Les réseaux d’échanges de savoirs (R.E.S.): Un mode alternatif d’apprentissage par la rencontre

Tina Noiret, Le GRAIN asbl, 07 janvier 2011


Introduction

D’après leurs statuts, les "réseaux d’échanges réciproques de savoirs » (R.E.S.), sont des groupes d’Éducation Populaire, constitués de « citoyen(ne)s sans distinction d’âge, de conviction politique ou religieuse, ni d’origine culturelle ou sociale »[1]. Nés en France dans les années 70 de l’expérience pédagogique de Claire Héber-Suffrin, les RES ont essaimé, depuis une vingtaine d’années en Belgique, où ils se sont développés dans plusieurs communes. Il en existe actuellement quatorze[2] en Belgique.

1. Contexte

Ces échanges de savoirs ne sont nullement l’apanage de la France ni du monde francophone. Certes, ils existent et ont existé dans d’autres contextes et sur d’autres continents. Ainsi, dans les années 70, l’expérience théâtrale au Danemark de l’auteur italien Eugenio Barba illustre bien nos propos. Celui-ci a accepté de donner l’occasion à un groupe d’acteurs qui n’en avaient pas les moyens d’élaborer un projet théâtral. En misant sur les talents et les connaissances de chacun, le projet se pérennise depuis plus de trente ans au travers de l’Odin Theatret[3].

En Amérique latine, Augusto Boal développe un théâtre populaire, de rue, participatif et contestataire. D’abord considéré comme une pratique subversive, ce « théâtre de l’opprimé » devient thérapeutique. Finalement élu législateur municipal à Rio de Janeiro, c’est une nouvelle expérience qui commence : celle du théâtre ... législatif.

Toujours en Amérique Latine, Paolo Freire a développé sa méthodologie d’alphabétisation conscientisante fondée sur les « cercles de culture ». Son but n’est pas seulement d’apprendre à lire et à écrire aux opprimés mais d’apprendre ensemble à lire, à décrypter la réalité sociale afin de la changer. Pour ce faire, la relation entre le formateur et l’apprenant ne peut exister que d’égal à égal, que si formateur et apprenant s’engagent ensemble dans un processus permanent d’action culturelle qui favorise l’émancipation.

Les réseaux d’échanges de savoirs se sont développés en France, sur le constat d’une institutrice : Claire Héber-Suffrin[4]. Refusant de se résigner à un monde du savoir à deux vitesses, elle se rend compte qu’en valorisant les savoirs des élèves en difficulté, la logique de l’échec se renverse. D’où le postulat que transmettre un savoir est valorisant pour une personne et lui permet de renforcer la confiance en soi, de trouver une reconnaissance sociale au sein du groupe où elle évolue, et collectivement de changer les rapports sociaux au sein de ce groupe. En offrant un savoir, l’élève en échec qui transmet ce savoir aux autres change la perception qu’il a de soi, que les autres avaient de lui. Il se recrée ainsi une identité positive, et transforme son environnement, réalisant la devise du « Tous capables ». A partir de là, il est possible d’élaborer d’autres stratégies d’apprentissage.

Nés à l’école, les R.E.S. se sont peu à peu développés au sein des quartiers, comme projets interculturels et intergénérationnels.

A Bruxelles, le premier RES est né en 1987 au sein de la Gerbe, un centre de santé mentale désireux de contextualiser la santé mentale en s’ouvrant sur son quartier d’implantation (Schaerbeek).

D’autres réseaux des savoirs se sont développés à partir de l’action de « chômeurs » de longue durée, de citoyens en questionnement, d’activistes du développement durable.

Dans les rencontres, ce qui frappe c’est que de nombreux publics dits fragilisés s’y retrouvent spontanément, avec d’ autres, comme offreurs et demandeurs et aussi comme animateurs ou porteurs de projets. Ainsi, au sein d’une même activité, les primo-arrivants côtoient des personnes psychiquement fragiles et/ou ayant des parcours sociaux difficiles mais aussi des personnes simplement désireuses de rencontrer l’autre, de partager certaines passions ou centres d’intérêt. Ciment de mixité sociale, le RES se retrouve donc pleinement et tout naturellement dans les objectifs de mixité et de citoyenneté de la politique de cohésion sociale de la ville. Cette politique qui rappelons-le vient mettre un sparadrap sur les souffrances après les grands rêves d’émancipation liés à l’éducation permanente.

2. Les R.E.S., qu’est-ce que c’est ?

Le principe de ces réseaux est très simple : chacun d’entre nous a des savoirs[5] (savoir, savoir-être, savoir-faire et savoir-devenir) et peut les transmettre ou apprendre à les transmettre. Ces savoirs peuvent être liés à des passions, au domaine de la vie professionnelle ou à la réalité interculturelle, écologique, historique, sociale ou encore à des engagements citoyens.

Dans tous les cas, et quel que soit le type de savoir, sa transmission est fondée sur les postulats suivants : tout savoir a une valeur intrinsèque ; il n’y a pas de hiérarchisation des savoirs entre eux (pas de « petits » ou de « grands » savoirs), ce qui remet en cause la relation entre enseignants et enseignés ; être dans la position de transmettre ses savoirs est valorisant ; En recevoir l’est aussi, mais cela est déjà évident pour la plupart d’entre nous. C’est pourquoi les réseaux d’échanges ont mis particulièrement en avant l’importance pour un public dévalorisé d’offrir des savoirs.

Une pluralité de savoirs est ainsi offerte à une diversité de personnes par la médiation d’un animateur qui met en relation, et dont le rôle est comparable à celui de l’ « artiste social » tel que défini par Étienne Wenger[6], le théoricien des « communautés de pratique ». Chacun au sein du réseau s’engage à une réciprocité, toute personne y est à la fois offreur et demandeur. On parle aussi d’une « double réciprocité ». Il y a « réciprocité directe » dans toute transmission de savoirs. En effet, le demandeur qui, manifestant de l’intérêt pour le savoir offert, permet à l’offreur de se sentir valorisé par le fait d’être en position de transmettre. C’est en transmettant un savoir qu’on se l’approprie le plus complètement, ce d’autant plus si on se sent responsable de la réussite, de la progression de l’autre. C’est pourquoi les R.E.S. désignent toute transmission de savoirs en son sein par le terme d’ « échange ». Cette réciprocité est dite « ouverte » car multilatérale : « A. » offre son savoir à « B. » qui offre le sien à « C. »... Chacun peut également, à un moment donné, devenir animateur. La convivialité est une valeur essentielle, et conditionne le succès des échanges. L’échange se fait sur base toujours volontaire. Il n’y a pas d’obligation, et la dette contractée par le don l’est vis-à-vis d’une communauté non d’une personne. Cela permet de faire le lien entre les connaissances tacites (le « tour de main » du cuisinier, expérience de vie, connaissances empiriques) et explicites (formalisés, académiques)[7].

3. Outils émancipateurs

Depuis plus de trente ans, une méthodologie a été élaborée, qui embrasse les réalités du terrain, et se remet en question selon chaque situation, au sein de chaque R.E.S.

Les Rôles

Trois rôles interchangeables sont possibles au sein des réseaux :

  • offreur de savoir ;

  • demandeur de savoir ;

  • animateur.

La Méthodologie

Offrir et recevoir des savoirs au sein des réseaux se fait en cinq étapes[8] :

  1. le « repérage des savoirs » : permet d’identifier, avec les (futurs) participants, les savoirs qu’ils détiennent. Afin de susciter l’expression et de dépasser la barrière des inhibitions (« mais je n’ai rien à offrir, moi »), des outils ont été créés, tels que le photolangage « Savoirs en lumière » réalisé au sein des R.E.S. Belges[9].
  2. la « mise en relation » : tout premier contact entre offreurs et demandeurs de savoirs est effectué par les animateurs du R.E.S. et est l’occasion de préciser les attentes des uns et des autres. Ce moment est important, car il permet une triangulation, une médiation, qui peut connaître divers aboutissements, y compris la décision de ne pas démarrer l’échange.
  3. les « échanges de savoirs » : âme de la dynamique du R.E.S., engagent tous les participants. Enfin, les dernières étapes, mise en pratique d’une sorte d’« apprentissage en double boucle »[Argyris C., Savoir pour agir. Surmonter les obstacles à l’apprentissage organisationnel, Dunod, Collection Stratégies et management, 2003, 330 pages] concernent le suivi des échanges, qui peut s’opérer de façon individualisée ou collective.
  4. l’ « évaluation des échanges » souvent effectuée avec l’animateur qui a opéré à la mise en relation.
  5. l’« échange sur les échanges » : rencontres au cours desquelles les participants mutualisent leurs expériences, les éléments facilitants et les obstacles qu’ils ont rencontré.

Ces outils sont émancipateurs car ils permettent l’expression d’acteurs autrefois muets qui se projettent dans de nouvelles représentations d’un avenir partagé, libéré de la tutelle du veau d’or de l’argent et de la sacro-sainte domination du Marché sur la société du modèle « néo-libéral » productiviste .

4. Les R.E.S., mobilisation des savoirs en vue de projets citoyens

Non seulement les R.E.S. réunissent régulièrement leurs participants autour de réflexions sur certains aspects de la vie du projet, de sa gestion, mais de plus, comme le terrain l’indique, ils conduisent à de nouvelles formes de création collective et d’engagement citoyen.

En outre, nous l’avons vu, les offreurs-demandeurs sont invités à prendre part à l’animation des R.E.S.

Outre la formation mutuelle et solidaire, les échanges de savoirs peuvent aboutir à des dynamiques de création collective. Cette possibilité est même explicitement encouragée. Le savoir, la connaissance, sont ici savoirs, connaissances en actes.

Un atelier d’écriture produira donc volontiers un recueil de textes, un atelier cuisine un livre de recettes. Des ateliers au sein des R.E.S. ont ainsi abouti à la création d’un spectacle, d’un défilé montrant des vêtements traditionnels. Cependant, la création collective prendra aussi des tours « citoyens », comme à Namur, où un groupe de participants au R.E.S. Mangrove de Saint-Servais ont créé une brochure mettant en valeur une ancienne carrière jouxtant le quartier. Leur objectif initial était de sensibiliser la population aux beautés naturelles de ce lieu qui avait mauvaise réputation, afin d’inviter les voisins à s’y rendre, à l’investir. En cours de route, une attention particulière a été portée à un autre patrimoine, immatériel, lié au lieu : la mémoire ouvrière des anciens du quartier, qui y avaient travaillé.

5. Une « bonne pratique » de projet des R. E. S. : les jardins collectifs

La réalisation la plus spectaculaire du R.E.S. 59 d’Etterbeek est un jardin collectif, émanant d’un atelier de réflexion sur l’éco-consommation.

Un jardin collectif est par essence un lieu de rencontre et d’apprentissage partagé. A fortiori, lorsqu’il émane d’un R.E.S., il devient un lieu où l’on découvre, ensemble, des gestes du jardinier, les vertus de légumes oubliés ou/et le rythme des saisons. Cependant, c’est également un lieu et une occasion de réfléchir à la relation entre l’humain, la nature et la planète, au travers de pratiques horticoles alternatives telles que la permaculture ou de l’approche collective de problèmes rencontrés tels que la pollution des sols ou la gestion de l’eau.

Ce jardin a été l’un des points de départ d’un quartier durable qui réunit des habitants autour de divers enjeux, notamment la préservation de la biodiversité ou la relation de l’humain et de l’eau en ville.

Fait marquant, à un moment du développement du premier jardin à la rue Nouvelle, l’arrivée d’un jeune a redynamisé la communauté. Grâce à lui, un groupe d’autres jeunes, en quête d’écologie et d’alimentation saine, fréquentent aujourd’hui assidûment le jardinage, au bénéfice des voisins et autres habitués qui bénéficient grâce à ces forces vives tantôt d’une courge, tantôt d’une poignée de cerises supplémentaires, tantôt d’un sourire ou d’un service, au gré des saisons et des envies.

Les jardins collectifs qui se sont tissés au sein des R.E.S. par la valorisation des savoirs sont de véritables “communauté des pratiques” au sens où l’entend Etienne Wenger[10]. D’après lui, celles-ci sont partout, et prouvent la dimension sociale de l’apprentissage[11]. Ces communautés sont à la fois un système d’apprentissage social, constitué par la relation des personnes avec le monde environnant. A partir d’un échange de savoirs, une relation de participation s’instaure où le social et l’individuel finissent par se fondre dans une action collective.

6. Quelques pistes, en vrac ?

Alternative à la culture-marchandise produite par le circuit marchand, alternative au modèle socioéconomique dominant générant la gabegie et le gaspillage des ressources naturelles et humaines, les R.E.S. méritent l’attention à plus d’un titre.

a. Réussite mutualisée

Pour aller plus loin, il convient de réfléchir comment la méthodologie développée au sein des R.E.S. peut irriguer des pratiques éducatives et formatives dans d’autres contextes : entreprises, éducation permanente, insertion socio-professionnelle. Une transposition dans d’autres contextes nous semble bénéfique, quoique difficilement concevable à ce jour.

b. Réflexivité

Encourager une réflexivité des pratiques sur la manière dont les savoirs réveillés, réactivés, développés par des interactions entre participants de tous bords mènent à une forme de communauté de pratiques, notamment entre le croisement des disciplines, entre les savoirs profanes et académiques.

c. Renouveau

Les R.E.S. participent à un renouveau de l’éducation populaire. Ce ne sont pas seulement des outils qui peuvent nous faire échapper au scénario marchand, ce sont des formes d’actions collectives qui – à l’instar de ce que Augusto Boal ou Paolo Freire ont promu il y a trente ans ou plus en Amérique latine – ont l’ambition de mener à un profond changement social et culturel : vers une dématérialisation du savoir considéré de manière collective comme un bien commun communément partagé, capable de nous faire apprendre collectivement ce que nous ne savons pas à échelle individuelle.

Références

[1] Veuillez cliquer ici pour consulter la Charte.

[2] Consultez le site des RES belges : www.rers.be.

[3] Pour plus d’informations, veuillez cliquer ici.

[4] Héber-Suffrin C., Pour penser, apprendre et agir en réseau, Valence, Université d’été, 2003. Pour accéder à cet article, veuillez cliquer ici.

[5] Tels que définis par Jean-Marie De Ketele et Xavier Roegiers, Une pédagogie de l’intégration : Compétences et intégration des acquis dans l’enseignement, Éditions De Boeck Université, 2004 p, 59-61.

[6] Étienne Wenger, Social learning capacity, Four essays on innovation and learning in social systems, Papers, 2009.

[7] Ikujiro Nonaka, Hirotaka Takeuchi, The knowledge-creating company : how Japanese companies create the dynamics of innovation, Oxford University Press, 1995, 284 pages.

[8] Cfr. Brochure : Une Mosaïque de savoirs, Mouvement Francophone de Belgique des Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs, rue du Méridien, 68, 1210 Bruxelles (tél : 02/218 56 08).

[9] Il est possible d’obtenir des informations sur cet outil auprès de la coordination des R.E.S. Belges (MFBRERS) par voie téléphonique : 02/209 63 91 ou Internet : res.coordination |a| swing.be.

[10] Wenger E., traduction et adaptation de Fernand Gervais , La théorie des communautés de pratique. Apprentissage, sens et identité, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2005, 309 pages.

[11] Wenger E., Communities of practice. Learning as a social system, Systems Thinker, June 1998. Consulter l’article en cliquant ici.