Travail de rue et aide dans le milieu de vie

Méthodologie pour une approche émancipatrice de l’intervention de proximité[1]

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 22 décembre 2011


Face au nombre de plus en plus important d’enfants en situation précaire, cet article met en évidence la confusion des interventions sociales dans l’espace public. Il propose une méthodologie concrète pour un travail éducatif de rue émancipateur. Il part des constats récents réalisés par différents services de prévention éducative, au sujet de la situation des jeunes en Communauté Française de Belgique et des conclusions d’ateliers réunissant des travailleurs sociaux de rue en forum international.

« Les jeunes » apparaissent de plus en plus comme un groupe précarisé, voire dangereux, par ses revendications, ses manières de s’affirmer. Décrits tantôt comme drogués, fugueurs, démotivés, violents, ils ne semblent mériter l’attention des pouvoirs publics que comme une catégorie problématique. Mosquitos, couvre-feux, interdictions de regroupement, on ne compte plus les tentatives coercitives pour effacer la jeunesse indésirable de l’espace public.[2]

Enfants des rues

L’opinion commune définit généralement les enfants des rues comme des enfants sans aucun abri, bien que le nombre de ces derniers ne cesse malheureusement d’augmenter jusque dans nos villes, ceux-ci restent minoritaires par rapport au nombre des enfants (de 0 à 18 ans) qui tout gardant un point d’attache en terme de logement, connaissent des conditions de vie totalement précaires et sont confrontés à des formes d’exclusions de plus en plus insidieuses.

« Tantôt considérés comme victimes d'abus et de maltraitance, tantôt considérés comme délinquants, sources d'insécurité (voire dans certains pays) des menaces tels les enfants soldats ou sorciers, il n'est plus un jour où l'enfance ne soit abordée comme un problème. »[3]

Ces enfants sont victimes de violences institutionnelles de tous ordres, dont la première est le rejet du système classique d’éducation, qui provoque des violences réactionnelles de leur part et les marginalise. Une étude récente des Nations unies estime le nombre de ces enfants à 150 millions[4]. Face à cette situation, l’enjeu éducationnel est de taille. L’effacement progressif des formes traditionnelles d’intégration sociale (famille, travail, traditions culturelles…) déclenche des maladies importantes du lien social que ces enfants vivent dans leur chair : abandon, errance, exil, traumatismes psychiques des familles à la suite de conflits culturels, génocides, guerres, etc. Accompagner ces enfants suppose un travail patient dans le milieu de vie, à l’endroit où grandissent ceux pour qui les liens sociaux se sont défaits.

Travailler dans la proximité

En Belgique francophone, à côté des services d’hébergement, le secteur de l’Aide à la Jeunesse a créé des services d’aide en milieu ouvert (AMO) afin de rendre accessible l’aide à tous les enfants qui vivent des situations de grande précarité. Présence orientée vers l’écoute des personnes dans l’espace proche, le travail social dans le milieu de vie s’apparente au travail éducatif de rue. Il s’inscrit dans une logique de proximité. Doit-il pour cela s’inscrire dans une logique de territoires ? Rien ne le définit comme tel dans le décret[5] qui institue l’aide en milieu ouvert non mandatée. Cependant les publics « jeunes » sont eux-mêmes ségrégés dans des territoires appelés « quartiers », assemblés à Bruxelles en un croissant de pauvreté lisible statistiquement[6], à partir des chiffres de l’immigration et du chômage. La logique qui les réunit est celle de l’expérience de l’échec scolaire et, à la suite, de la non insertion professionnelle des jeunes. Le champ d’action des services en milieu ouvert de l’aide à la jeunesse semble lui-même défini par le périmètre de ces mêmes quartiers mais il ne fait que répondre à une demande localisée par la ségrégation spatiale interne à la ville.

En réalité, le caractère « territorial » des interventions dans le milieu de vie tient plus à des logiques d’interactions entre les réponses sociales et les demandes du public, qu’à la définition de frontières géographiques. Malgré elle, en période d’exclusion croissante, la logique de réponse localisée rejoint celle de la pacification des territoires voués à la pauvreté. Les services AMO travaillent suivant la demande des personnes. Au-delà des logiques institutionnelles définies par les membres fondateurs des différentes associations dont sont issus ces services privés, au-delà du cadre législatif, cette exigence a pour conséquence que leur positionnement connote largement leur modèle d’intervention, le rendant quelquefois peu identifiable, tant il est protéiforme. Certaines politiques auraient alors tendance à vouloir définir ces services par les frontières d’un territoire à pacifier plutôt que par une forme d’action. Le travail social en milieu ouvert est un travail innovant et peu reconnu.

Quelle prévention ?

Devant ce constat, il nécessaire de clarifier à quel modèle de prévention répond le travailleur de rue. Le travail des services AMO en Communauté Française de Belgique, comme celui de tout travail de rue, est commandé par des logiques d’action où se confrontent les impératifs d’un milieu marqué par la ségrégation et des volontés politiques ciblées qui tendent à s’imposer depuis le haut. Il vise l’écoute des publics en difficulté mais il est confronté à une recherche globale de sécurité qui détermine une politique d’intervention territorialisée. L'augmentation du sentiment d’insécurité compte plus que l’attention aux personnes. Au nom de l’efficacité, les politiques font l’impasse sur le temps d’écoute, se lancent dans une ingénierie sociale redondante, organisent la rotation des publics entre services de plus en plus spécialisés.

La situation se complique encore quand sur un même endroit plusieurs types d’intervention viennent à se confondre : lorsqu’ à côté des travailleurs de rue issus des AMO, les policiers, surchargés d’appels au secours, disent eux-mêmes faire de la prévention afin de masquer leur incapacité à contrôler les situations ; lorsque les éducateurs de rue et les gardiens de la paix issus de la prévention sécuritaire, voient leurs actions limitées à une occupation du terrain. Chacun se renvoie la balle. En réalité, la présence de services sociaux auprès des publics précarisés devrait aider à prévenir les ruptures sociales et les violences institutionnelles et de son côté, la police devrait empêcher les violences exercées à l’encontre de citoyens quels qu’ils soient. Chacun pourrait jouer un rôle utile et différencié si la société était prête à en payer le prix et à dépasser les interprétations simplistes. La prévention sécuritaire ne peut prendre les formes de la prévention générale et vis versa.

Devant la plupart des problèmes sociaux, la réduction des moyens d’intervention éducative qu’ils soient scolaires ou parascolaires, provoque l’émergence de politiques de gestion des risques à court terme ou prévention sécuritaire, elle concourt à l’étouffement des problématiques plus qu’à réaliser les changements nécessaires à l’émancipation de tous. Les états nationaux sont sommés de couvrir les failles de plus en plus gigantesques de nos sociétés à l’économie mondialisée. Les personnes sont dépossédées de leurs capacités d’initiative en même temps qu’elles sont de plus en plus responsabilisées individuellement quant à la gestion de leur survie alors même que les moyens de travailler leur sont enlevés. Les élus communaux et régionaux sont contraints de soutenir des logiques d’interventions morcelées par des territoires sociogéographiques autant qu’institutionnels

De leur côté, la Communauté Française de Belgique et l’Aide à la Jeunesse tentent de faire reconnaître une autre logique d’action, celle du droit des personnes, à caractère international, comme les droits de l’enfant. Ces institutions visent la prévention des violences situationnelles dont sont victimes les jeunes. Dans ce cadre, les services AMO sont les premiers maillons du travail social dans les espaces de vie des jeunes précarisés, aux marges des écoles, des familles, dans les rues, les quartiers. Suivant son contexte propre, spatial, institutionnel, chaque service AMO va développer des réponses particulières en fonction de la demande et, notamment à Bruxelles, en fonction des logiques spatiales de la migration. Les migrants arrivent aux alentours des gares et se regroupent dans des quartiers où ils tentent de reconstituer leur environnement d’origine. Plus tard, dans leur histoire, ils vont rejoindre d’autres quartiers en périphérie, où la conservation de l’identité culturelle rejoint la sphère privée. L’aide individuelle se couple à une approche anthropologique et à une action sociale.

Suivant cette approche, le réseau international des travailleurs sociaux de rue réunis en forum[7] distingue deux types de publics jeunes aux marges des villes : les jeunes en errance et les jeunes de quartier.

- Les jeunes en errance sont plutôt dans les centres des grandes villes, aux alentours des gares.

- Plus loin dans la ville ou à sa périphérie, se retrouve un public de quartier plus ou moins ghettoïsé.

Les travailleurs sociaux de rue distinguent également différentes productions et modèles de travail éducatif à visée émancipatrice. La pédagogie des services AMO s’inscrit dans cette dynamique ; comme celle d’autres travailleurs de rue, elle consiste prioritairement à s’appuyer sur l’éducation informelle et non formelle, aux marges de l’éducation formelle[8]. Ce travail social de proximité est à la fois très diversifié par ses réponses et exigeant par ses règles formelles.

Postures du travail de rue ancré sur une pédagogie émancipatrice

Cette description du contexte du travail de rue, à la fois riche en initiatives et d’autant plus insaisissable, nous permet pourtant de définir les repères d’une pédagogie émancipatrice dans le cadre du travail social de proximité lorsqu’il vise un objectif de prévention à long terme et de protection des droits humains.

1. Connaissance du terrain

Le service de proximité participe à une découverte du terrain investi tant théorique que pratique. Il rassemble les données nécessaires à l’établissement d’un diagnostic concret de la zone : caractéristiques du public, de l’endroit, de l’habitat, repérage des lieux ressources ou problématiques, expression des souffrances et des attentes.

2. Gagner la confiance

Le premier objectif du travailleur social de proximité est de créer une relation de confiance avec le public rencontré. Il s’engage, y compris affectivement, dans la relation. Pour certains jeunes, il sera le seul représentant du monde adulte à qui parler. Il peut à ce prix, rendre une aide accessible pour un jeune isolé en révolte ou marginalisé.

3. Confidentialité

Les échanges qui naîtront au cours de cette relation, doivent se placer sous le sceau du secret professionnel. Le travailleur qui romprait cette règle verrait tout son temps de travail englouti en pure perte car il perdrait la confiance de son public.

4. Ecoute active

Les principes mêmes de l’écoute rogérienne non directive, centrée sur la personne, empathique, l’accueil inconditionnel dans « l’ici, maintenant » de la personne trouvent tout leur sens dans ce travail.

5. Identifier les ressources

L’objectif est d’activer les ressources présentes, de favoriser un étayage des solutions existantes ou potentiellement existantes dans l’environnement.

6. Attitude positive

Tout comportement répond à une intention positive. L’attitude de l’intervenant est orientée vers la recherche de l’intention positive du jeune afin de pouvoir faire émerger la motivation. L’approche est globale, elle n’enferme pas le jeune dans des faits de délinquance ou dans la peau d’un élève exclu. Elle ne se limite pas aux symptômes.

7. Etre médiateur

Le travailleur social s’inscrit dans le contexte institutionnel comme médiateur entre le jeune et les services de première ligne, entre les différents partenaires et institutions. Il développe une action communautaire.

8. Etre présent dans la continuité

Son action s’inscrit dans la durée. Il n’apporte pas une réponse basée sur une définition courte de ses missions, il ne refile pas des « patates chaudes », il s’engage dans la continuité de l’aide.

9. Accepter d’être « », le non agir

Souvent poussé à l’activisme sans vision à long terme, le travailleur de rue résiste. Il est présent mais n’attend rien de particulier, tout en recherchant le meilleur.

10. Agir sur le long terme, progressivement

Il ne vient pas avec des projets ficelés d’avance. Il pose des jalons, propose des points de repères, un cadre pour faire naître une parole nouvelle.

11. Utiliser le groupe comme soutien

Les groupes de jeunes ne sont pas à priori des bandes criminelles, mais des lieux d’où peut émerger un soutien mutuel. Afin de provoquer l’empowerment, le travailleur de rue s’appuie sur les dynamiques de groupe, sur l’action collective, base de l’action sociale.

12. S’adapter constamment

Les solutions du travailleur de rue ne sont ni rigides, ni intangibles, elles prennent la forme d’une réponse adéquate aux besoins exprimés, dans une perspective constructiviste.

Conclusion

Dans nos sociétés en mutations, les rues sont devenues des lieux potentiels d’éducation non formelle ou informelle des publics fragilisés. Cette éducation ne peut se confondre avec le contrôle social de la délinquance ou de la petite criminalité. L’espace public pour être contenant doit faire sens. L’éducation des jeunes ne peut faire l’impasse sur la transformation sociétale.

Afin que les intervenants éducatifs de rue puissent aller à la rencontre des publics marginalisés, les rôles d’éducation et celui du maintien de l’ordre social doivent se présenter différemment. Les objectifs de sécurité et de transformation sociale ne sont pas nécessairement concurrents si le demandeur d’aide peut les distinguer et se sentir, lui aussi protégé par ses droits humains, à égalité avec l’ensemble de la population.

Références

[1] Ce texte est né des « rencontres impertinentes »  de la FIPE, fédération patronale du milieu ouvert (2008-2009), du travail commun des AMO schaerbeekoises pour réaliser le diagnostic social exigé par l’arrêté d’octobre 2008. Il s'insprire aussi de ma participation au deuxième Forum international des travailleurs de rue, octobre 2010.

[2] Avis 83 du Conseil Communautaire de l’aide à la jeunesse, CCAJ.

[3] www.travail-de-rue.net

[4] www.travail-de-rue.net

[5] Décret de 1991 qui définit le cadre de l’aide à la jeunesse

[6] Georis V., "Jeunes bruxellois en rupture socioscolaire", Le Grain asbl, 07 décembre 2010 ; Barbana S., "Pédagogie émancipatrice et écoles du « Croissant pauvre » : conciliables ?", Le Grain asbl, 22 décembre 2010.

[7] Deuxième forum international des travailleurs sociaux de rue, Bruxelles, 26 au 30 octobre 2010

[8] Georis V., "Entre la rue et l’école", AMOS, Couleurs Livre, Charleroi, 2009.

Repères bibliographiques

- Frastrès J. & Blairon J., "La prévention, un concept en déperdition", Ed.Luc Pire, Bruxelles, 2002.

- PAC, "La cohésion sociale à Bruxelles : contexte d’une politique", Actes du colloque du 13 janvier 2010 (IN)sécurités : enjeux, politiques et débats, éd. PAC, 2010.

- Franssen A., "Dix Ans de décret de l’aide à la jeunesse : des principes aux pratiques", Ed. Jeunesse et droit, septembre 2003.

- Jean Furtos & Christian Laval (dir.), "La santé mentale en actes. De la clinique au politique", Erès, 2006.

- Furtos J., "Contexte de précarité et souffrance psychique : quelques particularités de la clinique psychosociale", Soins Psychiatrie, n°204.