Le genre, vu par les jeunes relais d’un service AMO (III)

Ici, des intrus et là-bas, des étrangers

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 24 septembre 2008


En réalité les contradictions qui s’expriment sont liées à la dualité des origines. Les difficultés de relations entre ici et là-bas provoquent des incompréhensions.

  • Sofian : "Ca existe partout hein...le fait de comprendre différemment quelque chose...comme j’sais pas moi...les religions, les guerres, l’incompréhension peut-être c’est pour un petit truc tu vois...les malheurs, les décès, le fait qu’on vive ici et qu’on voit pas nos familles et il y a des gens qui n’ont jamais vu leurs arrières grands-parents alors qu’ils sont au Maroc, ils n’ont pas les moyens pour le voyage ou alors ils sont venus ici, ils n’ont pas de papiers et ils ne peuvent pas retourner là-bas et puis quoi les gens disparaissent, on les voit plus...en fait on oublie."

  • Yassine : "D’où je viens c’est bizarre. Ici on me dit t’es marocain et au Maroc, on me dit t’es belge. Moi je viens d’ici mes parents viennent de là-bas."

Pour certains les problèmes se posent davantage quand on retourne au pays d’origine et qu’on confronte les différentes réalités. Finalement, on n’est vraiment chez soi nulle part quand on vient d’ailleurs. Ozkan a vécu le voyage différemment, il est originaire d’un autre pays que le Maroc.

  • Ozkan : "Alors moi j’ai une vision assez différente de ce qu’on voit ici parce que voilà moi personnellement ce que je pense c’est que la culture, mes origines elles se pratiquent à la maison. Donc on vient pas me demander d’où je viens, d’où je suis...fin personnellement je n’ai jamais eu ce problème là. Et moi j’ai une toute autre vision, très simple c’est que par exemple ici les gens s’intéressent pas d’où je viens, me posent pas de questions par contre là-bas au pays ils ont une culture d’origine totalement différente. C’est-à-dire que par exemple par là, d’où je viens la fête du mouton, elle se fait pas comme ici. Là bas, ils n’ont pas les moyens sms, internet et tout ça. Ils reçoivent vraiment toute la famille et tout ce qui suit. Ici, sms, autant et voilà...y’a plus personne qui vient chez personne. C’est une vision totalement différente. Ici, on est intrus et là-bas on est étranger. C’est un paradoxe."

Ozkan dit que le sentiment d’être intrus vient du regard posé par les autres mais avant tout à cause des médias :

  • "Parce que voilà on a aussi une mauvaise image on nous représente très mal dans les médias."

Il estime que les personnes issues de l’immigration ont aussi une part de responsabilité dans leur manière de réagir face aux autres. Il ne faut pas toujours prendre le négatif. Ne pas jouer l’escalade de la violence :

  • "J’préfère m’arrêter là c’est plus simple..."

Finalement, on peut être partout chez soi. La Belgique est un pays tellement ténu que chacun peut le faire sien.

  • "Mes parents viennent d’un petit village que vous ne connaissez pas...le pays c’est l’Albanie....voilà c’est tout....hormis ça j’suis pas trop nationaliste...ça m’intéresse pas trop...pour moi ça n’a pas trop d’importance tout ça...c’est vague...de toute manière c’est pour revenir à ce que Yacine disait on sait pas....on sait pas d’où on vient toute manière...si on doit remonter nos origines, tirer, tirer....on reviendra tous chez Adam et Eve et voilà.... Et dire qu’il y a des gens qui ne savent même pas c’est quand l’indépendance de la Belgique...je ne vois pas s’il y a des Belges qui le savent pas pourquoi moi je devrais le savoir....c’est tout simple...faut même pas se casser la tête à aller plus loin..."

Etre né en Belgique peut être une chance, même sans CV, si on compare, grâce à la télévision, ce qui se passe ailleurs et les possibilités en Belgique. Il ne faut pas écouter le chant des sirènes fatalistes, défaitistes ou extrémistes.

  • "Je suis né en Belgique, j’ai eu la chance d’être né en Belgique... Toi, quand tu vas au Maroc, les gens ils se plaignent et tout ça....ouvre la télé et regarde en Afrique comment ça se passe...tu vois des gens ils pèsent trois kilos là.....laisse tomber... moi personnellement je me dis que je ne manque de rien malgré que je suis quand même fin...moi je me sens bien...maintenant je vois ces gens...laisse tomber...c’est une catastrophe....donc faut pas s’apitoyer sur son sort...faut regarder de l’avant... On est tout frappé quand on ouvre la télé et qu’on voit des trucs comme ça, faut pas croire qu’on passe inaperçu, on est tout frappé...même le plus gros des racistes quand il voit ça, j’suis sûr qu’il est touché quelque part....faut pas croire...Les racistes ils montrent directement la vraie face cachée tandis qu’il y a des gens qui se cachent derrière un poste, ils promettent monts et merveilles... Moi j’espère m’en sortir c’est tout. Ah mais c’est vrai, y’a toujours moyen de réussir. Faut pas croire, faut pas toujours être défaitiste ou fataliste... Voilà, moi je trouve que si on met un peu de volonté, y’a moyen. Moi je me suis présenté au Quick...peut-être que pour certains c’est un boulot minable. Ben franchement moi je me suis présenté sans CV, juste la femme a vu que je souriais et elle a dit, oui, c’est bon tu peux travailler. Elle m’a même pas demandé de CV. Donc je pense qu’il y a toujours moyen de baratiner. C’est normal..."

Les origines, des histoires racontées

Selim, jeune d’origine yougoslave, immigré de la troisième génération partage avec nous les récits de sa famille :

  • "Moi, quand je dois penser à mes origines à moi, à ma culture et tout c’est surtout des histoires racontées tant par ceux qui sont venus, la première génération, que ceux de la deuxième génération. Ceux de la première expliquent surtout ce qu’ils ont vécu là-bas et ce qu’ils ont fait pour venir ici et ceux de la deuxième génération, ils racontent surtout ce qu’il s’est passé, par exemple, en Belgique surtout dans les quartiers où ils ont vécu plus de discrimination que ceux de la première génération. Et eux on va dire qu’ils ont vécu la discrimination de manière directe vu qu’ils habitaient à Schaerbeek. Aujourd’hui pour tout ce qui est discrimination, aujourd’hui elle est plus masquée, elle est beaucoup plus indirecte. On utilise les droits qu’on a pour refuser quelqu’un ou quelque chose. Moi aussi je sais d’où je viens, comment on est venu, comment c’était, pourquoi et tout ça je l’ai appris par les histoires. Mes grands parents ne sont pas venus directement ici en Belgique, ils ont quitté la Yougoslavie, la Macédoine pour ne pas être dans un pays autre que musulman. Ils ont vu que la Turquie ça n’allait pas aussi alors ils sont venus...ils voulaient pas aller en Belgique d’abord. C’est juste mon grand père qui voulait aller en Allemagne et ça n’a pas marché, il a rencontré une de ses tantes par hasard, elle lui a donné une adresse. L’adresse c’était ici en Belgique et il s’est installé au quartier et ça fait 40 ans qu’il est resté et voilà. Il voulait pas se casser trop la tête. Il voulait juste du travail. Parce qu’ici ils recherchaient tout ce qui était manœuvre et tout et eux c’était des hommes de main. Alors ils sont venus et ils ont travaillé. Pour tout le monde c’est la même chose, tout ce qui était travail de main, bâtiment..."

Un grand père à qui on a refusé la carte d’identité belge jusqu’à sa mort.

  • "Mon grand père est venu. Et pour l’anecdote, il a travaillé pendant 40 ans et il est décédé sans avoir la carte d’identité belge alors qu’il voulait vraiment avoir la nationalité belge. Tout la famille a la carte d’identité belge et lui il avait la carte d’identité jaune. C’est quand même quelque chose quoi à sa mort quoi parce qu’il a travaillé pendant 40 ans, il a payé ses impôts pendant 40 ans, il était là quoi, il était comme un Belge...et les reproches qu’on lui faisait c’était qu’il était en procès contre la justice, contre la police, c’était la seule excuse. C’était plus symbolique la carte d’identité pour lui mais voilà quoi..."

Quelqu’un réagit à propos de la difficulté d’être reconnu administrativement :

  • "Moi je voudrais pousser un coup de gueule. C’est vrai, quand on regarde les Polonais, les Bulgares et tout ce qui suit...par exemple, moi j’ai un cousin qui est né en Belgique et il est parti se présenter au CPAS, on lui a pas donné de revenus. Y’a un Polonais qui a débarqué de Pologne, il est arrivé et ils lui ont donné directement ses droits parce qu’il vient de Pologne. C’est dégueulasse hein. Non mais c’est vrai et ça se passe vraiment comme ça faut pas rigoler. Ouais ils sont dans le groupe, c’est fini mais..."

S’en suit un débat sur les différents types d’immigration. Ceux qui sont mieux acceptés car ils possèdent un faciès européen. Les raisons de l’immigration où le culturel se mêle à l’économique. Quand le refus d’une carte d’identité devient l’expérience fondatrice d’une famille en migration comment s’étonner que la question des origines se fige.

Nous sommes une équipe de quatre animateurs adultes, deux hommes d’origine maghrébine et deux femmes d’origine belge. Nous participons à la discussion mais nous restons largement en dehors de la dynamique enclenchée. Les jeunes se reconnaissent entre eux une expérience commune. Brahim l’éducateur, né au Maroc et arrivé en Belgique enfant, parle de sa peur de l’avenir pour ses enfants, de la crainte de ne pouvoir les inscrire dans une bonne école, du rôle des médias qui attisent les haines. Il a un grand désir de reconnaissance en tant que citoyen marocain venu vivre ailleurs.

Hassan, assistant social, arrivé adulte en Belgique raconte l’histoire du Maroc qu’il connaît, comme un lieu d’intégration entre plusieurs cultures qui se sont succédées. Il nous présente le chauffeur du car qui les amené de Tanger à Al Hoceima, comme le modèle de l’homme qui grâce à la souffrance de sa condition, a compris l’importance de garder son poste. Il symbolise la loyauté, le sacrifice de soi.

  • "Pour l’anecdote moi je crois que j’en ai parlé à Brahim plusieurs fois.....ce qui m’a marqué c’est la rencontre avec ce chauffeur qui nous a conduits et ça me rappelait vraiment des livres d’histoire....ces personnes qui ont cette loyauté sans faille, dans le sens ou il a fait 600 km aller et 600 km retour sans dormir sans manger parce qu’on lui proposait à manger et il refusait parce qu’il avait cette responsabilité et sa fierté c’était de ramener tout le groupe à Al Hoceima et qu’il allait rencontrer le maire de la ville pour lui dire voilà le groupe est arrivé sain et sauf malgré qu’il est parti à 3 heures du matin....J’ai retrouvé le Marocain qu’on trouve dans les livres, le gars qui a cette capacité de prendre sa responsabilité et de l’assumer jusqu’au bout. On sait très bien qu’à partir de cette région-là , y’a plus d’autoroutes et les routes sont sinueuses et on lui a proposé plusieurs fois de le laisser se reposer. On lui a dit qu’on pouvait conduire, y’a pas de problème....non, non. Il était d’une discrétion remarquable....il faisait son boulot, il ne se souciait pas de se qui se passe dans le bus. Il n’a jamais dit un mot de travers, il ne s’est jamais plaint, avec le sourire...Moi j’ai admiré ce personnage-là."

Le groupe réagit :

  • " Ca existe plus des gens comme ça."

  • "Parce qu’ils ont connu de la misère, ils ont souffert et ils ont appris de leur souffrance... ici même s’il n’y a pas de travail, on peut aller au chômage et on se plaint...alors qu’on est 10 fois 1000 fois mieux qu’eux...ici y’a le chômage, y’a le CPAS, y’a tout ce qui faut ici..."

Brouhahas...

  • "Là-bas y’a des souffrances financièrement, physiquement...ici c’est moralement, psychologiquement...et c’est pas les mêmes souffrances....chacun est solide à sa façon."

Face à cette évocation de la loyauté qui se sacrifie, le groupe campe solidement sur ses positions. Ils ont la ferme intention de s’en sortir ici, maintenant, tels qu’ils sont.

Ensuite les deux animatrices de l’atelier prennent la parole. Madeleine qui vit avec une personne d’origine marocaine parle de sa propre expérience du mariage mixte. De la nécessité de se faire confiance et d’avoir du respect l’un envers l’autre. Bien que de religions différentes, elle ne se convertira pas et son compagnon non plus. Ses enfants choisiront. C’est une aventure quotidienne qui dure. Les jeunes questionnent : et le porc, et l’alcool ? A mon tour, je me présente comme issue d’un quartier populaire villageois à côté d’un charbonnage. J’ai grandi comme Belge au milieu d’enfants d’immigrés. Les charbonnages sont devenus des lieux de mémoire et de tourisme, comme un certain Maroc mais j’ai retrouvé à Bruxelles cette ambiance mélangée qui est pour moi l’avenir.

Le poids des traditions1

Plus tard dans l’histoire du groupe, une anthropologue vient expliquer aux « Jeunes relais » le travail qu’elle mène à propos du genre. Elle a entamé une enquête avec les élèves de 7ème professionnelle d’une école voisine, sur le thème de la dot. Dans cette classe, les filles sont pour la dot et les garçons y sont opposés. Elle aimerait comprendre comment les choses se passent entre filles et garçons dans le quartier. Les garçons du groupe seraient-ils d’accord de payer une dot s’ils se mariaient ?

  • "Si la somme est trop importante, je dirais « garde ta fille »"

  • "Pas plus de 5000 euros"

Certains se demandent à quoi sert la dot. Brahim, l’éducateur, explique que pour lui, c’est une garantie pour la femme en cas de séparation. Les jeunes ne souhaitent pas changer les traditions mais cela coûte cher. Pascale explique que d’après ce qu’elle a entendu, beaucoup de garçons s’endettent. Il faut accumuler avant de se marier. Il n’y a pas que la dot. Il y a la fête.

  • "La fête c’est très important, le mariage doit être connu par la communauté.Et la fille doit être vierge. Les jeunes célibataires sont surveillées de près."

Les garçons veillent au grain, en échange les filles gardent leur virginité. Ce pacte est-il encore tenable ?

  • "L’homme, le chef de famille doit surveiller la fille ; avoir un œil sur les fréquentations de la fille, qu’elle n’ait pas connu de relations avec un homme."

  • "La dot est un cadeau, une preuve d’amour pour la fille. Elle en fait ce qu’elle veut. Avant d’offrir une dot, il faut qu’on soit sûr de soi. Je lâche une partie de ce que j’ai économisé. J’investis une fille, elle compte. Avant de négocier avec les parents, on négocie avec la fille. Après on discute avec les parents. Si les enfants s’entendent, les parents ne réclament pas la dot. Sauf dans certains cas pour respecter les traditions. Si je suis au chômage, je ne peux pas me marier. Il faut d’abord s’assumer. Il me faut un travail, un appartement, une voiture."

Combien de jeunes ont cela aujourd’hui ? Les problèmes économiques rejoignent les problèmes sociaux. C’est un gros poids pour l’homme. On comprend que dans ces conditions, la fille doive donner une preuve de sérieux. Même si elle n’est pas vierge, elle peut montrer qu’elle respecte les traditions en faisant appel à un chirurgien, par exemple. Cela ne va pas sans conséquences pour la vie de couple. Les filles et les garçons doivent négocier avec leur culture. Cela dépend des gens, de l’endroit, du quartier, de la région du Maroc d’où ils viennent.

Une fille sérieuse

On en revient à la question de comment rencontrer des filles, comment les inviter à débattre. Quelles filles inviter ? Et après tout qu’est-ce qu’une fille sérieuse ?

  • "Mais il est là le problème de la culture, nous dans notre culture les filles ne peuvent pas sortir, elles doivent se préserver un maximum jusqu’au mariage. C’est ça notre culture. Donc d’ici à trouver des filles qui nous comprennent et qui sortent dans la rue. Je ne crois pas qu’on va en trouver. Ce qu’on trouve dans les rues sont des s..., p..., je m’en fous, je le dis. Les filles qui sont dehors avec des mini-jupes, si c’est pour ramener des gens comme ça, ça sert à rien."

Où rencontrer des filles sérieuses ? Même à l’école, certaines filles jouent un jeu. Le groupe en arrive à dresser le portrait d’une fille pas sérieuse.

  • "J’ai parlé de ces gens qui portent des mini jupes, qui se promènent dans la rue et qui se font remarquer parce que ce ne sont pas des personnes sérieuses....elles donnent leur numéro de téléphone à 10 personnes en une rue, donc elles ne vont jamais avoir une relation sérieuse."

Un débat s’ensuit. Il y a-t-il vraiment des filles comme ça dans le quartier qui donnent leur numéro à tout le monde ? Dans le quartier, ici, il n’y en a pas. Elles préservent leur image. Elles ne le montrent pas ici.

  • "C’est pas qu’il n’y en a pas, c’est qu’elles ne le montrent pas ici dans le quartier. J’ai déjà vu des filles dans le quartier qui quand elles rentrent chez elles, ne regardent ni à gauche ni à droite. Pourquoi ? Parce qu’elles sont dans leur quartier et qu’elles doivent préserver leur image parce que leurs pères, leurs frères, leurs cousins peuvent passer. Cette même fille que tu croises comme ça, ailleurs elle change complètement."

D’après le groupe des garçons, les filles ont une personnalité double, elles ne sont pas sérieuses. Notre anthropologue rapporte ce qu’elle a entendu des filles là où elle travaille dans le quartier.

  • "Ce que disent les jeunes filles c’est qu’elles ont toujours été surveillées. Elles arrivent en stage et puis lors de la rencontre avec les clients car elles sont en option tourisme, elles ne savent pas quoi faire. Elles ne sont pas habituées à gérer par elles-mêmes les relations avec les hommes. Effectivement quand elles se retrouvent hors du quartier, c’est la liberté mais elles n’ont pas appris à l’utiliser, à la gérer. Alors elles font parfois des conneries. Un garçon, on lui apprend très jeune à gérer sa liberté. S’il fait des conneries, il ramasse sur sa figure et il apprend à gérer sa relation avec les autres. La jeune fille, comme elle ne peut pas apprendre à gérer la liberté car on gère pour elle, si un copain de classe arrive pour faire un travail, le frère doit être présent pour regarder. Donc elle n’apprend pas à gérer la relation avec le copain de classe. Et donc cette façon-là d’éduquer les filles, de toujours contrôler de l’extérieur, de ne pas apprendre à gérer la liberté de l’intérieur, ça fait qu’elles ont parfois une double image. Elles peuvent être comme tu dis ici et puis mentir aux parents et dire qu’elles travaillent le soir et aller en discothèque. La liberté s’apprend."

L’éducateur, Brahim, surenchérit :

  • "Moi j’ai grandi au Maroc jusque l’âge de 6 ans. L’image qui m’a frappé entre ici et là-bas c’est que là-bas les filles sont tout le temps dehors. Garçons et filles tout le monde était dehors. Tout la journée, jusqu’au coucher du soleil. Les filles allaient chercher de l’eau à la source, elles y discutaient avec les garçons. Quand j’ai débarqué ici, j’ai eu l’impression qu’on n’était pas chez nous, qu’il fallait sécuriser la famille, ça j’ai senti très fort."

Les relations entre garçons et filles sont devenues un enjeu de survie identitaire dans le cadre de la migration. La surveillance du respect des traditions est d’autant plus stricte que l’on est ailleurs. La pérennité de la culture est en jeu.

La guerre des sexes

L’anthropologue demande si c’est vraiment c’est la fille seule qui est responsable du sérieux ou du non sérieux de la relation.

Madeleine, éducatrice, s’indigne :

  • "Ca je trouve que c’est agressif. C’est ça que je veux dire quand je dis que les filles doivent toujours prouver deux fois plus. Tu disais toi-même qu’une fille risque plus qu’un garçon....souvent ce sont les filles qui se font interpeller alors qu’elles n’ont rien demandé. Si je dois porter un foulard pour être respectée, je trouve ça lamentable. Ce n’est pas normal pour moi."

Abdel est prêt à reconnaître qu’il y a un problème. En effet, un garçon qui fume, qui boit et qui fait des commentaires sur les filles, ça n’est pas normal. Il faudra que cela change mais cela prendra du temps.

  • "Ma sœur elle ne sort pas avec un foulard tout court, elle sort avec un foulard long de haut en bas. C’est une sorte de bourka. Ma sœur a choisi, on ne l’a pas forcée à mettre ça. Elle a choisi de se préserver, elle s’est mariée et maintenant elle a une fille. Le voile y’a que ça en fait, le voile c’est déjà respectueux. Donc je ne peux prendre que cet exemple pour l’instant. Quelqu’un qui va passer voilé, ma sœur, ma cousine, la sœur de n’importe qui ici, qui va passer pour aller faire des courses, elle ne va jamais se faire interpeller."

Et cependant :

  • "J’ai pris un exemple avec le voile. Il ne faut pas dire que les gens qui ne portent pas le voile ne doivent pas se faire respecter. C’est faux. C’est des idées extrémistes. Je prends l’exemple du voile parce que ça me concerne."

Madeleine insiste, ce n’est pas normal de devoir sortir avec un voile pour ne pas être interpellée. Mais la situation est délicate pour les jeunes présents. Le dialogue entre filles et garçons est laborieux, même à l’école il est difficile de se rencontrer ; si on est en mécanique par exemple. C’est un peu comme si c’était la guerre entre les filles et les garçons, à qui va « avoir » l’autre. L’amitié ne semble plus possible comme au village d’autrefois. Il y a des questions de territoires qui interviennent. Les filles non voilées peuvent se promener sans problème rue Neuve mais pas dans le quartier. Par contre une fille voilée est en danger de se faire agresser rue Neuve par des skinheads, comme certains disent que cela a eu lieu.

En arrière fond on sent une volonté d’échapper aux extrémismes. Abdel conclut en disant que le dialogue peut se poursuivre, si on se respecte tous.

Références

[1] Rencontre avec Pascale Jamoulle anthropologue mai 2007