Une chaîne de l’écoute contre les « prêts à penser le social »

Pour un diagnostic social prospectif et émergeant

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 30 novembre 2009


Comment un service AMO[1] peut-il contribuer à créer des espaces où s’élabore l’interculturel ?

Grumeaux flottants dans la soupe médiatique, des expressions comme la « violence des jeunes », les « bandes », le « voile », la « drogue », font écran devant la réalité des quartiers où grandissent une grande partie des jeunes Bruxellois. Comment parler de soi dans un monde où les autres vous définissent si bien qu’ils vous laissent le choix entre la violence tournée vers les autres ou contre soi ? Comment travailler en milieu multiculturel sans s’arrêter aux stéréotypes ?

Les publics concernés par l’aide sociale font parler d’eux, en langage médiatiquement correct, mais manquent d’espaces pour parler d’eux-mêmes. Sommés de rendre compte de leurs activités dans le langage technologique approprié, avec les mots magiques « bonnes pratiques », « statistiques », qui standardisent les questions et les réponses, les travailleurs sociaux sont amenés à camoufler presque automatiquement leur travail réel[2].

Comment restituer dès lors les informations précieuses dont chaque travailleur social est dépositaire par le fait même de sa présence auprès des publics jeunes ? Ne sommes nous pas nous-mêmes, professionnels autochtones ou autres, exilés au cœur de nos propres sociétés ? C’est avec ces questions que j’ai rejoint le séminaire d’anthropologie organisé par Pascale Jamoulle[3], au centre de santé mentale Le Méridien, voisin de mon institution.

Grâce à la méthode anthropologique, j’ai enfin pu développer les intuitions venues du terrain, les sujets qui émergeaient du côtoiement quotidien entre les travailleurs du service et les jeunes ou leurs familles, mettre à jour notre réalité professionnelle et surtout la transmettre.

Transmettre, c’est donner et recevoir…

Je suis directrice d’un service d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO) dans un quartier dit difficile. Je me conçois comme une praticienne chercheure, une exploratrice de l’humain. Depuis mon plus jeune âge, en tant qu’écolière, en tant qu’animatrice d’organisation de jeunesse, formatrice d’adultes, j’ai cherché à identifier, à élaborer des savoirs « légitimes » et à les communiquer. Mais surtout très tôt consciente des mutations sociales, j’ai cherché à informer le monde adulte en place des savoirs dont les enfants et les jeunes étaient les dépositaires. Je tente ici d’exposer la manière dont le service pour lequel je travaille s’est mobilisé pour produire ce type de connaissances inédites.

Les savoirs qui émancipent l’être humain se nourrissent de la vie, de l’expérience, d’une volonté forte de transmission et du désir d’apprendre. Ils bougent, ils évoluent avec leurs propriétaires. Les bâtisseurs de cathédrales apprenaient sur le tas, par essais et erreurs, pas de manuels, pas de modèles stéréotypés, mais des notes personnelles. Ils apprenaient grâce à une discipline de fer. Ils cherchaient la perfection. L’apprenti avait avec son maître une relation privilégiée, quotidienne, sans concession. Un jour, il devenait compagnon à son tour et les portes du monde s’ouvraient devant lui. Il se déplaçait de chantier en chantier[4].

Persévérer dans un apprentissage difficile est une compétence nécessaire à l’acquisition de l’autonomie ; afin de développer cette compétence, il faut qu’il y ait cette relation forte entre un adulte qui veut transmettre un contenu, une méthode, un savoir qu’il a lui-même construit, qu’il s’est personnellement approprié, et une autre personne choisie dans ce but. Il est nécessaire qu’ils aient la vision commune d’un avenir à construire. Ce schème est aussi le moteur de l’éducation permanente.

Au contraire, dans le quartier où je travaille, les enseignants sont des navetteurs. Ils débarquent souvent le matin à la gare du Nord, dans un lieu qui à force de les rebuter devient leur ennemi. Je ne parle pas des héros qui font dans la solitude des miracles au quotidien. Je parle d’êtres ordinaires qui auraient voulu se protéger de la vie dans un musée rassurant des savoirs empaillés. Malheureusement ou heureusement, les multiples cultures présentes à cet endroit de la ville sont venues envahir les classes, les couloirs des écoles, les cours de récréation, les trottoirs alentour. Alors que faire quand on n’est pas armé pour les débats et qu’on n’a pas idée de ce qu’est la vie à l’extérieur de l’école ?

L’environnement des écoles est peuplé de jeunes, d’enfants, de toutes langues, venus du monde entier, dont les parents ont un jour débarqué à la même gare du Nord. Ils sont devenus Belges. Une de leurs préoccupations principales est de rester loyaux[5] à leurs origines tout en gardant l’espoir d’être reconnus par le pays où ils sont nés. Un quartier n’est pas un pays, c’est un territoire réduit, intense, concentré, isolé dans la ville, un lieu où les règles s’affrontent, s’affirment, se contredisent jusque dans les têtes. Dans la rue, certaines filles se voilent pour mieux exposer leur double féminité identitaire, filles modernes, sexuées dont les vêtements fermés, aux couleurs assorties, dévoilent les lignes du corps, et en même temps, filles traditionnelles à la chevelure et à la peau dissimulées. Elles se cachent pour mieux quitter le quartier, aller en ville, à l’école, à l’université, recevoir des diplômes…Parmi les garçons, beaucoup se sacrifient[6], tiennent les murs du quartier à longueur de journées, quittent l’école et ensuite n’ont pas le profil de l’emploi, leur dit-on. Comment ceux-là peuvent-ils construire un avenir ? Trouver un travail ? Quel travail ? Les petits boulots en noir le week-end ? Les petits trafics ? Sans diplôme, sans formation, déjà meurtris par la vie, les enjeux de l’adolescence dépassés, quelle issue trouver ?

L’écriture comme passage vers un diagnostic social prospectif[7]

La plupart des politiques sociales se situent trop souvent dans la logique « problème- solution » et tentent ainsi vainement de stopper mécaniquement la chaîne des dysfonctionnements institutionnels. Ces politiques demandent aux travailleurs sociaux de s’évaluer par rapport à des programmes prédéfinis en chambre. On leur demande de situer leur travail en réaction à une situation prédéfinie.

Notre service a pris le risque d’établir un diagnostic social prospectif émergeant, une évaluation fine qui donne sens à nos souffrances de travailleurs, à celles de nos publics et ouvre un avenir. Contre la chaîne des dysfonctionnements engendrée par l’apprenti sorcier, nous avons choisi la chaîne de l’écoute afin de mesurer le territoire réel et non les cartes qui se brouillent.

Un groupe de « jeunes relais »[8], composé presque exclusivement de garçons de culture musulmane et d’origine maghrébine, accompagnés de deux travailleurs sociaux de la même origine, avait fait un séjour à Al Hoceima, ville de naissance de plusieurs parents au Maroc. Ils y ont été accueillis par des associations de femmes. Au retour, les mots ne venaient pas pour évaluer ce séjour. Afin de créer un contexte propice aux échanges, nous avons organisé des ateliers d’écriture avec ce groupe pendant quelques mémorables week-ends. Ceux-ci se sont prolongés dans les locaux du service par des entretiens collectifs avec retour autour des thèmes émergeants.

L’écriture c’est reprendre le cours du temps arrêté qui dérape

D’atelier en atelier, nous avons finalement débloqué une expression concernant la vie au masculin dans le quartier. Nous avons pu parler de l’isolement vécu entre garçons, de la recherche d’une reconnaissance face aux tensions identitaires ressenties par chacun. Trouver un travail stable, rencontrer une fille ou un garçon « bien », donner du sens aux pérégrinations entre la maison familiale, la rue, l’école, et un pays d’origine devenu autant imaginaire que réel à travers les média, la mosquée, les souvenirs des parents, tels sont les défis qui se posaient et continuent à se poser aux jeunes du quartier[9].

L’écriture comme démarche collective de coopération conflictuelle[10]

Nous travaillons à plusieurs niveaux entre l’animation du groupe et la réunion de l’équipe des travailleurs : les entretiens collectifs avec retour, la retranscription des enregistrements, les ateliers d’écriture de textes individuels, le carnet de terrain, l’élaboration de thématiques à partir de la confrontation entre ces différents niveaux d’intervention.. L’écriture n’est pas venue facilement. Les rapports entre jeunes et animateurs sont restés tendus, autour par exemple du type de nourriture proposée aux cours des weekends d’écriture. Qu’elle soit halal ou non, il semblait que seule la nourriture du quartier soit mangeable, par contre, il fallait à tout prix cuisiner des frites au risque de déclencher un incendie. La plupart des jeunes veulent être entendus dans leur double appartenance.

Les « jeunes relais » sont du quartier. Ils adhèrent au projet du service AMO, ils fonctionnent pour l’équipe comme un groupe témoin, ils sont nos antennes dans le quartier. Ils se disent terriblement stigmatisés en dehors de leur espace familier par les mots qui les désignent, les regards, et ils se sentent en même temps contraints par les règles sociales, dites ou non, qui animent le quartier. Ils s’avouent perplexes et intimidés devant les attitudes féminines. Ils ont voulu maintenir les filles en dehors du groupe car les filles « bien » il faut les surveiller et les autres sont infréquentables : « soit, elles descendent la rue en claquant les talons, avec une mini-jupe et elles donnent leur numéro de GSM à tout le monde, soit, elles sont même agressives, elles se révoltent, elles injurient. »

Ils se sentent seuls : « Quand on est tout seul, on veut être tout seul, mais tout le monde dit : « on est tout seuls », tout le monde dit « ouais, pourquoi on est tout seuls ? ». Ils se sentent intrus en Belgique et étrangers dans le pays d’origine de leurs parents, en réelle difficulté d’occuper leur rôle traditionnel mais aussi de prendre place dans la société où ils sont nés. Ces jeunes dénoncent l’inégalité sociale, celle qui les enferme dans des stéréotypes mais qui les empêche aussi de trouver un emploi « stable », de s’installer comme tout jeune rêve de le faire.

A l’école de l’interculturel[11]

En trois ans, le groupe des jeunes relais du service AMO a évolué, les anciens participants sont devenus adultes, les jeunes relais nouveaux sont arrivés. Le groupe a maintenant des mixités multiples, de genres et de cultures, il a pris le nom de Mixte[12]. Les représentations qui émergent à propos du genre sont nouvelles. Les thématiques font part de la grande difficulté de cohabitation dans les familles et dans les têtes entre mariages traditionnels et rencontres amoureuses modernes, question présente déjà dans Roméo et Juliette[13], dans la Mégère Apprivoisée[14] et toujours vivace... Les jeunes hommes s’identifient moins à la simple défense de la culture traditionnelle, ils revendiquent plus leur part moderne.

En plus du groupe des jeunes relais, le service AMO anime plusieurs projets dans différentes écoles autour de la thématique du « vivre ensemble », suivant la même méthode d’émergence de thématiques. Les animateurs suscitent d’abord l’expression des participants, élèves, éducateurs et enseignants. Grâce aux temps de restitution et de médiation de leurs paroles, avec le support du carnet de terrain, ils (elles) mettent à jour avec les participants les sujets qui seront la base d’une action future.

Dans la cour de récréation d’une école, riche de plusieurs dizaines de nationalités, une petite fille de maternelle pleure suite à jeu « papa, maman » où la famille est une famille-chien : « je ne veux pas être l’enfant-chien ». Les replis ethniques, l’individualisme ambiant contribuent à une évolution comparable à celle de la banquise sous le réchauffement climatique : les icebergs culturels se multiplient et s’entrechoquent au milieu de la culture de l’individu-roi, du vedettariat, du mimétisme et de la jalousie. Cette évolution pèse terriblement sur les psychismes. En tant que travailleurs sociaux, aux côtés des enseignants, nous avons la responsabilité d’aider au bricolage identitaire, de favoriser les métissages harmonieux.

Écrire, c’est donner, recevoir et rendre, explorer le rapport aux autres. Nous avons lancé une chaîne de l’écoute entre nos projets à Schaerbeek, St Josse, Molenbeek et notre nouveau partenaire, le Lycée Zeineb, à Oujda, ville universitaire du Maroc. Nous tentons de mettre en connexion des espaces d’élaboration de l’interculturel. Le sujet du « vivre ensemble » n’est pas sans lien celui du genre qui permet aux enfants et aux jeunes d’évoquer chacun sa famille. De cette manière, nous travaillons au cœur de la transformation sociale. Grâce à l’intervention d’une anthropologue en recherche, nous nous sommes dotés d’un nouvel outil, l’atelier photo à partir d’appareils jetables mais nous n’abandonnons pas l’écriture. A suivre…

Texte rédigé sur base de mon intervention dans le cadre des midis débats de la FRB le 30.10.2009. La chaîne de l’écoute fait référence à la méthodologie du récit de vie utilisée dans le cadre de la mise à jour de secrets ou de réalités sociales autrement intransmissibles (voir Cahiers de psychologie clinique, Du secret, n°32, 2009/1, De Boeck université, Bruxelles)

Références

[1] AMO : Service d’aide aux jeunes en milieu ouvert agréé par la communauté française de Belgique.

[2] Christophe Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel - Critique des fondements de l’évaluation, INRA éditions, 2003, Versailles, 84 p.

[3] Pascale Jamoulle est docteur en anthropologie du LAAP : Laboratoire d’Anthropologie prospective de l’UCL. Dans le cadre de ce séminaire, les étudiants sont amenés à rédiger un article de type ethnographique à partir de leur terrain.

[4] A ce propos, lire l’article de Francis Tilman sur le sujet du compagnonnage, www.legrainasbl.org.

[5] Ducommun-Nagy C., Les loyautés qui nous libèrent, Lattès, Paris, 2006. Voir également : Michard, P., La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy, De Boeck, Bruxelles, 2005.

[6] Beaucoup de jeunes se sentent soumis à la double injonction de réussir et de ne pas réussir en même temps. Certains choisissent dès lors d’hypothéquer leur avenir afin de rester gardiens d’un statu quo social.

[7] Par le nouvel arrêté d’octobre 2008 qui les régit, les services AMO sont soumis à l’obligation de justifier leurs actions communautaires sur la base d’un diagnostic social.

[8] Jeunes relais : groupe de jeunes volontaires qui fréquente les activités du service AMO et groupe témoin.

[9] Pour se donner un genre, Véronique Georis, AMOS, Couleur livres, Charleroi, 2009.

[10] Concept emprunté à Alain Touraine pour qui le conflit dans un espace structuré est le fondement de la démocratie ; Voir notamment Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard, 2000.

[11] Ce sujet fait l’objet d’un nouveau projet.

[12] Nouvelle génération mixte.

[13] Voir spectacle « Amours fatales » organisé par le Planning Josaphat, novembre 2009.

[14] Spectacle de quartier, conception et mise en scène de Dominique Serron, La Mégère apprivoisée d’après Shakespeare, décembre 2006-janvier 2007.