Bruno Hesbois, 10 Juin 2014


Depuis de nombreuses années, la Compagnie Buissonnière (Compagnie de Théâtre Action) collabore avec des associations d’alphabétisation qui renforcent et dynamisent l’apprentissage du français grâce à différentes approches artistiques. Le but de la démarche est de rendre une parole à des personnes socio-économiquement exclues. Et cela fonctionne !

1. Le théâtre pour reprendre confiance en sa capacité d’expression en public

Pour des individus inscrits dans une dynamique collective telle qu’un groupe de français langue étrangère pour adultes, le théâtre-action offre la possibilité d’acquérir de nouvelles compétences comme l’aptitude à la participation et l’implication dans un projet d’équipe permettant l’expression, l’affirmation de soi, l’analyse critique…, pour ainsi sortir d’une forme d’isolement. Cela permet aux apprenants de porter leur parole sur scène au travers d’une création collective.

Dans une société où les critères de réussite sont haut perchés, visant l’élitisme et la compétitivité sous une pression grandissante, de plus en plus de personnes sont exclues ou se retrouvent dans des situations socio-économiques précaires. Elles ont perdu confiance et n’ont souvent plus la force de se mettre en projet. C’est à cette population que nous voulons rendre la parole.

Pouvoir s’exprimer et oser le faire d’abord devant le groupe puis devant un public ; transposer sa vie dans une histoire théâtrale fictive, derrière un personnage construit consciencieusement et ainsi pouvoir prendre du recul par rapport à ses propres difficultés ; retrouver le plaisir et la dynamique d’une équipe ; oser se mettre en projet et aller jusqu’au bout de celui-ci ; vivre la création collectivement, confronter son point de vue et développer son analyse critique ; être applaudi et félicité par un public… sont des armes qui peuvent permettre à un individu en décrochage de revenir à la surface, de réévaluer sa situation et de poser de nouveaux choix en meilleure adéquation avec lui-même.

2. Des projets ambitieux ?

Deux CPAS de la Province de Namur, ceux d’Assesse et de Namur, font appel à nos services dans le cadre des cours de Français langue étrangère. Les apprenants sont donc des personnes d’origine étrangère maîtrisant peu ou mal le français oralement. Nous établissons avec ces deux partenaires une convention de collaboration annuelle dans laquelle le CPAS inscrit noir sur blanc les objectifs d’un tel atelier et les compétences travaillées. Ils’agit ainsi et surtout de convaincre les Conseillers de l’Action Sociale de l’utilité de mettre sur pied un tel projet. Les objectifs de l’atelier théâtre sont tant de créer des liens que d’apprendre autrement une langue. Nous nous donnons comme ambition qu’à l’issue de l’atelier, les apprenants soient capables d’être plus à l’aise pour s’exprimer devant des personnes qu’ils ne connaissent pas, qu’ils s’adaptent à différentes situations, qu’ils soutiennent leur attention dans la concentration, travaillent collectivement, dépassent certaines craintes, partagent des valeurs de respect et d’écoute, qu’ils soient ouverts à l’autre, à son mode de vie et à sa culture, qu’ils se sentent responsables par rapport à la réussite du groupe, prennent du plaisir en effectuant les activités, participent à la vie culturelle et qu’ils s’ouvrent à celle-ci, aient un esprit plus critique, soient plus autonomes dans leur vie quotidienne.

Et cela tout en travaillant les compétences suivantes: l’expression orale, l’esprit d’équipe, le travail collectif, la maîtrise de soi, le sens de l’initiative (au bénéfice du groupe), la connaissance de l’environnement social et culturel, le développement du sens de la solidarité, la capacité d’assurer l’organisation générale d’un écrit pour construire un texte cohérent et se faire comprendre (à travailler au cours de français).

Il faut voir la tête qu’ils font lorsque je me présente au groupe et que je détaille ma mission !

Il s’agit d’un mélange d’étonnement, voire de stupeur et d’incompréhension pour beaucoup d’entre eux. Les mots « théâtre » et « spectacle » n’ont pas de réelle signification. Ils ne les ont pas approchés d’une façon ou d’une autre, que ce soit en Belgique ou dans leur pays d’origine. La découverte et la compréhension de la création théâtrale va se faire progressivement.

Je sais que j’ai donc besoin de temps. Et pourtant, tout va se jouer lors des premières séances. Car je n’ai que deux ou trois séances pour les convaincre du bien-fondé de l’atelier et pour les motiver de continuer l’aventure. Nous parvenons à vaincre leurs réticences autravers de jeux et d’exercices ludiques qui ont pour but de « dédramatiser » le théâtre et de vaincre les premières inhibitions.

Si certains ne se posent pas de questions, la plupart sont réticents et dubitatifs. Ils demandent des explications. Comment expliquer à des personnes maîtrisant mal le français que, l’espace de deux heures, je leur propose de laisser de côté leurs certitudes et incertitudes. Comment leur demander de faire confiance et de se laisser aller… Chaque personne a des raisons bien différentes de se retrouver là, et aucune ne pensait faire du théâtre un jour…

Après trois ou quatre séances, je fais le point avec l’ensemble du groupe pour permettre à chacun de se situer et de dégager du sens à cette activité particulière. C’est généralement à ce moment que le groupe se constitue. Abandon pour les uns (ceux qui n’y trouvent pas de sens ou d’écho à leur recherche) et engagement pour les autres.

3. Le temps de la création… Et de la représentation !

A partir de ce moment, nous rentrons dans une étape où il faut se donner du temps. Le temps de la découverte, le temps de l’écoute qui rend tout son sens à la notion de collectif, le temps pour passer les premiers doutes de l’insignifiant vers la maturation du propos, le temps pour mesurer sa responsabilité de créateur-interprète, le temps pour que les premières paroles osent s’exprimer dans une fraternité du risque.

Pendant plusieurs mois, les participants à l’atelier improvisent, jouent avec leurs corps et avec les mots. Ils acquièrent les techniques de gestion du stress, placement de la voix, respiration, ancrage, relaxation. Ils inventent des histoires de toute pièce ou s’inspirent de leur réalité. Petit à petit, un spectacle naît.

Pour beaucoup, l’activité n’a de sens que s’il y a représentation devant un public. Dans notre travail et nos débats, il y a des sujets qu’ils ont à cœur de porter sur scène mais il y a aussi la notion de défi: prouver qu’ils peuvent le faire. Pour certains, c’est à leur famille et notamment leurs enfants, pour d’autres c’est à leur assistante sociale ou autres référents qu’il faut montrer le résultat de leur travail. Dès lors, ils se montrent méticuleux sur le choix des mots et ils sont attentifs à dire des phrases correctes. Et pourtant, certaines expressions sont tellement plus poétiques dans leur français approximatif !… Le choix final se fera après débat… Là, de nouveau, nous entrons dans une phase d’urgence et de stress.

Cependant, je reste attentif à ce que le groupe soit conscient de ce qu’il va produire sur scène. Et que chacun puisse exprimer ses enjeux liés à la représentation. Enjeux personnels mais aussi enjeux collectifs.

Ainsi en mai 2012, au CPAS de Namur, le groupe avait choisi de porter sur scène des thèmes importants pour eux: l’attente de papiers et de permis de travail, la recherche d’emploi, le décrochage scolaire des enfants, les incivilités et le travail au noir.

Ce dernier thème avait été abordé de manière désinvolte. Alors que pour la plupart, c’était l’unique moyen de boucler les fins de mois. Quand j’ai attiré leur attention sur le fait qu’ils allaient jouer cette scène devant de nombreux travailleurs sociaux et responsables du CPAS, leur première réaction a été de censurer cette partie du spectacle.

S’en était suivie une longue et passionnante discussion sur la débrouillardise et les multiples moyens de s’en sortir dans une société où trouver du travail constitue toujours un exploit.

Pour moi, il n’était pas question de supprimer et d’occulter cette réalité que beaucoup connaissent… Mais il était primordial qu’ils la jouent en toute connaissance de cause et surtout qu’ils puissent faire la différence entre eux et leur personnage, entre la réalité et la fiction ; car pour certains, il existe toujours la crainte d’être jugés sur base des paroles prononcées dans le spectacle. Ceci est révélateur de la difficulté de prendre de la distance par rapport à l’objet théâtral. Sans oublier qu’un certain nombre de participants viennent de pays où il n’existe pas de liberté d’expression.

Le moment de la représentation constitue l’unique occasion de mettre en présence les familles et les travailleurs sociaux. Nous la faisons suivre d’un moment d’échanges formels (un débat) et informels (autour d’un verre). L’évaluation finale permet à chacun de mettre des mots sur ces rencontres et sur l’accomplissement, ou non, de leurs enjeux.

4. Une création à diffuser

Toujours à Namur, le Ciep-Alpha, association active dans le domaine de l’Éducation Permanente, nous donne du temps…. En effet, nous avons la chance de collaborer avec cette équipe depuis une petite dizaine d’années. Nous sommes donc connus par toutes les personnes qui fréquentent l’association.

Durant la saison 2010-2011, cela a débouché sur un projet ambitieux. Les personnes qui constituaient le groupe de base avaient déjà connu une ou plusieurs expériences avec nous.

Plusieurs d’entre elles avaient connu la rue, la violence de celle-ci et même la prison. Leurs témoignages poignants et précieux ont servi de base à la création de « Ça ouvre à 21h30 », un spectacle qui veut dénoncer les conditions d’accueil des gens de la rue. Le réalisme cru de la situation de départ (des personnes qui attendent devant la grille d’un centre d’accueil de nuit, une soirée d’hiver) est contrebalancé par des monologues qui constituent chacun des échappées poétiques. Les participants, qui se sont investis profondément dans l’écriture de ces monologues, les ont appelées… les bulles.

Motivé et profondément investi tout au long de la création, de l’écriture et des répétitions, le groupe commence, par crainte de n’être pas prêt, à « freiner » à l’approche de la première représentation.

Dès lors, nous repoussons la date et programmons deux rencontres avec d’autres ateliers pour permettre à notre petit groupe de prester en petit comité et avec le moins de pression possible.

5. Une diffusion « étape par étape »…

Depuis de nombreuses années, la Compagnie Buissonnière organise des Rencontres d’Ateliers en étapes de travail[1]. Le principe en est de permettre à chaque atelier de présenter un extrait (+- 10 minutes) de son futur spectacle. Et ce sans la pression inhérente à une représentation officielle.

Nous choisissons de montrer les 3 premières scènes aux membres des autres ateliers présents à cette journée. Tétanisés par le trac, ils sont à peine audibles et dégagent malgré eux une sensation de « souffrance ». Mais le cap de cette première fois est passé sans dommage collatéral. Les autres groupes manifestent leur intérêt pour voir le spectacle terminé et cela suffit à les remotiver.

Une deuxième rencontre est organisée à l’occasion du « Festiva’Liens »[2] à Namur, à la Maison de la Culture. Le principe est le même: présenter une étape de travail à d’autres personnes en phase de création mais dans un lieu plus grand et plus solennel. Cette fois, on les entend. Ils sont encore « envahis » par le stress mais il y a clairement évolution.

La grande première est prévue pour la journée Internationale de l’Alphabétisation (le 8 septembre). Le public est donc constitué uniquement d’apprenants des différentes associations namuroises ; la plupart sont donc des « têtes connues ». Le public va vite se reconnaître dans les réalités décrites sur scène. Malgré quelques maladresses et raideurs, le spectacle passe comme une lettre à la poste. Cette fois, le groupe est réellement rassuré sur son potentiel et sur le potentiel du spectacle. Il s’agit donc de penser à sa diffusion.

Avec ce groupe qui reste fragile, nous devons avancer en pensant avant tout à les rassurer et à les consolider. Pour cela, nous pensons à jouer une fois par mois pour nous donner le temps de répéter et affiner les dialogues. Nous sommes attentifs à choisir des lieux et des publics qui ont une importance réelle pour eux.

La première représentation sera pour leurs camarades de classe et les membres de l’association, plus quelques amis et membres de leurs familles.

La deuxième, moment extrêmement important, sera pour les enseignants d’une école où l’une des comédiennes a inscrit ses enfants. Moment magique et émouvant que cette rencontre avec des « maîtres d’écoles » pour eux qui en conservent un souvenir le plus souvent traumatisant. C’est également l’occasion pour le CIEP-ALPHA de se faire connaître et de jeter des ponts pour des collaborations futures.

La troisième est prévue pour de futurs assistants sociaux de l’Institut Cardijn à Louvain-La-Neuve. Débat instructif avec ces jeunes qui seront bientôt de l’autre côté de la barrière.

La quatrième? Dans un beau théâtre ! Ce sera à la Maison de la Culture, en première partie d’un artiste connu. Et voilà nos comédiens amateurs, anxieux de jouer devant 400 spectateurs venus, à l’origine, pour rire aux multiples jeux de mots de Bruno Coppens, cet expert en la matière.

Durant la représentation, un silence de mort… Je suis inquiet. Ce public ne va peut-être rien comprendre à notre « objet théâtral » hors du commun. Fin du spectacle, tonnerre d’applaudissements !!! Durant l’entracte, obligatoire pour installer le décor de Bruno Coppens, la petite troupe se mêle au public. Et beaucoup de personnes viennent leur signifier l’immense émotion ressentie face à leur réalité, jusque là méconnue… Belle reconnaissance, certains marchent en planant à vingt centimètres au-dessus du sol.

Cinquième et dernière représentation, à l’occasion du Printemps de l’Alphabétisation. 300 apprenants dans la salle qui, eux, réagissent au quart de tour ! Ils rient, exultent, applaudissent... Dans les coulisses, l’excitation est à son comble... Au point que Christine fait une vilaine chute. Je lui porte secours et ordonne aux autres de terminer sans elle, coûte que coûte. Mais Christine, malgré une immense douleur aux côtes, remonte sur scène et achève la représentation sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Acte héroïque qui atteste de l’importance que le spectacle a pris dans sa vie.

Nous entamons le débat qui ne doit durer que 10 minutes car il y a encore d’autres activités prévues. Les questions fusent ! Après 30 minutes, pressé par les organisateurs, je mets fin à cet échange passionnant. Un formateur dans la salle dit qu’il est impressionné par l’aplomb des comédiens qui répondent en regardant le public droit dans les yeux.
De fait, je me souviens que deux ans plus tôt, il était impossible d’avoir un regard fixe, un regard les yeux dans les yeux. Aujourd’hui c’est un regard qui dit: « Je suis ce que je suis et je n’en ai pas honte. Je suis ce que je suis et je n’ai plus peur de vous et de votre jugement ». Je prends alors conscience du chemin parcouru ensemble…

6. En conclusion…

Chaque aventure est particulière et chaque projet est à réinventer. Pour que ce type de projet puisse exister, il faut être très attentif à l’articulation entre le porteur du projet (l’animateur, formateur ou le travailleur social) et le comédien-animateur. Il faut vérifier, à travers plusieurs réunions, que les deux parties sont toujours sur la même longueur d’ondes. Vérifier aussi que le groupe est toujours derrière le projet ou s’il convient de le réajuster.

Cette attention, tout au long du parcours, demande beaucoup d’énergie.

Mais quand les participants expriment ce qu’il ont retiré de cette aventure: un affranchissement, plus d’aisance dans la prise de parole, plus de confiance en eux, une meilleure écoute, du respect, du plaisir, de la fierté, de la motivation, de la solidarité, une réflexion sur la société, des idées pour un meilleur vivre-ensemble… Quant au public venu à la rencontre de cette troupe hors du commun, le fait qu’il ait été touché d’une vive émotion et que se soit opéré chez lui un changement de regard permet de mesurer le chemin parcouru.

A propos de l'auteur

Bruno Hesbois est le fondateur et le coordinateur de la Compagnie Buissonnière (Compagnie de Théâtre-Action basée à Houyet).
Il est aussi le Responsable du Secteur Théâtre Action du Service de la Culture de la Province de Namur.

Références/Notes

[1] Nous décrivons en long et en large ce concept dans un article paru en 2006 dans le livre « Théâtre-Action, de 1996 à 2006, théâtre (s) en résistance(s) » paru aux Éditions du Cerisier.

[2] Le Festiva’liens réunis des ateliers de créations artistiques portés par des associations du champ social et ce dans différents domaines (théâtre mais aussi arts plastiques, vidéo, photo, etc….)