printbuttonLe projet MAP (Mères avec pouvoir) à Montréal

Un projet pour l’insertion socioprofessionnelle et l’émancipation/l’empowerment des femmes !

Diane-Gabrielle Tremblay* & Christine Champagne, Le GRAIN asbl, 7 novembre 2012


Cet article[1] expose le cas de Mères avec pouvoir (MAP) qui présente une initiative d’émancipation ou d’empowerment pour des jeunes femmes monoparentales. Le nom de MAP signifie en fait Mères avec du pouvoir, une paie et un projet de vie. Ce nom se veut révélateur du caractère multidimensionnel du projet. Dans le contexte de Mères avec pouvoir, elles sont soutenues pour prendre en charge leur destinée, incitées à retourner aux études ou à se trouver un emploi.

Introduction

Cet article présente une initiative ancrée dans l’économie sociale et ayant des effets positifs sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Les problèmes d’exclusion et de pauvreté vécus par les populations des zones dévitalisées, dont les femmes cheffes de famille monoparentales, relèvent de la dualisation de l’économie locale et de leur déconnexion des réseaux liés à la « nouvelle économie ». Mères avec pouvoir (MAP) signifie en fait Mères avec du pouvoir, une paie et un projet de vie. Ce nom se veut révélateur du caractère multidimensionnel du projet. Dans un tel contexte, les initiatives locales de développement qui mobilisent le capital social et l’économie sociale peuvent peut-être rectifier cette situation et recréer des liens sociaux favorisant une émancipation de divers groupes, dont les femmes monoparentales, auxquelles cette initiative s’adresse.

Mères avec pouvoir: une initiative pour les femmes monoparentales

Cette initiative vise à aider des femmes monoparentales, ayant de jeunes enfants de 0 à 5 ans, à se réaliser du point de vue professionnel, personnel et social. Le projet soutient ces femmes dans le cadre d’une approche globale, aussi appelée « écologique ». Celle-ci va au-delà des approches « en silo » habituellement observées en matière de réinsertion en emploi ou de sortie de pauvreté, car elle tient compte de l’ensemble des difficultés vécues par ces femmes.

La pauvreté et la déconnexion des femmes cheffes de famille monoparentale

Le projet MAP vise à briser la spirale de pauvreté des enfants en favorisant la réinsertion socioprofessionnelle de leurs mères. Celles-ci s’engagent à participer à un projet de vie structurant établi à leur arrivée et à prendre en charge leur trajectoire personnelle et professionnelle. Pour les soutenir dans leur parcours, MAP offre un milieu de vie sain et optimal pour favoriser la scolarisation, l’obtention d’un emploi et le développement de réseaux sociaux (MAP Montréal, 2006). Le projet prend ainsi les traits d’une grappe de ressources comprenant: logements subventionnés, service de garde (places à 7 $ CAN, environ 5 euros / jour) et intervention (suivi et connexion aux ressources appropriées).

Pour bien comprendre l’intérêt d’un tel projet à Montréal et plus particulièrement dans l’arrondissement Ville-Marie, voyons rapidement les problèmes de déconnexion vécus par les femmes monoparentales et leur famille sous l’angle du logement, de l’intégration au marché du travail et du développement de l’enfant.

Au Canada, l’incidence de faible revenu persistant[2] est fortement concentrée chez les femmes cheffes de famille monoparentales (ayant des enfants de moins de 18 ans). Celles-ci représentent 28 % de toutes les personnes dans la situation de faible revenu persistant, ou en situation de pauvreté persistante (Burstein, 2005). Viennent ensuite les nouveaux immigrants (25 %), les personnes seules âgées de 45 à 59 ans (24 %), les personnes ayant des contraintes à l’emploi (23 %), les autochtones vivant hors réserves (8 %).

Le revenu moyen des familles canadiennes monoparentales ayant une femme à leur tête était de 40.100 $ CAN (environ 30 000 euros) en 2005 comparativement à 64.200 $ CAN pour celles dirigées par un homme et 89 500 $ CAN (le dollar canadien vaut 0,77 euros en octobre 2012) pour les familles biparentales avec enfants. Ainsi, les familles monoparentales dirigées par une femme sont davantage sujettes à la pauvreté que les autres types de familles. Dans ce contexte, le recours à l’aide sociale de ce groupe est élevé et trop souvent persistant.

Les femmes (les ménages dont le principal soutien financier est une femme) éprouvent aussi plus de difficultés que les hommes du point de vue du logement et elles sont davantage locataires que les hommes (55,4% contre 33,8%). Alors que la part du revenu accordé au logement devrait être inférieure à 25% (en 2001), 41, 7% des femmes y consacraient plus de 30% et que 9,2 % y consacraient même plus de 80%.

En raison de leur revenu unique, les familles monoparentales et les personnes seules ont plus de difficultés à se trouver un logement. De plus, la discrimination face à un statut économique précaire (assistance sociale comme source de revenu) et face à la présence d’enfants vient souvent assombrir le tableau (Houle, 2003). Enfin, les jeunes et les femmes monoparentales sont deux groupes touchés par une double difficulté d’accès au marché du logement et du travail (Morin, 2004). Tout ceci explique l’intérêt de la mise en place d’une ressource comme Mères avec pouvoir dans un quartier particulièrement touché par la monoparentalité et la pauvreté des femmes. Le potentiel d’insertion sociale du logement communautaire à travers l’accès à un logement adéquat et la création de liens de voisinage est en effet de plus en plus reconnu comme un aspect déterminant pour la sortie de pauvreté ou de l’isolement social. Le logement communautaire est même perçu comme un facilitateur de l’intégration en emploi puisqu’il permet une stabilité résidentielle et même un enrichissement progressif grâce à la possibilité de conserver son logement une fois en emploi (Morin, 2004).

Centre sud: un quartier de pauvreté et d’exclusion sociale

Le quartier Centre-Sud de Montréal, point d’ancrage du projet MAP Montréal, est situé dans l’arrondissement Ville-Marie. Le quartier Centre-Sud est caractérisé par un taux de chômage supérieur à la moyenne montréalaise (12,4% en 2001), une concentration importante de ménages vivant sous le seuil de la pauvreté (21% de plus que la moyenne montréalaise) et de familles monoparentales (52,5% des familles avec enfants en 2001). Il s’agit ainsi d’un quartier central touché par une grande pauvreté (49% de la population sous le faible revenu en 2001) et ceci plus particulièrement dans le secteur Sainte-Marie (partie Est). En plus du caractère défavorisé de ses écoles, on dénonce l’accès difficile à des logements salubres, à un quartier vert et sécuritaire et à des aliments de qualité. Une des forces de l’arrondissement Ville-Marie est cependant le nombre important de ressources communautaires d’expérience qui sont présentes sur son territoire.

Mères avec pouvoir: une initiative locale concertée

Le projet MAP vise l’insertion socioprofessionnelle de femmes, cheffes de familles monoparentales à faible revenu avec enfant(s) de 0-5 ans, de façon à améliorer leur qualité de vie et à permettre le développement optimal de leurs enfants (Turcotte & al. 2005)., qui implique une intervention dans diverses dimensions de la vie des femmes. Ainsi, l’approche globale préconisée s’incarne à travers une offre de services diversifiée. Elle prend les traits d’une ressource résidentielle offrant: un logement subventionné, l’accès à un centre de la petite enfance annexé aux logements et le soutien d’une équipe d’intervention. Le projet MAP offre donc aux mères monoparentales un appartement de 4 pièces meublé et chauffé pour lequel elles doivent payer 25% de leur revenu; on leur offre aussi une place assurée dans un Centre à la petite enfance (CPE) intégré à l’immeuble qu’elles habitent, ainsi qu’une aide psychosociale pour les soutenir dans leur projet, qu’il s’agisse d’un projet de formation, de recherche d’emploi, ou encore simplement d’insertion ou de réinsertion sociale.

Mères avec pouvoir comprend plusieurs dimensions, alors que la majorité des projets de lutte contre la pauvreté sont axés sur une seule dimension. Il réunit un ensemble de ressources (services de garde, de logement, intervention et soutien psychosocial).

Le projet peut accueillir jusqu’à 30 femmes et leur famille (maximum 2 enfants par femme). Pour ses participantes, MAP est un milieu de vie, une communauté, un lieu de recherche, de prise d’assurance et de dépassement (MAP Montréal, web).

La population-cible du projet MAP est composée de femmes cheffes de famille monoparentale à faible revenu de tous âges ayant au moins un enfant de moins de 5 ans et au maximum deux enfants. Les aspirantes participantes doivent aussi satisfaire les critères d’admissibilité de l’Office municipal d’habitation de Montréal, donnant accès à un logement subventionné (revenu de moins de 22 000 $ CAN) et démontrer de la motivation à entreprendre un projet d’insertion socioprofessionnelle (Turcotte & al. 2005). Les femmes sont majoritairement référées par les Centres locaux de services communautaires (33%) et les organismes ou maison d’hébergement (36%), mais le bouche à oreille fait du chemin puisque plusieurs sont référées par des amies (21%). La sélection des participantes se fait sur la base de dossiers de candidature et d’une entrevue. Cette sélection est accomplie par le Comité de sélection de MAP composé de deux intervenantes et de représentants des organismes partenaires ayant une expertise dans le logement social (MAP Montréal, 2007). L’âge moyen des participantes est de 23 ans à leur arrivée et près du trois quart sont âgées de moins de 25 ans. Le tiers d’entre elles sont nées hors Canada, principalement en Afrique et en Amérique latine (Idem.). Les pas à faire en ce qui a trait à l’éducation sont importants, deux tiers des participantes n’ayant pas terminé leur secondaire. En ce qui concerne la source de revenu principale des participantes à leur entrée à MAP, près des trois quarts étaient prestataires de la sécurité du revenu (20/27), alors que les autres comptaient sur des programmes de Prêts et bourses (2/27) et d’Emploi Québec (2/27), un travail rémunéré (1/27) ou encore le chômage (2/27) (MAP Montréal, 2007).

Le projet est véritablement né du partenariat. En effet, il est issu d’une coopération entre les milieux communautaire, institutionnel et universitaire (Pinel, 2002). C’est là une des facettes les plus intéressantes du projet.

Une approche globale

Le projet MAP a adopté un modèle d’intervention reposant sur l’approche dite « écologique ». Celui-ci prévoit que tout problème social ou tout état de bien-être est le résultat d’une interaction de facteurs exerçant leur influence à différents niveaux (Turcotte & al. 2006). Pour être efficace, le projet doit ainsi s’attaquer aux divers déterminants du phénomène, soit la pauvreté et l’exclusion sociale de ces femmes monoparentales. Plusieurs cibles sont identifiées: le renforcement de la capacité d’action des femmes, le développement de leurs compétences dans diverses sphères de leur vie (travailleuses, femmes, mères et citoyennes), l’amélioration de leur milieu de vie par le logement et le soutien aux services de garde de leurs enfants. En opposition aux mesures classiques qui privilégient des solutions uniques, le projet MAP embrasse une approche humaniste tenant compte de la pluralité des besoins et des rôles des femmes (Turcotte & al. 2005).

L’objectif du projet MAP est de permettre à ces femmes monoparentales ayant des enfants de 0-5 ans de se réaliser dans différentes sphères: personnelle, professionnelle et sociale. À l’opposé de programmes centrés exclusivement sur l’insertion ou l’employabilité, le projet MAP désire prendre en compte l’ensemble de la situation des femmes, incluant la garde de leurs enfants, le logement et le soutien psychologique, ces divers éléments constituant souvent des barrières importantes à l’emploi des femmes monoparentales. L’impact sur les enfants est également central dans le projet MAP, car l’intervention auprès des mères aura un effet important sur les enfants. En effet, si un enfant vit un stress par rapport à la pauvreté, cela influe négativement sur son développement. La mission fondamentale du projet est ainsi de briser le cercle de pauvreté et de dépendance à l’aide sociale de ces familles. Il vise l’empowerment des femmes et des enfants participant au projet (aptitudes, connaissances, habiletés et liens sociaux), le passage à l’action dans différentes sphères de la vie des femmes (travail, individu, parentalité, citoyenneté), l’enrichissement du milieu de vie pour faciliter l’insertion socioprofessionnelle (logement, transport, services de garde, ressources communautaires) et à influencer l’environnement global (Turcotte & al. 2005). Il vise à faire de ces femmes de véritables modèles pour leurs enfants. Il se veut un tremplin pour permettre à ces femmes, mères et citoyennes, de reprendre du pouvoir sur leur vie. MAP Montréal vise à créer un milieu de vie favorisant la scolarisation, l’obtention d’un emploi et le développement de réseaux d’entraide, brisant ainsi l’isolement des mères et des enfants (MAP Montréal, 2006). La durée du séjour a été fixée à 3 ans, mais une prolongation de 2 ans tout au plus peut être accordée pour mener à terme son projet de vie (démarches socioprofessionnelles en vue d’une intégration en emploi ou d’un retour aux études). La place en garderie demeure assurée une fois le séjour à MAP terminé, afin d’assurer une certaine continuité dans l’éducation de l’enfant et son milieu social.

L’intervention est la pierre angulaire du projet. En effet, si ces femmes et enfants sont réunis dans un habitat à coût modique et bénéficient d’une place en Centre à la petite enfance (CPE) pour leurs enfants, c’est avant tout pour les amener dans la voie de la réinsertion socioprofessionnelle. L’intégration en logement, l’insertion socioprofessionnelle, l’acquisition d’habiletés parentales, le développement des enfants, l’animation du milieu de vie, l’accompagnement et le soutien dans les épreuves du quotidien sont autant de facettes du rôle de l’intervention (MAP Montréal, web). L’intervention ne se fait cependant pas en vase clos. Elle est appuyée par un vaste réseau d’organisations qui permet une action intersectorielle cohérente.

L’objectif du projet est donc non seulement l’insertion en emploi, mais plus largement le fait que ces mères se fixent un plan de vie, un projet de vie, à plus long terme. Pour ce faire, une intervenante doit accompagner les mères tout au long de leur processus et établir avec elles un plan d’action étape par étape. Ceci peut inclure des projets de formation, des projets d’emploi, des objectifs personnels (reprendre confiance en soi, etc.). Le processus prévoit des rencontres mensuelles individuelles et des rencontres obligatoires de groupe portant sur toutes sortes de sujets (sécurité, relation parent-enfant, la communication, etc.). Le caractère obligatoire de certaines rencontres a fait l’objet de débat, certaines participantes s’en plaignant, mais elles ont été maintenues parce que considérées essentielles à l’approche globale du projet MAP. Des ateliers de formation sont offerts par le CREP (Centre de ressources éducatives et pédagogiques). Ceux-ci portent sur différents thèmes, tels que les relations parents enfants ou la communication. Ces ateliers sont précédés par des soupers familiaux. Il y a aussi des activités non obligatoires, des animations (danse, massothérapie, etc.), qui visent à faire du projet MAP un véritable lieu de vie et de soutien pour les mères.

Les places en garderies prioritaires sont accordées par le Centre à la petite enfance (CPE) du Carrefour, un service de garde de 80 places. Ce CPE, membre et partenaire de MAP, est construit en annexe des résidences. Il n’est pas réservé à l’usage exclusif des participantes et évite ainsi toute forme de ghettoïsation. Le CPE offre différents ateliers ouverts au milieu et s’assure que les femmes MAP y participent en grand nombre. Étant situé dans un milieu défavorisé, les ateliers organisés correspondent autant aux mères MAP qu’aux autres parents du milieu. Au-delà du service de garde, le CPE offre un complément à l’intervention. En effet, le volet mère (femme-mère-citoyenne) est assuré par celui-ci. Il assure le soutien des résidantes dans leur rôle de mère en permettant des contacts quotidiens entre celles-ci et les éducatrices, l’établissement d’un lien de confiance et le développement des habiletés parentales. En ce sens, les mères sont invitées à venir passer des journées avec leurs enfants pour un transfert de connaissances. Les conseillères pédagogiques du CPE participent au Comité des intervenantes et enrichissent ainsi l’intervention de leurs compétences et de leurs observations en CPE. Finalement, le CPE est également un lieu de stage pour les résidantes, participant ainsi au volet employabilité.

Le volet habitation comprend 30 logements de deux chambres à coucher loués meublés ou semi-meublés. La subvention au logement permet aux participantes de débourser un maximum de 25 % de leurs revenus au logement (plus ou moins 300 $ CAN dans la majorité des cas). Le volet logement est assuré par Inter-Loge, un OSBL d’habitation et de développement communautaire. Ce dernier est membre et partenaires associé de MAP. Au-delà d’un toit, les logements subventionnés de MAP permettent aux jeunes mères d’apprendre les règles de l’entretien adéquat d’un logis et de la vie en communauté: « De plus, on le sait, les logements, c’est d’apprendre à vivre en communauté. Pour certaines, c’est le premier logement, donc l’entretien d’un logement, apprendre c’est quoi être une bonne voisine ». Depuis peu, des visites de logements sont effectuées pour s’assurer de la salubrité des lieux.

Le fait de regrouper sur un même site une trentaine de mères monoparentales et leurs enfants amène son lot d’aspects positifs et d’aspects négatifs. D’un côté, cette vie en communauté entraîne un apprentissage par les pairs et l’émergence d’une dynamique d’entraide qui soutiennent les femmes dans leur parcours. De l’autre, comme dans tout voisinage, des conflits émergent sur la façon d’éduquer les enfants. La diversité culturelle observée à MAP augmente parfois cette tension puisque les femmes ne partagent pas nécessairement les mêmes méthodes en ce qui concerne l’éducation des enfants. Le risque de ghettoïsation interne existe également, mais les réseaux d’entraide ethniques sont très forts et constituent un levier important: « elles se tiennent en ghetto et on essaie de défaire ça, mais en même temps elles se tiennent. Il y a extrêmement d’entraide entre elles. Ce n’est pas négatif sauf lorsqu’elles se retirent des autres ».

MAP: Un vrai tremplin!

L’effet de MAP est majeur. Près de 90% des femmes entrant à MAP seraient remises en action, poseraient des gestes concrets pour réaliser le projet de vie qu’elles se sont fixées. Il n’est pas question ici de juger les choix de vie des filles à leur sortie de MAP, l’important réside justement dans ce choix, dans l’absence de fatalisme ou de déterminisme, dans le fait qu’elles reprennent prise sur leur vie.

Puisqu’on mise autant sur le processus et les gestes posés que sur la finalité du processus il est difficile de quantifier les résultats obtenus: « Moi, le projet MAP j’y crois beaucoup. On a eu des réussites qui ne sont pas quantifiables, tu ne peux pas rentrer ça dans une étude et dire ça c’est quantifiable. Je pense que l’estime de soi, ça se mesure difficilement », nous dit une intervenante. Pour une autre, les résultats se situent bien souvent dans les détails, dans des petites réussites du quotidien: « c’est tous les jours qu’elles vont avancer dans leur vie, suivre des thérapies, elles vont comprendre des choses, on les voit cheminer. Il y a des résultats à tous les niveaux ». C’est dans la proximité avec les filles que les avancées semblent perceptibles. Bien que le projet se structure sur trois ans, ceci est relativement rapide pour atteindre l’ensemble des objectifs que les femmes se sont fixés. Il faut alors être sensible au processus. Le fait de se concentrer sur un petit nombre d’individus pendant un période de trois ans donne de bons résultats.

Les projets de vie des résidantes oscillent entre des démarches de préparation à l’emploi, l’obtention du diplôme secondaire, la poursuite d’études dans le secteur professionnel pour apprendre un métier et même la poursuite d’études post-secondaires (Turcotte & al. 2005). Ces projets de réinsertion sociale et professionnelle confrontent les participantes à leurs peurs de l’échec et nécessitent parallèlement un travail d’amélioration de la confiance en soi. L’ensemble vise ultimement à sortir de la dépendance à l’égard de l’aide sociale. L’emploi demeure un déterminant du choix d’études entreprises, ce qui est compréhensible, étant donné les responsabilités parentales qu’ont ces jeunes mères et leur réel besoin de revenu.

Empowerment et émancipation !

La participation des résidantes est souhaitée. Ainsi, elles ont trois places au CA (2 résidantes et une ancienne résidante) et assument la présidence. Certains soulignent toutefois qu’il ne faut toutefois pas avoir de trop grandes attentes d’implication communautaire. Il ne faut pas tomber dans l’utopisme, car l’horaire de ces femmes est chargé et la priorité de MAP doit aller dans le sens de leur projet de vie: En ce qui concerne l’empowerment des femmes et des possibilités de participation citoyenne au sein du projet, les résultats sont variables. Les lieux de participation se concentrent autour des rencontres de groupe obligatoires, des comités de travail, de l’assemblée des résidantes et des instances décisionnelles de MAP et du CPE. Les comités de travail ont mobilisé 15 résidantes sur 35 et les ont amenées à prendre des décisions sur leur milieu de vie. Le comité des résidantes a toutefois pris du temps à se matérialiser, de sorte que les participantes avaient une faible influence décisionnelle.

Cependant, pour plusieurs résidantes, les lieux de participation de MAP permettront de développer leurs habiletés communicationnelles. L’implication dans la collectivité encouragée amènera une dizaine de femmes à s’impliquer bénévolement dans différents organismes communautaires ou projets de cuisine collective. Elles auront acquis une meilleure connaissance de leurs droits grâce aux informations véhiculées par les intervenantes et une expérimentation du fonctionnement démocratique et des compromis nécessaires. L’empowerment des femmes a également emprunté la voie de la reprise de pouvoir sur leur situation socio-économique, un aspect très important: « Oui, j’ai du pouvoir sur ma vie. Je travaille, je gère mes affaires toute seule. Je n’ai pas à attendre un petit chèque. […] C’est sûr, avant je n’en avais pas de pouvoir su ma vie. J’attendais mon chèque d’Aide Sociale pis c’est ça » (Résidante citée dans Turcotte et al. 2005:166).

De plus, au fil du temps les participantes acquièrent une plus grande latitude d’action et d’expression. Elles vont même créer le Journal Mères au pouvoir pour améliorer la communication des femmes entre elles et permettre à toutes celles qui le désirent de s’exprimer. De plus, le local communautaire doit permettre la multiplication de projets collectifs autogérés.

Un projet de vie !

La grande majorité des femmes (31 sur 35) ayant participé à MAP semblent arriver à réaliser ou à relancer leur projet de vie et elles posent des actions concrètes pour sortir de la pauvreté. Le passage à l’action inclut autant les femmes ayant atteint leur objectif de décrocher un diplôme que celles ayant entrepris des actions en ce sens, malgré un parcours ponctué d’échec ou d’abandon. Le programme est très souple, visant la sortie de l’inertie. Cependant, la route vers la sortie de la pauvreté n’est pas toujours facile et il y a parfois des désillusions.

En ce qui concerne les femmes au parcours plus difficile, leur niveau de vulnérabilité aurait nécessité une intervention plus longue incluant la dimension psychosociale. Par contre, celles qui ont atteint leurs objectifs plus aisément étaient arrivées avec un bagage de formation plus important et ont su mobiliser plusieurs ressources mises à leur disposition (intervenantes, conseillères, ressources partenaires) (Turcotte et al. 2005). La valorisation de la sphère domestique et du rôle de mère en ont également poussé certaines à opter pour une deuxième grossesse plutôt que pour une insertion en emploi. Ceci n’est pas vu comme un échec, car si ce choix a été pris en connaissance de cause, il est jugé tout aussi valable qu’un autre. L’importance réside surtout dans la sortie de la fatalité et la prise en charge de sa vie, ce que plusieurs femmes ont trouvé à MAP !

Le projet a généré des liens entre les femmes du projet et amélioré les rapports sociaux de ces dernières avec l’extérieur. Elles ont aussi pu connaître de nouvelles ressources qui demeureront ouvertes pour elles à leur sortie: Ainsi, au niveau d’une meilleure gestion de leur budget, plusieurs femmes évoquent la découverte de nouvelles ressources d’entraide communautaire (banque alimentaire, comptoirs de vêtements, etc.).

Et pour les enfants, il y a des acquis sur le plan de l’indépendance, du développement cognitif, des habiletés sociales et de l’autonomie. La vie communautaire à MAP permet aussi aux enfants de tisser des liens d’amitié, ce qui est important, puisque tant les mères que les enfants sont bien intégrés dans le milieu de vie, et ceci constitue une dimension importante du projet. Le défi majeur se présente lorsque les femmes sortent du projet, car elles doivent alors se débrouiller seules. Mais plusieurs auront acquis des compétences importantes pour leur avenir.

* Diane-Gabrielle Tremblay est titulaire de la chaire de recherche du Canada (niveau 1) sur les enjeux socio-organisationnels de l'économie du savoir (Canada Research Chair on the socio-organizational challenges of the Knowledge Economy) - Directrice de l’ARUC (Alliance de recherche université-communauté) sur la gestion des âges et des temps sociaux (CRSH) - professeure au département économie et gestion (École des sciences de l'administration) -TÉLUQ | Université du Québec

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Notes

[1] Ce texte résulte d’une recherche menée en collaboration avec une équipe financée par le FQRSC-Québec, l’étude de cas a été menée avec Christine Champagne, assistante de recherche. Courriel de contact: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

[2] Le faible revenu persistant signifie que le revenu cumulatif sur six ans pour le groupe est inférieur au seuil de faible revenu cumulatif correspondant. En 2006, le seuil du faible revenu avait été établi à 21.202 $ CAN/an.