Yolande VERBIST*, Le GRAIN asbl, 2 décembre 2008


« Le Groupe « Alpha Gembloux » pourrait-il donner un cours d’alphabétisation dans une société de Titres-services ? »

Jusque-là rien de très particulier. La société de Titres-services qui formule cette demande est très attachée à la solidarité entre les travailleurs. Elle voudrait imaginer un cours qui permette à ceux qui savent lire et écrire d’aider ceux qui ne savent pas - ou peu -, un système de binômes de travail, après les heures, avec ceux qui le désirent…. Et pourquoi ne pas écrire un bêtisier, avec toutes les situations un peu bizarres, drôles, cocasses de leur vie professionnelle… ?

Voilà donc la demande, demande couplée au désir de la responsable de participer à l’atelier. Fameux défi…et questions éthiques à la clé : comment imaginer un dispositif qui respecte chacun et chacune là où il en est, avec ses compétences, ses difficultés, son statut ? Un dispositif qui ne renforce pas la déqualification, qui soit émancipateur pour tous et pas seulement pour ceux qui savent. Un dispositif qui crée une vraie solidarité entre les participants à l’atelier et non une relation inégale où ceux qui ne savent pas seraient redevables à leurs collègues enseignants…. Comment faire pour que l’atelier apporte suffisamment de sécurité à chacun pour qu’il puisse avancer ? Comment faire pour arriver à écrire ensemble cette expérience professionnelle avec la richesse, les difficultés et les interrogations qu’elle porte ?

Et cet atelier est né. Un atelier d’écriture un peu à la manière de… Ou au moins inspiré par les ateliers que j’ai moi-même suivis avec O. et M. Neumayer1.

Un atelier où pour écrire son expérience professionnelle, on se permet, on s’oblige même, des détours par l’imaginaire. Un atelier où la part d’analyse réflexive fait intimement partie du travail. Un atelier où l’objectif n’est pas d’apprendre mais de penser ensemble au travers de cet outil – à redécouvrir qu’est l’écriture.

Écrire chacun et de concert, écrire avec des mots et non avec des idées2, aidés de consignes qui laissent la place à l’interprétation et contraints par des temps d’écriture courts (3 à 5 minutes) et nombreux. Écrire en s’entraidant, en partageant, en lisant, en écoutant et en recyclant. Un atelier d’écriture où l’on parle, on réfléchit, on rit, on se surprend, on essaye, on imagine, on teste… Un atelier où les temps d’écriture collective alternent avec les temps d’écriture individuelle, où l’orthographe sera mise entre parenthèses le temps de l’écrit, où il n’y a pas de faute…. Pour celles qui le demandent, une solution peut être trouvée pour travailler le code de la langue en parallèle à l’atelier, en individuel, en binôme… Ce choix de privilégier d’abord l’écriture comme manière de penser, comme ouverture au monde, à l’imaginaire, au possible et de ne travailler le code que dans un deuxième temps ou parallèlement à l’atelier est une approche qui suscite beaucoup d’ambivalence, de curiosité et de crainte de la part des participants.

« Mais, ce n’est pas comme ça qu’on apprend ! En même temps, c’est vrai que tu m’aurais donné des exercices comme à l’école je ne serais pas restée plus de 5 minutes. Et c’est vrai que j’ai appris des trucs que j’aurais jamais fait en temps normal ».

Et nous nous sommes retrouvées entre femmes, une fois par semaine, le mardi ou le jeudi, entre 18h30 et 20h30, de février à juin. Nous étions entre cinq et dix suivant les jours. Nous avons écrit l’expérience professionnelle de femmes, aide-ménagères dans une société de titres-services. Nous avons brossé des portraits d’aide-ménagères, croqué des clients, couché nos rêves, raconté ces chiens, ces chats, ces puces et ces objets si présents dans notre univers professionnel. Nous avons ri en nous souvenant de « la première fois… », nous nous sommes interrogées sur l’image de notre métier dans la société, nous avons retrouvé ce qui, dans ce métier, nous plaisait. Nous nous sommes promenées dans les interstices entre ce qui nous est demandé et ce que l’on fait, entre ce qui est réel et ce qui est fiction, entre ce que l’on dit, ce que l’on écrit et ce que l’on sent.

« C’était parfois dur, mais quelle force cette expérience d’ouverture et de partage. La richesse de cette expérience, c’est d’apprendre à connaître les autres et de les respecter, de prendre conscience que l’autre nous améliore, que l’intelligence de chacun nous valorise ».

Ce travail n’est pas terminé, il nous reste à le socialiser en rendant publics et accessibles notre expérience et nos textes.

« Alors là, ça c’est repousser nos limites ! Si on peut aller jusque-là… ».

Publier … Un rêve… mais aussi plein de questions, pratiques bien sûr, mais derrière cet aspect se cachent des questions de fond travaillées en atelier. Quels textes choisir/ comment les choisir, les trier/ qui, et en fonction de quels critères/ faut-il les retravailler- en quoi, pour quoi/ éditeur ou pas éditeur/ photocopies ou bel objet/ vendre ou offrir/ en magasin ou autour de nous/ Subsides… mais que restera-t-il de notre liberté d’écrivain ?

Publier, c’est aller vers une reconnaissance… Reconnaissance de soi à soi, d’abord… De sa valeur, de son travail. Reconnaissance de la part des autres aussi, des collègues, des proches, des clients, des gens, surtout de ceux qui - proches ou lointains - se croient meilleurs, des spécialistes du Forem, des formateurs, des pouvoirs subsidiants, de la société…

« Se sentir capable, valorisée, c’est l’ouverture d’un avenir meilleur. C’est prendre conscience que nous ne sommes pas « que » des petites aide-ménagères mais aussi des personnes, des êtres humains ayant la capacité d’imaginer, de penser, de créer… ».

* Yolande Verbist est formatrice en alphabétisation à « Alpha Gembloux »3. Elle a mis sur pied un atelier d’écriture avec un groupe de femmes aide-ménagères travaillant en titres-services.

Références

[1] O. et M. Neumayer, Animer un atelier d’écriture – faire de l’écriture un bien partagé, ESF Éditeur, 2003.

[2] Plus les participants ont des difficultés d’écriture, plus la fabrication collective d’un bagage, d’une liste de mots à utiliser dans les textes est importante.

[3]Le Groupe Alpha est une association qui existe depuis 1985 et qui a pour but l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et de la pratique orale du français à des adultes belges ou étrangers (langue maternelle ou deuxième langue) éprouvant des difficultés d'insertion sociale. Pour plus d’infos : www.alpha-gembloux.be