printbuttonEvaluer l’émancipation dans une formation ?

Le cas de l’ISCO

Virginie DELVAUX* & Etienne DELVAUX, Le GRAIN asbl, le 25 octobre 2012


Cet article est le fruit d’une réflexion entre Virginie Delvaux, représentant l’Institut Supérieur de Culture Ouvrière (I.S.C.O.) et Etienne Delvaux, participant depuis plus de vingt ans au projet de l’ASBL Le Grain comme président et formateur sur les questions d’émancipation, de formation et d’enseignement (et par ailleurs ex-directeur d’école secondaire). Partant de la réflexion mise en place à l’ISCO sur l’évaluation de leur projet de formation, les auteurs livrent ici deux types de réflexion: une sur la réalisation d’une grille d’analyse permettant d’évaluer un processus de formation visant à l’émancipation puis une deuxième mettant en lumière les enjeux et limites de l’objet. Par ce biais, l’ISCO accepte la mise en contradiction de son projet dans le but d’en dégager des éléments de transformation pédagogique et sociale continue pour lui-même mais sans doute aussi pour de nombreuses autres structures de formation.

L’ISCO – une pédagogie particulière

L’Institut Supérieur de Culture Ouvrière (I.S.C.O.) fête cette année ses 50 années d’existence. Créé par le C.I.E.P.[1], l’institut s’adresse à des adultes engagés dans des organisations sociales, culturelles ou socio-éducatives (dont les organisations constitutives du Mouvement Ouvrier Chrétien). Les étudiants cherchent, par la formation à l’ISCO, à être plus efficaces dans l’animation des structures dont ils sont membres mais également à améliorer la compréhension du monde dans lequel ils évoluent.  

En mettant en place cette initiative dans les années 60, l’ISCO voulait répondre à un triple enjeu:

  • permettre l’accès au savoir à un plus grand nombre,
  • être un lieu d’articulation entre les recherches universitaires et la formation d’acteurs sociaux du monde du travail,
  • et enfin, développer un terrain d’expérimentation d’une pédagogie issue de l’éducation permanente.

Pour mettre en place ce projet de formation, l’ISCO a développé des relations privilégiées avec les Facultés Universitaire Notre-Dame de la Paix à Namur. Il a donc créé un processus de formation inédit issu de l’éducation permanente en partenariat avec un acteur académique (FUNDP), un centre de recherche (la FTU) et des organisations sociales (dont la CSC) et socio-éducatives.

Au fil des années, l’ISCO s’est petit à petit structuré en groupes régionaux en proposant une formation générale (c.à.d. donnant des clés de lectures de compréhension du monde à partir de théories sociologiques, économiques, philosophiques, politiques) et une formation spécifique (c.à.d. adaptée à l’environnement des étudiants en formation).

Actuellement, il compte une dizaine de groupes en formation sur l’ensemble de la Fédération Wallonie Bruxelles.

La particularité de la formation s’est très vite située au niveau de sa pédagogie originale, collective et participative où « l’étudiant reçoit et donne en confrontant son expérience et son propre savoir avec l’analyse critique et rigoureuse qui lui est proposée ». Il s’agit pour les étudiants:

  • d’acquérir un regard critique et constructif sur le monde qui les entoure,
  • de mieux le comprendre en décodant les enjeux économiques, politiques, sociaux et culturels à la fois proches et globaux,
  • et enfin, de maîtriser les savoirs utiles à l’action collective.

L’aspect collectif est un aspect important de la formation. Dans cette perspective, il est demandé aux candidats-étudiants:

  • d’avoir la volonté de s’engager dans un projet collectif,
  • d’accepter de se remettre en question,
  • de travailler solidairement avec d’autres pour acquérir des outils qui permettront de contribuer à la construction d’une société plus démocratique.

Pour ce faire, les étudiants se rencontrent deux heures après chaque journée de cours afin de revoir ensemble les diverses matières, réaliser des travaux de sous-groupes et confronter leurs points de vue. C’est de fait au sein de ces sous-groupes que se développe le mieux le sens de la solidarité et l’esprit d’entraide. C’est là aussi que les étudiants apprennent à organiser eux-mêmes leur temps et leur travail.

Les quatre pôles importants du travail des sous-groupes:

  • L’enseignement mutuel,
  • le soutien réciproque,
  • la confrontation des idées
  • et la réalisation de certains travaux préparatoires demandés dans le cadre des cours

Les équipes pédagogiques, elles, sont également une spécificité du projet avec ses formateurs étant issus du monde du travail (permanent syndical, animateur dans une association, travailleur en entreprise,…) ou du champ académique (universitaire, haute école, promotion sociale, …) et travaillant en équipe sur le projet ISCO.

En résumé, la finalité du projet de formation est donc à la fois de favoriser la transformation sociale et d’offrir une école de la seconde chance pour des travailleurs engagés en alliant dans son organisation: formation et action, expérience concrète et réflexion.

Un outil d’évaluation d’un processus d’émancipation 

L’ISCO a une longue pratique d’évaluation à tous les niveaux de la formation: évaluation des modules de cours par des travaux à remettre, évaluation de l’organisation de la formation par des rencontres régulières entre les étudiants, les formateurs et les coordinateurs lors de conseils élargis, évaluation du projet politique par l’organisation annuelle d’un conseil général de l’ISCO auquel participent des délégations d’étudiants, des formateurs et des organisations constitutives du MOC.

En 2011, l’ISCO a cherché à se doter d’un nouvel outil d’évaluation lui permettant également de vérifier si ses pratiques visaient réellement à l’émancipation, aspect fondateur de son projet de formation. Pour ce faire, l’ISCO s’est appuyé sur le travail mené par Le Grain sur le sujet. Le Grain a construit une définition de la notion de pédagogie émancipatrice mettant en avant le développement de savoirs et de capacités chez des personnes leur permettant de se libérer d’une autorité, d’une servitude, d’un pouvoir[2].  L’ISCO s’est réapproprié ces réflexions en mettant en avant sa volonté de « développer l’esprit critique des adultes en formation, les aider à structurer leur pensée et se détacher de la pensée dominante » dans l’optique de mettre en place des actions de transformations sociales qui modifient les rapports de domination et de classes.

Vu que l’ISCO est un processus qui se vit dans des groupes diversifiés tant géographiquement qu’au niveau de leur public, la volonté a été de penser à se doter d’un outil d’évaluation reprenant des fondamentaux du projet, laissant le soin aux différents groupes de se le réapproprier à leur manière.

L’ISCO a alors créé une grille d’analyse composée d’une part d’axes liés au savoir et, d’autre part, de quatre postures d’apprentissage favorisant, selon lui, l’émancipation sociale et culturelle, individuelle et collective. 

evaluer lemancipation 

La colonne vertébrale de l’outil[3] est l’axe du Savoir Action composé de deux éléments indispensables à l’émancipation: la compréhension et la transformation de la personne. Cet axe est alors traversé par l’axe du Savoir Etre qui personnalise le processus d’action et se décline en un individu sujet et un individu acteur.

Ensuite, au croisement de ces différents axes apparaissent des postures d’apprentissage qui seront les éléments-clés du processus d’évaluation d’une émancipation sociale et culturelle, individuelle et collective. Ceux-ci sont déclinés ci-dessous dans un ordre qui ne se veut pas chronologique mais pour lequel il existe une certaine cohérence et montée en puissance vers l’action:

  1. La posture « se situer » qui se trouve au croisement de la dimension « comprendre » et de la dimension « sujet ». Elle renvoie à la construction identitaire de la personne mais également à sa capacité de se positionner face aux autres et de prendre sa place dans son environnement.
  2. La posture « se déplacer » permet, elle, de mettre en cause ses schémas de compréhension du monde par la confrontation des points de vue amenant à prendre un positionnement qui aura bougé par rapport à ses convictions de départ.
  3. La posture « s’engager » qui met en avant l’inéluctable besoin de prendre part à la transformation sociale de la société.
  4. La posture « s’allier » s’opère entre le pôle « comprendre » et le pôle « acteur » et renvoie à la nécessaire mise en réseau de l’action.

La mise en tension des postures « se situer » et « s’engager » font alors apparaitre l’enjeu du Savoir Collectif – misant sur la force du groupe et de l’existence de l’individu dans ce groupe tandis que la mise en tension des postures « se déplacer » et « s’allier » font apparaître l’enjeu du Savoir Social – qui met en lumière la notion de savoir construit avec d’autres.

Cependant, comment évaluer la capacité des étudiants à partir de ces quatre postures d’apprentissage ? Pour ce faire, l’ISCO a alors décliné en objectifs, critères et indicateurs chacune des postures. Prenons pour exemple:

Objectif I: Retraverser ses expériences de situation insatisfaisante avec l’objectif de prendre une distance critique
Critère I.1: L’étudiant est capable d’exprimer une expérience insatisfaisante Critère I.2: L’étudiant est capable de prendre du recul par rapport à ce vécu
Quelques questions (indicateurs)
Peux-tu raconter une expérience insatisfaisante que tu as vécue personnellement ? Peux-tu en préciser les différents éléments qui la composent (quand, qui, quoi, où,…) ?
Quelques questions (indicateurs)
- Peux-tu repères dans ton récit (vécu/conviction), ce qui est de l’ordre des émotions, des a prioris, du « subjectif » et parviens-tu à en n’exprimer que les faits/idées de façon structurée et objective.
-   Prends-tu du recul par rapport à tes informations, en acceptant de considérer d'autres points de vue, de cadrer autrement, d'utiliser des catégories permettant d'organiser ou de percevoir autrement ? Donne un exemple.
- Relies-tu les informations abstraites aux réalités concrètes qui t'entourent ou dont tu prends connaissance ? Donne un exemple.
-   Te sers-tu de tes cadres plus théoriques pour comprendre ce qui t'entoure ? Donne un exemple.

Des réflexions pour avancer

Une évaluation mise en débat

Dans tout processus d’évaluation au sein d’une formation, il y a l’évaluation par les participants – qui veulent mesurer leur évolution – mais il y a aussi l’évaluation par l’opérateur – qui veut mesurer l’impact de la formation mise en place. Ce dernier veut mesurer le bien-fondé de ses méthodes et de son organisation.

En tant qu’opérateur, nous devons donc être suffisamment prudents dans la démarche d’évaluation à construire afin de ne pas confondre les objectifs de chacun des acteurs. De fait, comment avoir la certitude que la finalité de l’ISCO est réellement portée par chacun de ses étudiants ?

Sans vouloir minimiser leurs attentes, les étudiants peuvent rechercher à l’ISCO un mieux-être, de la confiance, un développement personnel et pas forcément une capacité de transformation sociale comme posé comme finalité par l’ISCO.

Dès lors, si on ne veut pas que la formation devienne de la manipulation, il faut que l’étudiant reste maître de son projet formatif et donc à tout prix être attentif à contextualiser chaque type d’évaluation, lui rendre un sens, la construire avec l’étudiant sur base d’échanges menant à un outil d’évaluation collectif et négocié. A l’ISCO, il est donc essentiel de travailler avec les étudiants à l’idée même de la notion d’émancipation, aux visées de la formation et, par là, de se réapproprier réellement le pilotage de son propre projet de formation.

L’évaluation prend tout son sens quand elle s’inscrit comme élément formatif, comme outil au service de la formation. L’évaluation est alors inclusive. Elle est une étape dans le projet visant à l’émancipation. Pour ce faire, il est essentiel que l’évaluation soit encourageante, qu’elle permette à l’étudiant de s’y sentir pleinement acteur. Une évaluation peut être encourageante quand elle révèle les qualités d'une personne. Sa philosophie permet d’être pensée positivement en mettant en relief les atouts plus que les défauts, ce qui n’est pas toujours le cas des évaluations menées dans le champ de la formation et de l’éducation en général. L’évaluation doit également donner à l’étudiant la permission de s’engager ainsi que de favoriser sa mise en autonomie et sa prise d’initiative dans le projet de formation.

Une évaluation du chemin parcouru en termes d’engagement

L’ISCO accueille des publics hétérogènes: ce sont des personnes qui sont soit engagées de longue date dans une structure associative soit en souhait d’engagement, des personnes dans l’emploi ou non, des personnes au parcours scolaire classique ou au parcours atypique, des personnes jeunes ou plus âgées, des hommes, des femmes, des migrants, etc.

Les évaluations des modules de cours et l’évaluation de la finalité de la formation peuvent-elles alors se limiter à un même objectif à atteindre ? Ce qu’il est essentiel à évaluer dans un processus de formation émancipatrice, c’est donc avant tout l’écart entre la posture de l’étudiant à l’entrée et celle à la sortie. A l’ISCO, cet écart se mesure moins dans les savoirs acquis qu’en termes d’engagement soit d’un engagement qui débute soit d’un engagement qui se fait mieux c.à.d. entre autres savoir prendre du recul sur sa pratique en développant des outils d’analyse. L’évaluation doit donc viser à travailler sur les savoirs menant à l’action plus que sur les savoirs académiques proprement dits. C’est ce que l’ISCO nomme les savoirs de type « Savoir Action », « Savoir Social », « Savoir Etre », « Savoir Collectif » et qui doivent être mesuré pour chaque étudiant en fonction de son propre parcours.

Utiliser ou pas l’approche par compétences ?

Le mouvement soutenant le développement de l’approche par compétences est très largement présent aujourd’hui dans tous les lieux de formation: de l’école fondamentale à l’université en passant par la formation en entreprise et plus largement la formation pour adultes. Mais quand est-il réellement de l’intérêt d’une utilisation d’indicateurs par compétences ? L’ISCO en tant que formation visant l’émancipation doit-elle s’appuyer sur ces nouvelles manières d’évaluer un processus d’apprentissage ?

Il apparaît que nous devons être prudents et adopter une distanciation critique face à cette approche. De fait, comme le présente Jean Blairon dans son analyse sur les inégalités sociales dans l’enseignement[4], le champ de la formation d’adultes est soumis comme les autres champs de l’éducation à une domination culturelle qui trouve sa source dans la conception même du capitalisme. Aujourd’hui, l’éducation et la formation se sont réappropriées - ou se sont vus imposées - de grands principes pédagogiques issus davantage de politiques européennes libérales que de recherches en sciences de l’éducation, en psychopédagogie ou encore en psychologie sociocognitive. Prenons pour exemple le développement de savoir-faire soutenant la polyvalence et l’adaptabilité de l’élève - atouts indéniables d’une société cherchant à se conformer aux attentes d’un marché de l’emploi incertain, la mise en exergue de l’élève-acteur d’un apprentissage décidé sans lui, la mise en avant de la productivité plus que la compréhension, une certaine bureaucratisation voire un formatage du processus d’enseignement plutôt que l’innovation pédagogique , etc.

Dès lors, il est essentiel qu’un opérateur issu du champ de l’éducation permanente qui met en place un projet de formation émancipatrice garde sa liberté de pensée pédagogique et utilise l’approche par compétences pour ce qu’elle a de pertinent c.à.d. donner du sens en partant de l’expérience concrète des participants.

Pour ne pas conclure

L’ISCO, comme processus de formation visant à l’émancipation, a développé un outil d’évaluation spécifique propre au champ de l’éducation permanente.

Les savoirs qui sont évalués prennent la forme d’un savoir engagé: un Savoir Action, un Savoir Social, un Savoir Collectif et un Savoir Etre.

Mise en réflexion, la grille d’évaluation se veut adaptable afin de répondre aux aspirations de chaque groupe en formation mais aussi et surtout intégrée au dispositif formatif et non considérée comme une fin en soi.

L’outil à créer mérite d’être débattu et négocié entre tous les acteurs afin de tenir compte à la fois du projet personnel défini par l’étudiant ainsi que du projet politique défini par l’institution. La construction de l’évaluation doit donc permettre à l’étudiant de mieux se situer dans son cheminement et de situer l’opérateur dans la cohérence et la pertinence de son projet de formation. Il doit favoriser le déplacement des points de vue et la construction d’un outil partagé. Il favorise alors un réel positionnement d’acteur de l’étudiant dans son processus de formation.

* Virginie Delvaux est la directrice du CIEP

Notes

[1] Centre d’Information et d’Education Populaire

[2] La pédagogie émancipatrice, l’utopie mise à l’épreuve par Grootaers D. et Tilman F., P.I.E., Bruxelles, 2002.

[3] Pour en savoir plus, lire la pédagogie émancipatrice comme fondement de la formation ISCO par S. Baudot et F. Huart, issu du cahier du CIEP, La formation d’adultes: un laboratoire pour l’action collective, 2011. Voir http://www.ciep.be/documents/CahierCiep11.pdf

[4] Ce que la mixité et l’égalité scolaire veulent dire par J. Blairon, revue Politique, hors série n°15, octobre 2010, pp. 74-81.