Éduquer à la solidaritéprintbutton par l’analyse de cas  (II)

Application de la méthode à deux situations

Francis Tilman & Dominique Grootaers, Le GRAIN asbl, 4 décembre 2012


Nous appuyant sur l’article « Éduquer à la solidarité par l’analyse de cas(I). La méthode », nous allons appliquer la méthode préconisée d’analyse de cas à deux cas, choisis comme exemples d’actions concrètes « solidaires ». Pour cela, nous utilisons deux récits disponibles sur le net.

Deux cas choisis comme exemples d’actions solidaires[1]

Le premier exemple est exposé dans un article de La dépêche de Kabylie du 4 avril 2012. Il s’intitule « Béjaïa : malaise à l’entreprise des travaux routiers. Les travailleurs solidaires de leur collègue suspendu »[2].

Le second exemple est celui d’un groupe de jeunes engagés dans un projet de formation en agriculture durable à Madagascar. Ce projet est présenté dans le dossier « Réalisation d’un projet d’entraide. Exemple d’un groupe de jeunes qui part sur un projet de formation en agriculture durable à Madagascar »[3].

Première analyse : le cas des travailleurs solidaires de leur collègue suspendu

Nous nous appuyons sur la grille proposant une série de critères pour reconnaître l’action solidaire (comportements, attitudes, effets) et nous suivons la procédure préconisée pour l’analyse de cas (en cinq moments). Nous appliquons donc scrupuleusement les canevas qui ont été détaillés dans l’article précédent.

Ne figurent ici que les résultats de l’analyse de cas, présentés en suivant les étapes de la procédure.

1. Prendre connaissance du cas

La première étape de la procédure correspond à une prise de connaissance du cas, par la lecture de son récit[4]. On suppose cette étape franchie. Nous pouvons alors entrer dans le vif du sujet.

2. Repérer les protagonistes et leur action

Premier acteur : M. Abdelhak, en grève de la faim pour avoir été suspendu, après avoir refusé de fournir un faux témoignage (selon lui), comme le lui demandait le directeur de l’entreprise, à propos d’une altercation entre ce dernier et un autre ouvrier de l’entreprise.

Deuxième acteur : le directeur de l’entreprise qui aurait demandé à M. Abdelhak de témoigner que la bagarre entre lui et l’ouvrier se serait déroulée dans son bureau (en dehors des regards), alors que selon M Abdelhak, témoin de la scène, l’ouvrier et le directeur en seraient venus aux mains à l’extérieur.

Troisième acteur : les autres travailleurs, solidaires de leur collègue.

3. Découper l’action en séquences

  • L’altercation entre le directeur de l’entreprise et un travailleur.
  • Demande du directeur d’un témoignage à M. Abdelhak, témoin de la scène.
  • Refus de la part de M. Abdelhak de donner un « faux » témoignage.
  • Suspension de M. Abdelhak.
  • Grève de la faim et tentative de suicide.
  • Demande du directeur à M. Abdelhak de reprendre son travail.
  • M. Abdelhak demande un document écrit annulant sa suspension. Sans Résultat.
  • Congé de maladie.
  • A la reprise du travail, nouvelle suspension et commission de discipline.
  • Nouvelle grève de la faim.
  • Annulation par oral de la suspension.
  • Poursuite de la grève de la faim car pas d’annulation écrite.
  • Manifestation des travailleurs.
  • Arrêt de travail des travailleurs.

4. Identifier s’il s’agit d’une action de solidarité

Nous analyserons les initiatives des acteurs en passant en revue les critères de l’action de solidarité contenus dans la grille d’identification présentée précédemment[5]. Rappelons que les critères 1 à 7 de cette grille ont trait aux comportements des acteurs ; les critères 8 et 9, à leurs attitudes; les critères 10 et 11, aux effets de l’action. Le récit, résumé ci-dessus, pourrait être le point de départ d’une analyse centrée sur les rapports de pouvoir au sein d’une organisation (ici, une entreprise). Ce n’est pas notre but. Cependant les caractéristiques du cas font que les rapports de pouvoir entreront quand même en ligne de compte dans l’étude de la forme prise par la solidarité.

Critère 1 : Prendre conscience d’une situation « injuste »

Cette prise de conscience se retrouve chez deux acteurs et porte sur des objets différents. M. Abdelhak estime inacceptable de faire un faux témoignage susceptible de charger un autre travailleur. Le collectif des travailleurs estime la sanction et l’hypocrisie du directeur inacceptables. Les actions solidaires prennent leur source dans cette indignation.

Critère 2. Se sentir lié aux victimes et choisir d’être solidaire

A partir de leur jugement, les acteurs ont décidé d’agir. Le texte ne nous dit pas grand-chose sur les motivations possibles de leur engagement dans l’action. On peut cependant faire quelques hypothèses, même si nous n’avons pas les moyens de les vérifier. Parmi les hypothèses plausibles, il y a, pour les travailleurs, l’hostilité à l’égard d’un directeur perçu comme exerçant des abus de pouvoir. Peut-être les travailleurs estiment-ils qu’ils pourraient eux aussi être victimes, dans d’autres circonstances, d’un abus de pouvoir. Sans doute la crainte qu’un conflit de travail coûte la vie à un collègue intervient-elle également …

Pour M. Abdelhak, nous ne disposons pas d’informations susceptibles de construire une hypothèse plausible.

Critère 3. Mettre en place un « comité d’action »

Au départ, M. Abdelhak agit seul. En refusant de témoigner, il soutient un autre travailleur mais son geste est posé de manière isolée. Cet acte de solidarité assumé individuellement est dur à porter. C’est seul encore qu’il s’engage dans une grève de la faim.

Il est probable que l’action du collectif de travailleurs s’est organisée dans le cadre d’une concertation et de rencontres au cours desquelles des discussions ont eu lieu.

Critère 4. Analyser la situation

Sans doute, au cours de ces réunions de concertation, les travailleurs ont-ils analysé ensemble la situation. On ignore jusqu’où l’analyse a été poussée (enjeux, déroulement des événements, rapport de force, …). En tout cas, la situation a été jugée suffisamment grave pour que des actions assez dures soient entreprises collectivement.

Critère 5. Choisir un but et mettre au point un programme d’action

Le but est la réintégration totale de M. Abdelhak, avec engagement écrit de la part de la direction. Les actions menées par le collectif de travailleurs correspondent à des formes classiques d’action syndicale.

Critère 6. Faire le bilan des intérêts en jeu

Pas plus que pour le critère 2, nous ne sommes outillés pour identifier les intérêts en jeu. A titre hypothétique, sur base d’autres expériences du même type, on peut supposer qu’il y a, chez les travailleurs, une conscience plus ou moins intuitive des enjeux. En règle générale, la lucidité augmente lorsque le conflit se prolonge ou s’envenime. Les personnes solidaires sont amenées alors à soupeser les gains et les coûts de leur engagement.

Critère 7. Évaluer la pertinence de l’action et l’ajuster si nécessaire

Au moment de la rédaction de l’article, le conflit n’est pas terminé. Comment va-t-il évoluer ? Nous n’avons aucun élément pour le dire.

Si la démarche de formation à l’action solidaire au moyen de l’analyse de cas vise également à faire réfléchir sur les conflits sociaux, l’animateur peut demander au groupe d’imaginer différents scénarios et de citer les facteurs qui conduiraient à l’un plutôt qu’à l’autre.

Critère 8. Oser faire le choix de la solidarité

M. Abdelhak a fait le choix de la solidarité avec l’ouvrier en conflit avec le directeur, en refusant un faux témoignage. Mais en avait-il la force psychologique ? On peut en douter puisqu’il se lance sans délai et tout seul dans une action radicale, la grève de la faim. Celle-ci se mue en action désespérée : une tentative de suicide. Ce constat nous conduit au critère suivant.

Critère 9. Expérimenter qu’on n’est pas seul

L’acte désespéré de M. Abdelhak a failli mal tourner parce qu’il s’est engagé seul dans un bras de fer avec le directeur. Pourquoi ? Nous n’avons pas d’éléments pour y répondre. Sur le plan du résultat, il semble néanmoins que cet engagement isolé aurait pu se révéler inefficace si les autres travailleurs n’avaient pas pris l’initiative de s’engager, à leur tour, dans le bras de fer. De la sorte, ils ont transformé un conflit individuel en une lutte collective.

Critère 10. Le gain individuel et collectif pour le public en difficulté

On ignore ce que l’ouvrier de l’altercation avec le directeur a gagné de l’évolution des événements. Il semble que son problème soit passé au second plan. Il est clair cependant que ce différend ne sera plus abordé de la même façon, suite aux initiatives prises par M. Abdelhak et par le collectif des travailleurs.

L’article ne nous informe pas au sujet des bénéfices de l’action solidaire pour M. Abdelhak. On peut néanmoins avancer que ce dernier voit ses chances d’obtenir gain de cause s’accroître du fait de l’engagement des autres travailleurs.

Concernant le collectif, on peut conjecturer que l’enjeu est le rapport de force global des travailleurs par rapport à la direction. S’ils obtiennent la réintégration totale de leur collègue, faisant ainsi fléchir le patron, leur poids dans de futures négociations portant sur d’autres sujets litigieux sera sans doute accru. Dans le cas contraire, c’est la direction qui sort renforcée du conflit et qui se sentira plus à l’aise pour exercer son autorité.

Critère 11. La perception de la manière dont l’initiative est reçue par le public concerné

On ignore tout de la façon dont l’ouvrier de l’altercation a perçu l’attitude de M. Abdelhak. Quant à ce dernier, on peut supposer qu’il a vécu l’engagement de ses collègues à ses côtés comme un soulagement, un espoir et une marque d’amitié. Le collectif de travailleurs, quant à lui, a probablement ressenti cette action comme un renforcement de son sentiment d’appartenance à un « Nous », entité symbolique de la culture des travailleurs d’une entreprise.

5. Synthétiser et élargir les niveaux de lecture de la réalité sociale 

Il est possible d’enrichir l’analyse en utilisant une grille de lecture supplémentaire. Il s’agit des niveaux de lecture de la réalité sociale, dite grille d’Ardoino. Nous la rappelons ici très sommairement[6]. Cette typologie distingue six niveaux de lecture des phénomènes sociaux.

  • Premier niveau : l'individuel (la personne).
  • Deuxième niveau : le relationnel (les relations entre les personnes).
  • Troisième niveau : le groupaI (le groupe vu comme une réalité collective dépassant la somme des relations entre les personnes qui le composent).
  • Quatrième niveau : l'organisationnel (l’organisation vue comme une structure de coopération et de conflit).
  • Cinquième niveau : l'institutionnel (les normes et les règles, tant explicites qu’implicites, qui sont issues d’instances de pouvoir extérieures).
  • Sixième niveau : l'historicité et les rapports de classes (la société vue comme un espace de positions inégales s’exprimant dans des logiques d’action multiples et aboutissant à une dynamique globale de changements).

A quel niveau de la réalité sociale pouvons-nous situer les actions de solidarité dans le cas analysé?

L’action de M. Abdelhak est une initiative qui se situe d’abord au niveau individuel (il prend sa décision de grève de la faim seul), puis au niveau relationnel (tractations en tête à tête avec le directeur).

L’action du collectif des travailleurs revêt une dimension groupale (concertation entre eux pour analyser la situation et décider des modes d’action), puis organisationnelle (manifestation devant l’entreprise et arrêt de travail). Si, aux yeux des travailleurs impliqués, il est fait appel à un relais syndical pour porter la lutte sur un plan plus global, c’est-à-dire pour contester l’abus de pouvoir du directeur, voire même pour changer le rapport des forces sociales entre patrons et travailleurs, alors l’action de solidarité touche aussi le niveau institutionnel, voire le niveau de l’historicité et des rapports de classe.

Seconde analyse : le cas d’un projet de formation en agriculture durable à Madagascar

1. Prendre connaissance du cas

La première étape de la procédure correspond à une prise de connaissance du cas, par la lecture de son récit[7]. On suppose cette étape franchie. Nous pouvons alors entrer dans le vif du sujet.

2. Repérer les protagonistes et leur action

Premier acteur : le groupement MIAVOTRA à Madagascar.

Deuxième acteur : Nouvelle Planète, une organisation suisse d’entraide internationale.

Troisième acteur : les jeunes candidats souhaitant participer bénévolement à un projet de coopération.

3. Découper l’action en séquences

  • Une demande est formulée par l’association MIAVOTRA du village d’Ampharivato qui souhaite mettre en place un atelier de production d’huile de jatropha pour lutter contre l’érosion des terrains. A côté de la mise sur pied de l’atelier de production, la demande porte aussi sur la création d’un centre de formation à propos de cette production.
  • Nouvelle Planète accepte de répondre à la demande.
  • Nouvelle Planète organise une séance d’information pour recruter des jeunes Suisses, candidats « coopérants », au cours de laquelle elle donne des renseignements sur la région, et plus précisément sur:
    • les enjeux environnementaux de la région (introduction d’espèces invasives, déforestation et érosion, trafic d’animaux) ;
    • la solution que constituerait la plantation du jatropha (plante dont lescontiennent jusqu’à 40% d’huile et qui peut pousser sur des sols arides et peu fertiles) ;
    • l’histoire de cette plante en Afrique;
    • les enjeux économiques d’une production d’huile de jatropha.
  • Nouvelle Planète donne aussi des informations à propos de:
      • ce qu’est un projet pour l’association;
      • ce qui est demandé (exigé) des participants;
      • ce qui serait fait sur place;
      • les conditions psychologiques (pour la personne et pour le groupe) d’un engagement dans ce type de projet.

4. Identifier s’il s’agit d’une action de solidarité

Critère 1 : Prendre conscience d’une situation « injuste »

L’association Nouvelle Planète est consciente du problème que vit le village d’Ampharivato puisqu’elle peut en faire une analyse approfondie. Elle se sent interpellée par la demande.

Les jeunes candidats à la coopération découvrent le problème à travers l’exposé de Nouvelle Planète. On peut se demander cependant si la motivation première de ces jeunes est bien de répondre à un besoin d’une population africaine. Ce qu’ils recherchent, ne serait-ce pas avant tout l’occasion de vivre une expérience de groupe, de rencontrer une population d’un pays du Sud et donc de se dépayser. Probablement sont-ils aussi attirés par l’occasion qui leur est offerte d’un engagement, limité certes mais utile, sans que l’objet de cet engagement soit déterminant à leurs yeux.

Critère 2. Se sentir lié aux victimes et choisir d’être solidaire

Au départ, pour les jeunes, il s’agirait d’une disposition générale à aider plutôt que d’une implication dans une action précise répondant à une indignation ciblée sur une situation injuste déterminée. Sans doute, au fur et à mesure du déroulement du projet, l’empathie des jeunes vis-à-vis des habitants du village et de leurs besoins augmente-t-elle.

L’association Nouvelle Planète, de son côté, semble poursuivre deux buts différents. Elle veut répondre à la demande spécifique de l’association malgache et, en même temps, elle poursuit des objectifs éducatifs visant les jeunes Suisses, tels la sensibilisation aux problèmes des pays du sud, l’encouragement à s’engager, l’apprentissage de la vie et du travail en groupe, le développement de leur personnalité. L’association cherche à faire d’une pierre deux coups. Dès lors, on peut concevoir que, poursuivant deux buts distincts, toute son énergie ne soit pas consacrée à répondre aux besoins des villageois. Cette double préoccupation va peut être limiter la portée de la solidarité.

Critère 3. Mettre en place un comité d’action

Nouvelle Planète a comme préoccupation centrale de constituer un groupe de jeunes, porteur du projet, en privilégiant le plan psychosociologique. Mais ce « comité d’action », comme on l’a appelé plus haut, est constitué à partir d’une bonne volonté générale des jeunes plutôt qu’en réaction à une situation précise. C’est l’association organisatrice qui met en place le groupe.

Comment ce « comité d’action » (le groupe de jeunes volontaires) s’inscrit-il dans le projet global de coopération qui vise, rappelons-le, à répondre à la demande d’une association villageoise de développer sur le plan économique la culture et la production d’huile du jatropha ? Les jeunes sont impliqués dans un créneau particulier de l’ensemble d’un projet. Ils ne choisissent pas leur rôle.

Critère 4. Analyser la situation

L’analyse de la situation est le fait Nouvelle Planète. On ne sait si l’association MIAVOTRA et les habitants du village ont été associés à l’analyse préalable au projet de coopération mené avec Nouvelle Planète. En tout cas, les jeunes ne sont pas impliqués dans cette démarche. Le problème comprenant des dimensions techniques importantes (connaissance de la plante, procédés de plantation, contraintes de la construction d’un bâtiment, contenus et méthodes de formation, etc.), les jeunes n’ont pas l’expertise requise pour évaluer les exigences et les contraintes du projet. Cette expertise est sans doute assurée directement ou indirectement par l’ONG suisse. Les jeunes prennent connaissance des données issues de l’analyse du problème grâce à un exposé d’informations de Nouvelle Planète, accompagné de la projection de transparents (slides) résumant les facteurs-clés. Il y a donc un court-circuit dans l’analyse de la situation, au moins par rapport à un acteur : les jeunes.

Critère 5. Choisir un but et mettre au point un programme d’action

L’étape précédente semble montrer que le projet est surtout celui de Nouvelle Planète qui cherche à y associer des jeunes bénévoles. On peut logiquement en déduire que ce sont les responsables de l’ONG suisse qui déterminent les buts de l’action solidaire. Ils proposent certains d’entre eux aux jeunes. On réserve aux jeunes la construction du Centre de formation et la récolte d’argent. D’autres dimensions du projet seront sans doute assurées par d’autres acteurs. Mais en tout état de cause, ce sont les responsables de Nouvelle Planète qui déterminent les buts et le programme d’action de la coopération.

Critère 6. Faire le bilan des intérêts en jeu

L’association suisse semble très au clair sur les enjeux de sa coopération. Elle semble également tenir un discours de lucidité avec les jeunes à propos de ce qu’ils peuvent y apporter. En conséquence, ces derniers mesureront sans doute correctement la portée de leur implication dans le projet de solidarité. Mais seront-ils conscients des impacts du projet au-delà de leur propre intervention dans la construction du Centre de formation ?

Critère 7. Évaluer la pertinence de l’action et l’ajuster si nécessaire

Vu l’engagement des jeunes sur un objet limité qui relève surtout de l’exécution, la régulation du projet revient avant tout aux responsables de Nouvelle Planète.

Critère 8. Oser faire le choix de la solidarité

Ce critère est rencontré. Pleinement, dans le chef de Nouvelle Planète qui fait de l’entraide sa raison d’être. Partiellement, dans le chef des jeunes qui prennent contact avec l’ONG pour vivre une rencontre avec des populations qui éprouvent des difficultés d’existence. Mais les jeunes ignorent, au début en tout cas, le contenu même de l’action solidaire. Ils adhèrent donc à la démarche pour vivre une expérience de solidarité, mais sans être mus au départ par la confrontation personnelle et directe (indignation, analyse) à une situation spécifique.

Critère 9. Expérimenter qu’on n’est pas seul

Pour pouvoir évaluer la dimension collective de l’engagement, il aurait été nécessaire de savoir comment les candidats au projet d’entraide perçoivent et vivent le fait que leur investissement est inséré dans une démarche plus vaste, conduite par les responsables de Nouvelle Planète. Jusqu’où sont-ils conscients de toutes les dimensions et de l’ampleur de cette coopération concrète ? Jusqu’où peuvent-ils les analyser ? Dans quels domaines peuvent-ils eux-mêmes faire des propositions concrètes ou entreprendre des démarches ? Voilà le genre de questions auxquelles il faudrait pouvoir répondre pour juger de la conscience qu’ont les acteurs d’évoluer dans des réseaux.

Critère 10. Évaluer le gain individuel et collectif pour le public en difficulté

Les matériaux dont nous disposons sur le projet s’arrêtent à la mobilisation de jeunes bénévoles. Nous ne pouvons donc rien conclure sur la question du gain pour la population locale de la réalisation de ce projet. S’il aboutit, ce centre de formation sera pour les villageois un outil leur permettant de combattre la désertification grâce à la recolonisation de leur environnement par une nouvelle plante oléagineuse et à la production d’huile (non comestible). Cette plantation ne constituera cependant qu’une étape dans le développement d’une nouvelle économie locale, enjeu qui comprend encore bien d’autres dimensions.

Critère 11. Être conscient de la manière dont l’initiative est reçue par le public concerné

Si les autochtones expérimentent le fait qu’ils ne sont pas seuls devant le défi de réorienter leur économie, comment perçoivent-ils la forme concrète que va prendre la coopération ? Sur ce point, nous ne pouvons malheureusement rien dire, vu les matériaux dont nous disposons. On peut néanmoins imaginer que la manière dont sera concrétisé le projet aura son importance. En effet, les villageois apparaissent totalement dépendants de l’intervention suisse. A quelles conditions peut-on éviter que le programme de coopération ne soit vécu comme de l’assistanat, ce qui serait une manière de bafouer la solidarité ?

5. Synthétiser et élargir les niveaux de lecture de la réalité sociale

A quel niveau de lecture des phénomènes sociaux se situent les actions de solidarité de ce projet ?

Comme la demande provient d’une association de villageois de Madagascar et s’adresse à une association suisse Nouvelle Planète, nous pouvons situer l’action solidaire au niveau de l’organisationnel. Ceci explique que les partenaires concrets en présence ne soient pas toujours faciles à identifier car ils s’inscrivent dans des structures composées de plusieurs instances.

Le projet auquel participent les jeunes bénévoles est certes une initiative se situant à l’intérieur d’une démarche nettement plus vaste (concernant non seulement le niveau des organisations, mais aussi le niveau de l’institutionnel et celui de l’historicité et des rapports de classe). Cependant, dans leur perception, il est vécu avant tout au niveau groupal, voire au niveau des relations nouées entre les jeunes. Les interactions interpersonnelles y sont nombreuses. On peut le pressentir à travers les avertissements et recommandations prodigués aux candidats coopérants par les responsables de Nouvelle Planète qui privilégient pour cela le registre psychosociologique.

Conclusions

La dernière analyse de cas montre que l’action solidaire semble surtout le fait de l’ONG suisse Nouvelle Planète. Cette dernière y associe des jeunes volontaires mais ceux-ci ne sont concernés que de manière limitée et dans le cadre d’une action définie par d’autres qu’eux. La dimension solidaire de leur engagement est donc restreinte. Cela n’empêche nullement que leur implication dans un projet de coopération, répondant à la demande d’une association villageoise malgache relayée par l’association suisse, puisse leur apporter beaucoup et ce, dans de nombreux domaines.

D’une manière plus générale, nos analyses nous conduisent à un constat : la solidarité véritable est coûteuse. Elle est coûteuse en temps et en investissement de sa personne. Ce coût est d’autant plus élevé que la situation problématique est complexe, se situe à un niveau de réalité sociale plus global, se prolonge dans le temps et est causée par des facteurs plus profonds ou plus étendus. La solidarité demande donc de la persévérance et de la ténacité. Le coût psychologique de l’engagement dans l’action solidaire augmente encore quand la situation est conflictuelle, ce qui est souvent le cas. En effet, vouloir transformer une réalité injuste implique de s’attaquer à des logiques qui trouvent leur fondement dans des jeux de pouvoir et des rapports de force qui servent des intérêts particuliers. La dimension collective prise le plus souvent par les initiatives apparaît comme l’huile donnant la force aux « sportifs» de l’action solidaire, les aidant à emporter l’épreuve (ou tout le moins une manche de celle-ci) !

Annexes

Annexe 1

« Béjaïa : Malaise à l’entreprise des travaux routiers. Les travailleurs solidaires de leur collègue suspendu », par B. Mouhoub, 4 Avril 2012, La dépêche de Kabylie. Le journal des hommes libres.

En solidarité avec leur collègue «suspendu abusivement» et en grève de la faim depuis mercredi 28 mars, les travailleurs de l’ETR Béjaïa ont organisé, hier devant le siège de la Wilaya, un rassemblement à l’effet d’exiger, du directeur de l’entreprise, une décision d’annulation de la suspension de travail ainsi que le renoncement à toute poursuite à l’encontre de leur camarade. Selon la version des travailleurs, recueillie sur le lieu du rassemblement, l’ouvrier, M. Abdelhak, actuellement en grève de la faim, a été suspendu pour avoir refusé de fournir un faux témoignage en faveur d’un responsable de l’entreprise à propos d’une altercation entre ce dernier et un ouvrier de l’entreprise. Selon la version des travailleurs, «M. Abdelhak, ouvrier soudeur à la carrière de Loubar-Boulimat dans la commune de Béjaïa, a été appelé par son chef hiérarchique pour remplacer un agent de sécurité en congé. Pendant qu’il assurait son service dans la loge de gardiennage, un agent de l’entreprise voulait voir le responsable pour une affaire qui le concerne. M. Abdelhak a, en tant qu’agent de sécurité, dit à l’agent d’attendre dehors jusqu’à ce qu’il l’annonce au responsable. Seulement, ce responsable, au lieu de le recevoir dans son bureau, serait venu à lui et les deux hommes en sont arrivés aux mains». Et c’est là que les choses ont commencé à se gâter pour M. Abdelhak, puisque son responsable, soutiennent les travailleurs, lui a «demandé de témoigner que c’est l’agent visiteur qui a agressé le responsable dans son bureau, alors que la bagarre s’était déroulée en dehors». Et comme M. Abdelhak refusait de se plier, affirment les travailleurs, et de «fournir un faux témoignage en faveur du responsable», il a reçu une décision de suspension. Le 15 mars, il se mit en grève de la faim en s’allongeant dans le parc de l’entreprise. Il aurait tenté de se suicider en se jetant d’un mur couvert de tessons de bouteilles et de fils de barbelé. Devant cet état de fait, le directeur a fait un effort pour arranger les choses en demandant à M. Abdelhak de reprendre son travail. M. Abdelhak demanda, alors, une décision écrite de l’annulation de la suspension. Celle-ci ne vient pas. Avec les blessures qu’il s’est causé en se jetant du mur, il est allé voir un médecin qui lui a prescrit un congé de maladie de 10 jours.

A son retour du congé de maladie, il reçoit une nouvelle suspension de travail jusqu’à nouvel ordre, une suspension assortie de traduction devant la commission de discipline, alors que cette dernière, précisent les travailleurs, n’existe même pas dans l’entreprise. Et le 28 mars M. Abdelhak s’est mis en grève de la faim.

Le directeur, laissent entendre les travailleurs, pour ramener le calme dans l’entreprise, a annulé les sanctions. Mais la grève de la faim de M. Abdelhak continue et les travailleurs, en plus du rassemblement, sont en arrêt de travail depuis le premier avril. Ils veulent une décision écrite d’annulation de suspension ainsi que le renoncement, de la part du directeur, à toute forme de poursuite à l’encontre de M. Abdelhak. «Si nous le soutenons à ce point, c’est qu’on ne veut pas qu’il meurt dans l’entreprise, comme ce fut le cas pour son père, mort dans l’entreprise lors d’un accident de travail», souligne un travailleur, les larmes aux yeux, lors du rassemblement devant la Wilaya. Nous n’avons pas pu entrer en contact avec les dirigeants de l’entreprise pour avoir leur version des faits, leur téléphone étant en dérangement.

Annexe 2

Nouvelle Planète. Organisation d’entraide internationale. Exemple d’un groupe de jeunes qui part sur un projet de formation en agriculture durable à Madagascar (Diaporama PowerPoint)

Plan de présentation

  1. Nouvelle Planète - « petit et efficace »
  2. « Down-top »: l’approche théorique de la gestion de projet de Nouvelle Planète
  3. Réception d’une demande de soutien d’un groupement paysan malgache
  4. Problématique et défis concernant cette demande
  5. Contexte, histoire et enjeux autour du jatropha
  6. Camp de jeunes : du travail symbolique sur un projet concret
  7. Conclusion

Nouvelle Planète - « petit et efficace »

  • Organisation d’entraide internationale
  • Fondé en 1986
  • Éthique d’Albert Schweitzer
  • Relation directe
Afrique Asie Amérique latine et Caraïbes
Burkina Faso Vietnam Haïti
Sénégal Inde Amazonie (Pérou, Colombie et Brésil)
Madagascar Myanmar (Birmanie)  
Cameroun Philippines  
Ouganda    
Gabon    
Niger    

« Down-top »: l’approche théorique

Phase 1 Définir le besoin
Phase 2 Prise de contact avec les coordinateurs locaux
Phase 3 La demande migre vers le Nord
Phase 4 La traduction de la demande dans les normes occidentales

Réception d’une demande

  • Village d’Ampharivato (125 km de Tana)
  • Région agricole
  • Forte érosion des terrains
  • Demande d’un groupement MIAVOTRA
  • Souhaite mettre en place un atelier de production d’huile de jatropha

Problématique et défis

  • Le décor est planté … à vous de travailler en petit groupe.
  • Opportunités
  • Risques
  • Interrogations

Contexte, histoire et enjeux autour du jatropha

La France occupe Tamatave et Majunga, protectorat reconnu par la Grande-Bretagne et l’Allemagne 1883

  • Tutelle française dès 1896
  • Territoire français d’outre-mer dès 1946
  • Indépendance dès 1960 le 26 juin
  • Dès l’indépendance, le Pays décida d’être bilingue: le français et le malgache devinrent les deux langues officielles + l’anglais en 2008

Enjeux environnementaux

  • Introduction d’espèces invasives
  • Déforestation et érosion
  • Trafic d’animal

La déforestation

La déforestation à Madagascar s’explique par trois activités :

  1. la culture sur brûlis « Tavy »
  2. l’exploitation forestière
  3. la production de combustible et de charbon de bois pour les usages domestiques

La culture de « Tavy »

L’insuffisance de végétation provoque souvent l’érosion et des glissements de terrains

Le lessivage des éléments minéraux, la détérioration de la structure du sol, l’acidification, l’engorgement d’eau, l’évaporation intense, la formation de cuirasse latéritique et la désertification sont les résultats de la dégradation des sols par une perte partielle ou totale de matière et de fertilité due à l’érosion par l’eau et le vent.

Plus des 6/10ème de la surface totale de l’île sont maintenant occupés par des formations herbacées secondaires qui ne protègent pas le sol contre les effets d’une érosion intense.

L’exploitation forestière

Mal gérée, provoque une catastrophe climatique en supprimant des massifs forestiers qui, par évapotranspiration, entretenaient l’humidité de l’air à l’origine des formations nuageuses, des pluies et de l’amortissement des variations de température dans les régions.

Le combustible et la production de charbon de bois

Les forêts épineuses endémiques de Madagascar sont coupées à un taux alarmant pour produire du charbon de bois

Origine du jatropha

Le jatropha est originaire de l’Amérique Centrale et a été introduit au 17ème siècle par des marins portugais, via les îles du Cap Vert, aux différents pays d’Afrique et d’Asie.

Le jatropha est une plante buissonnante de la famille des Euphorbiaceae.

Elle peut atteindre des hauteurs de 4 à 8 mètres. Ce qui la rend intéressante, c’est que ses graines contiennent jusqu’à 40% d’huile.

De la famille des euphorbiacées, dont le membre le plus connu est l’hévéa, ou arbre à caoutchouc, le jatropha pousse vite – il atteint un mètre en quatre mois. Il se contente de 500 mm de pluie par an et pousse sur toutes sortes de types de terre, particulièrement les sols peu fertiles.

Le jatropha pourrait donc rendre des terres incultes à l’agriculture. Selon les endroits et en fonction de l’eau disponible, on peut planter entre les lignes de jatropha de petites cultures maraîchères qui profitent de l’ombre des arbres.

Attention

L’huile n’est pas comestible, elle serait plutôt toxique à cause de sa teneur en ester phorbélique. Mais c’est un excellent carburant, huile lampant et matière première pour la production de savon et de bougies.

Utilisation historique de l’huile

Initialement, la plante fut utilisée comme buisson individuel, elle fut cultivée à plus grande échelle dans les années 30 du 20ème siècle. L’huile fut utilisée à l’échelle industrielle pour la production de savon (les colons achetaient les graines de jatropha afin de les envoyer en France pour la fabrication du savon de Marseille).

Possibilité d’utilisation alternative

  • Haie de clôture
  • Haie de protection contre l’érosion
  • Haie de protection conte le feu
  • Tuteur
  • Produit des soins capillaires
  • Huile pressée (lampe, lubrifiant, saponification, engrais, carburants de moteurs, …)

Enjeux

  • Agro-carburants - ne pas tomber dans le piège
  • Sécurité alimentaire - toujours premier défi
  • Alternative aux carburants fossiles - émancipation de la dépendance

Camp de jeunes: du travail symbolique sur un projet concret

Nouvelle Planète – Comment ça marche?

  • Formation de groupe
  • Exigences de Nouvelle Planète
    • Apprendre à se connaître
    • Connaître le pays de destination, ses mœurs et coutumes
    • Rechercher des fonds
    • Avoir une réunion toutes les 5 semaines
    • Organiser un repas de soutien
  • Rôles animateur – participant

Quelle préparation ?

  • Gérer les différences indescriptibles
  • Informations et visite
  • Week-end pour les animateurs (confrontation et clés)
  • Réflexions et échanges à différents niveaux:
    • Collaborateurs de Nouvelle Planète
    • Animateurs et participants des groupes
    • Personnes déjà parties, etc.

Le projet

  • Centre de formation
  • Construction d’un atelier
  • Former et produire
  • Le centre à long terme
  • Le plus important
  • Notre activité sur place

Pourquoi partir ?

  • Gérer les différences indescriptibles
  • Informations et visite
  • Week-end pour les animateurs (confrontation et clés)
  • Réflexions et échanges à différents niveaux:
    • Collaborateurs de Nouvelle Planète
    • Animateurs et participants des groupes
    • Personnes déjà partie, etc.

Les plus grands défis ?

  • Convaincre et transmettre
  • Se comprendre
  • En tant qu’animatrice – ici et à Madagascar :
    • Créer une cohésion de groupe avant le départ
    • Rester positive / motivée et le transmettre au groupe
    • Gérer les difficultés du groupe
    • Être disponible pour chacun
    • Pouvoir dire si ça ne va pas
  • Garder en tête le but de la démarche – exemple
  • Accepter les nouvelles expériences pour avancer

Conclusion

  • Ne pas uniquement se focaliser sur le projet
  • Prendre en compte le contexte global
  • Ne pas répercuter notre vision eurocentrique
  • Bien écouter avant d’agir

Notes

[1] Les exemples choisis sont relativement simples afin de permettre au lecteur de se faire rapidement une idée de l’apport de la démarche. Des situations complexes permettent d’aller (beaucoup) plus loin dans la compréhension des exigences de la solidarité. A l’animateur à choisir les cas qu’il veut travailler en fonction de son public et de ses objectifs de formation.

[2] Article accessible sur le net à l’adresse suivante: http://www.depechedekabylie.com/national/107296-les-travailleurs-solidaires-de-leur-collegue-suspendu.html et repris en annexe 1.

[3] Présentation de ce projet sur le net, à l’adresse suivante: http://www.youthfordevelopment.ch/files/docs/fr/nouvelle_planete_ppt.pdf et repris en annexe 2.

[4] Voir Annexe 1.

[5] Voir Éduquer à la solidarité par l’analyse de cas.( I) La méthode, Le GRAIN asbl, 4 décembre 2012.

[6] Pour une présentation détaillée de cette grille, voir Dominique Grootaers, Les niveaux d’observation et d’analyse de la réalité socio-éducative. La grille d’Ardoino, www.meta-educ.be/textes/ardoino.pdf.

[7] Voir Annexe 2.