ozkan rétorque à Brahim " T’as vraiment une sale tronche toi..." Rires.

Dans le même mouvement, le groupe affirme ses côtés identitaires - manger halal est une exigence, jusqu’à n’accepter que la viande du quartier alors qu’on propose sur place une nourriture adéquate- et tente de s’en dégager. Lors de l’évaluation des ateliers d’écriture, un jeune conclut : "Moi, j’ai noté que c’est une bonne ambiance de groupe, conviviale mais par rapport à l’extérieur, il faut travailler peut-être sur la confiance en soi et je me dis que peut-être en faisant des jeux de rôles sur la maîtrise des envies parce que c’est vrai que parfois on a une envie comme ça et puis après on a envie de la satisfaire très vite et je crois que c’est peut-être un travail à faire avec les jeunes. Et aussi la gestion de conflits, on a vécu un très bel exemple hier c’est l’histoire de « est-ce que je m’impose ou est-ce que je demande ? » Finalement on a remarqué que demander ça facilite les choses au lieu de s’imposer qui pourrait créer un conflit par après. Il suffisait d’aller demander gentiment et on a eu ce qu’on veut quoi. Je fais référence notamment aux douches quoi..."

Les filles nous manquent

Depuis le départ, le groupe rejette les filles et en même temps regrette leur absence. Pourquoi pas de filles ? Lorsque nous les interrogeons, ils répondent qu’elles sont trop difficiles à côtoyer et à surveiller. Difficile de rester entre hommes sans parler des femmes. Le groupe des jeunes relais est attiré par les jeunes filles, comme tout autre groupe de garçons mais la question est complexe. Pour rencontrer des filles de leur propre culture, les seules filles « sérieuses », il faut le faire suivant les règles.

  • "Les filles elles ne peuvent pas sortir donc déjà elles restent à la maison. Nous notre culture c’est que les filles restent à la maison. Après quand elles sortent, elles sortent bien. Elles sortent pas pour sortir avec des garçons et faire n’importe quoi. Comment nous alors on va les trouver c’est impossible ! Alors on doit sortir avec des filles de culture différente. Donc des Belges en général. Eh ben c’est ça où on va trouver des Belges à Schaerbeek ? C’est pas possible."

Quand il y a des filles il y a des problèmes de rivalités entre les garçons. Les moqueries fusent, du coup, les garçons restent entre eux, sans les filles, par manque d’habitude.

  • "C’est normal parce qu’on veut toujours plaire aux filles et si maintenant on se fait rabaisser devant une fille, on aura la haine. Mais bon, il faut dire ce qui est, ici il n’y aura pas de fille parce que les préjugés, ils existent depuis longtemps et ils vont durer longtemps."

  • Les préjugés ont la vie dure. Madeleine, l’éducatrice, réagit du tac au tac, n’y a-t-il pas des préjugés vis-à-vis des filles belges ? ne sont-elles pas traitées comme des objets ? Effectivement, certains garçons surenchérissent : elles font tout pour « allumer ». Mais ils finissent par reconnaître qu’ils ne pensent pas vraiment ce qu’ils disent :

  • "Maintenant on est en groupe alors on dit ça, mais sûrement on le pense pas, c’est pour se donner un genre."

  • "On est gênés, on a vécu comme ça. C’est comme quelqu’un qui n’a l’habitude de vivre qu’avec des filles, il va venir ici, il ne va pas se sentir chez lui, nous c’est la même chose, quand il y a des filles, on n’a pas l’habitude. S’il y a des filles qui se rajoutent petit à petit, une fois de temps en temps puis deux fois, puis tout le temps, on aura l’habitude et puis voilà. Il n’y aura plus de problème. Et s’il y a des conflits, normalement c’est chacun sa tête."

Ils se rappellent des expériences anciennes avec les filles du quartier :

  • "Attention si elles viennent c’est pas pour foutre la merde ou faire de leur gueule, elles doivent avoir de bonnes intentions."

Certaines filles du quartier ne sont pas toujours faciles à vivre, elles se défendent même très bien.

  • "Elles insultent, elles sortent des armes et quoi ?"

  • "Elles sont vite choquées."

  • "Par exemple, on peut rigoler mais quand on va lui dire « sale grosse ... »"

  • "Nous, entre nous on se fout de la gueule de tout le monde mais on sait bien qu’on rigole. Une fois tu vas lui dire un mot de travers ça va la toucher puis elle va se la péter, ça sert à rien."

  • "Mais peut-être qu’avec les filles il faut avoir un autre discours. Faut s’adapter, je sais pas moi. Faut peut-être pas les insulter."

  • "Si tu parles et elle comprend de travers, c’est encore un autre problème. Faudrait plein de filles qu’on connaît pas, de plusieurs origines, je sais pas moi... quand on est ensemble c’est toujours entre garçons, quand on va quelque part c’est entre garçons. C’est pour ça peut-être qu’on dit ouais les filles elles sont comme ça ou comme ça...

La conclusion est dure :

  • "Moi je dis c’est bien comme ça...chacun tire son plan de son côté. C’est tout."

  • "Quand on est tout seul on veut être tout seul mais tout le monde dit on est tout seul et quand on est tout seul tout le monde dit, ouais pourquoi on est tout seul ?"

  • "On ne sait pas ce qu’on veut."

Le groupe est enfermé en lui-même, isolé du reste du monde par des préjugés dus à l’impossibilité des rencontres. Les images de la femme, qu’elles soient d’une culture ou de l’autre sont complètement stéréotypées. Certains vivent dans un monde à part où ils s’identifient aux musulmans du monde entier du passé et du présent, d’autres vont plus loin, tentent de décoller les étiquettes. Ils ont recherché une traçabilité de l’identité depuis un pays d’origine, le Maroc. Ceux d’entre eux qui sont originaires d’autres pays poussent le groupe à voir plus loin. Le meilleur résultat d’une quête identitaire ne serait ce pas de se sentir bien là où on est et de s’ouvrir aux autres. Le thème des origines remonte aussi agaçant qu’une vieille rengaine.

Ras le bol du thème des « origines »

Chacun a préparé un panneau papier qui représente ce qu’il a envie de dire de ses origines aujourd’hui. Il le présente aux autres. Pendant la réalisation des panneaux, le groupe refuse que l’animatrice mette de la musique par crainte d’être influencé :

  • "Tu vois à Guantanamo, ils mettent des gens dans des cellules, il les mettent tu vois dans cette chambre ?... noire et de la techno à fond pendant 3 heures, alors tu deviens fou..."

Pendant deux jours, au vert, dans le domaine des Guides au milieu des bois, nous nous baladons entre Guantanamo, l’Irak, le Maroc, l’Albanie, la Turquie, la Belgique et la France. Nous découvrons un vaste territoire mental où la télévision ne joue pas le plus petit rôle. Dans la rue, Guantanamo est devenu un surnom destiné au plus faible parmi les autres, exprimant par là toute la pression identitaire négative qui pèse sur chacun.

Ils ont le sentiment d’être sans cesse renvoyés à des stéréotypes. Le groupe se demande comment il en est venu à choisir, pour le voyage au Maroc, ce thème qui lui parle de moins en moins. Celui qui l’a proposé n’est plus présent car il a d’autres projets en cours. Il est devenu footballeur professionnel et a entamé une formation d’animateur.

  • Abdel : "Ouais. J’sais pas c’est un peu inventé ces trucs d’origine des origines. Avant la réunion on savait déjà tous qui on était et d’où on venait. J’sais pas moi, nos parents nous ont appris certaines choses qu’on connaît. Si mes parents ne m’avaient pas montré d’où je viens je ne saurais pas. Mes enfants aussi je vais leur montrer et ils iront au Maroc pour s’amuser.

Certains pensent qu’ils n’avaient pas besoin d’aller au Maroc avec une association pour connaître leurs origines.

  • Un autre se risque : "Moi je ne savais pas qu’il y avait des marabouts au Maroc."

  • Rires...

  • Abdel : "Quels marabouts, moi aussi je savais pas qu’il y avait des marabouts, ça n’a rien à voir avec les origines, c’est juste un historique du Rif c’est tout."

  • Un autre : "L’historique c’est quand même les origines aussi..."

  • Abdel : "Parle de tes origines à toi mon pote hein..."

La perception du thème reste très diversifiée. A-t-on vraiment le droit de relier à ce thème d’autres dimensions que celles amenées par la famille ? Quelle est alors la place des parents ?

  • Mohamed : "Là, j’ai mis une petite phrase...peu importe nos origines on est une race humaine, on doit s’entraider, se rassembler pour vivre ensemble..."

Ils réalisent que leur souffrance actuelle est plutôt due à la manière dont ces origines sont regardées ici.

  • Mohamed : "J’ai une petite anecdote, par exemple j’étais dans le métro, y’a une vieille qui est à côté de moi, elle voit ma tête, elle prend son sac comme ça et elle va s’asseoir ou bien...ou bien on rentre dans le métro, c’est assez serré, les gens font attention à leurs poches, par exemple."

Mais d’ autres ne sont pas d’accord :

  • "Nos « madre » aussi font attention, nos « madre » elles font attention par rapport aux autres races, tu vois ? " Ils trouvent que la méfiance face aux personnes que l’on ne connaît pas est un phénomène universel et pas uniquement réservé aux jeunes à faciès bronzés en Belgique.

  • Yacine : "Elles aussi se font voler de temps en temps...au marché souvent...au marché le vendredi..."

Toutes les mères peuvent se faire voler dans un lieu pourtant familier, le marché du vendredi. Chacun a tendance à se protéger des autres, c’est un comportement tout simplement humain.

Nos origines entre ici et là-bas : entre pauvreté, violence, massacres, discriminations, prostitution forcée et voile...

La question s’élargit, Sofian fait appel à toutes les dimensions qui le raccrochent à ce thème. Il y a eu le tremblement de terre à Al Hoceima qui a réduit certains habitants à la misère. Il évoque la prostitution qui y est présente, l’équation insoluble de la pauvreté qui appelle le tourisme, dont les revenus vont cependant dans les poches de quelques uns. Il dénonce les massacres au Maroc entre personnes de la même religion, les extrémistes et les autres. Son évocation mélange expérience personnelle, familiale et télévisuelle, son pays d’origine et d’autres pays comme l’Irak en guerre :

  • "J’ai mis massacre...mais massacre ça sort un peu du sujet...massacre de la culture vu que...quand on regarde les conflits qu’il y a entre les différentes religions...et.... comme les musulmans...comme maintenant... c’est aussi notre culture, c’est aussi notre religion...de toute façon les Marocains sont musulmans...pas tous.... mais moi je parle de notre culture à nous....euh je sais pas moi....ils tuent peut-être nos frères, nos sœurs, cousins...il y a eu l’attentat à Casablanca....tu vois c’est des extrémistes...ils ont quand même été tués....on peut pas revenir en arrière, on peut rien faire....et ben c’est pour ça que j’ai mis massacres de notre culture...et faut voir la réalité en face, c’est vrai qu’il y a des gens...comme maintenant j’ai vu dernièrement à la télé....il y avait de soldats américains qui étaient en train de jouer au foot avec une tête d’un Iranien....d’un Irakien...c’est pas de respect....c’est n’importe quoi...il y a eu ça...religion ça j’ai dit...la prostitution...maintenant au Maroc comme ils sont défavorisés...la pauvreté....quand on voit les bidonvilles, les quartiers froids vraiment dégradés, les tremblements de terre qu’il y a eu à Al Hoceima entre autre et ça les a beaucoup poussé à la prostitution....donc maintenant on trouve beaucoup de prostituées dans les villes. Il y a ça mais je ne dis pas qu’il y a que ça....c’est ce qu’il les a poussé à faire ça...la pauvreté quoi."

Dans son expérience de migration familiale, la pauvreté est le repoussoir, la motivation à quitter un pays cher. La pauvreté engendre la prostitution. Le départ vers un avenir meilleur et les gains attendus, par contraste, devraient protéger les femmes. Leur virginité devient alors l’expression renforcée d’une loyauté aux origines par le fait même de la migration. Sofian parle du racisme, de la discrimination et là encore les pays se confondent. On est au moment de l’explosion des banlieues françaises, le mot "quartier", comme le mot "jeune" deviennent des emblèmes internationaux qui expriment le vécu ghettoïsé des deuxième et troisième générations issues de l’immigration maghrébine. Il y a "nous" à Schaerbeek et "nous" dans les banlieues françaises :

  • "J’ai mis racisme...j’ai mis en Belgique...beaucoup de gens sont discriminés, sont insultés et même quelques uns ont été tués....on a beaucoup vu...pas beaucoup vu mais il y a eu des cas où des personnes ont été tuées alors qu’ils n’avaient rien fait...pourquoi ?....sous peine de discrimination...qu’ils étaient différents, une race différente, juste le fait qu’on porte un nom à ces gens comme marocain, turc...italien on s’en fout....c’est juste ce nom-là qui les a tués....on regrette ça parce que en fait j’ai mis...attends j’ai mis...parce que c’est très dur mais ça fait partie du quotidien...nous à Schaerbeek on est discriminés mais on se fait pas assassiner hein mais il y a des autres quartiers comme en France maintenant qu’est-ce qui se passe, ils arrivent ils commencent à tirer, ils font beaucoup de choses tu vois..."

Sofian voit le Maroc comme une terre d’accueil par opposition aux pays d’accueil des immigrés. Les touristes deviennent une nouvelle sorte de migrants :

  • " Et puis en fait au Maroc on ne rejette jamais les touristes...pas jamais mais en général on rejette jamais les touristes, les gens qui viennent s’installer, qui font des entreprises là-bas parce que il y a beaucoup d’étrangers, de Français, des Belges qui vont construire des choses là-bas, des maisons, ils viennent, ils monopolisent certains quartiers avec de l’argent et tout. On les a jamais rejetés, on les a jamais insultés. Au contraire, on les accueille avec le sourire, on les respecte. C’est très différent par rapport à ce qu’on vit ici quoi et à ce que les gens vivent en Europe."

Yacine, lui ressent durement la pression sociale à l’intégration. Devant cette pression, le voile devient un symbole de résistance. Encore une fois le corps de la femme, sa représentation physique est investi comme un enjeu culturel identitaire au milieu d’un monde qui s’écroule. "D’ailleurs, la Belgique est-elle vraiment un pays ?" Le thème du genre s’annonce verrouillé.

  • "Alors moi, j’ai mis qui sait vraiment d’où on vient. J’ai mis en dessous une petite réponse : le chemin est long mais la mort nous mettra tous d’accord. Peut-être, ça on peut pas le savoir. Et souvent on nous demande de s’intégrer mais s’intégrer où, pourquoi, pour qui ? Et pourquoi on nous demande à nous de s’intégrer ? Peut-être c’est la Belgique....et même au début...comme....j’ai mis à l’origine de l’origine la Belgique d’où elle vient ? Il n’y a pas beaucoup de Belges qui le savent hein ? Ils disent ouais je suis né en Belgique, et alors mais la Belgique au début d’où elle vient ? C’est une terre normale comme les autres et il y a des gens qui vivent dedans comme partout. Et pourquoi on devrait s’intégrer ? S’intégrer d’accord mais alors pour tous. Parce qu’on est tous différents. On est tous égaux et différents. Voilà. On nous demande de vivre comme eux...c’est-à-dire de changer notre culture, de modifier nos traditions. Et voilà. Rien qu’avec le voile. Quoi c’est un voile qui cache les cheveux...où ça peut déranger quelqu’un de pas voir les cheveux d’une fille ? Pour moi y’a pas de problème. Tu veux cacher tes cheveux, tu caches tes cheveux. Tu veux cacher autre chose, tu caches autre chose. Voilà c’est tout. Faut pas trop parler parce que..."

Le groupe se divise en deux ; ceux qui affirment connaître leur chemin, voire le seul bon chemin, refusent le questionnement et ceux qui préfèrent la découverte, l’aventure...

  • Anas : "Moi, je n’ai qu’une chose à dire je sais qui je suis, d’où je viens et surtout où je vais."

  • Yacine : "Non tu saurais pas savoir. Tu vas dire ouais, je suis parti par là, par ce chemin, quand tu seras mort. Mais pour l’instant tu sais pas dire je sais où je vais. Peut-être aujourd’hui tu vas dire ça mais demain....demain...y’aura un autre projet et ainsi de suite quoi. Tu vois c’est l’avenir, c’est un point d’interrogation."

La question reste ouverte.

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Références

1 extraits des ateliers d’écriture Brûly de Pesche février 2007