Rencontre avec Véronique Herman, propos recueillis par Delphine Huybrecht, avec la collaboration de Martine De Keukeleire et Raphaël Darquenne, Le GRAIN, juillet 2015

Le Centre de formation Cardijn (Cefoc) est une association d’éducation permanente qui propose des formations dont l’objectif est de s’interroger en groupe sur le sens des expériences humaines dans leurs diverses dimensions. La visée est d’amener les participants à construire une société démocratique en devenant véritablement sujets et acteurs de leur vie personnelle, sociale, culturelle et politique.

printbuttonA la différence de beaucoup d’autres associations de formation qui promeuvent le « vivre ensemble » et qui choisissent, pour diverses raisons, de laisser les convictions philosophiques ou religieuses de leurs participants « au vestiaire », le Cefoc a pris le parti de les prendre en compte et de les mettre au travail dans certains processus. Nous explorons ici avec Véronique Herman, formatrice à Bruxelles, les tenants et aboutissants de ce choix méthodologique, ses avantages et inconvénients.

Le thème du « vivre ensemble » est devenu plus à la mode que jamais depuis ce début d’année 2015 et chacun y est allé de sa proposition pour le promouvoir. On a ainsi assisté à la mise sur pied d’un cours de citoyenneté dans les écoles[1], qui a été largement débattu, et on sait que les fonds consacrés à la cohésion sociale à Bruxelles[2] ou les fonds FIPI au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles seront recentrés sur le vivre ensemble et moins sur l’intégration sociale. Le Cefoc propose d’appuyer la réflexion de ses groupes sur la prise en compte des convictions comme « ressources pour l’action ». Nous avons rencontré Véronique Herman, formatrice à Bruxelles, pour qu’elle nous expose les avantages et inconvénients de l’approche. Un livre est paru sur ces questions en décembre 2014, il s’intitule « Les convictions, en débat ou au vestiaire ?[3]».

DH - Madame Herman, avant d’aller plus loin dans l’exploration de votre démarche, j’aimerais une mise au point conceptuelle : qu’appelez- vous des « convictions » et comment les distinguez-vous des « valeurs » et « opinions » ?

VH - Il n’y a pas une définition universellement reconnue du terme « conviction ». Au Cefoc, quand on a voulu écrire sur ces questions-là, on s’est dit qu’on allait nous-mêmes clarifier, en partant des idées du groupe, ce que l’on entendait par le mot « conviction ». On a monté un groupe d’écriture collective composé de bénévoles et de permanents. Ils se sont réunis sept fois. Ca a donné ceci : une conviction est une « affirmation porteuse de valeurs, que l’individu fait sienne par acquis et par construction, dans le contexte socio-culturel qui est le sien aujourd’hui et qui permet de débattre, de prendre position et d’agir dans la société dans une perspective éthique ». Cela signifie qu’une conviction, on ne la construit pas à 100% tout seul, on reçoit une série de choses et puis on les retravaille, on les fait siennes par acquis et par construction. La référence au « contexte socio-culturel particulier » contient l’idée que les convictions ne sont pas quelque chose d’atemporel qui « flotte » au-dessus des différentes sociétés, des différentes époques… On affirme quelque chose, ce qui permet d’entrer en débat avec d’autres, ça permet de prendre position sur certaines questions et d’agir dans une perspective éthique. Cela renvoie à tout un ensemble de convictions parmi lesquelles on peut distinguer les convictions philosophiques et religieuses. Ce à quoi on tient, c’est à l’idée qu’une conviction est construite, connectée à un contexte socioculturel mais aussi dans un rapport à l’action, en ce sens que la conviction donne une assise pour orienter son agir. D’où le lien avec l’éthique. Pour nous, les convictions sont intéressantes et utiles si elles servent à orienter l’agir, pas si elles sont complètement déconnectées. Donc, on les travaille dans ce sens-là.

DH - Si on regarde les formations du Cefoc, on en trouve une sur le temps, par exemple. Comment choisissez-vous vos thèmes et comment définiriez-vous les questions que vous creusez ?

Nous travaillons toujours nos questions sous l’angle du sens. Au départ de questions qui reviennent de façon récurrente chez nos participants, on élabore un module. Tout un temps, on recevait beaucoup de questions sur la parentalité et sur la question du temps, avec une impression chez beaucoup de vivre dans une société où le temps est « malade », où le temps s’accélère. Cela devient une question de sens… Pourquoi courons-nous comme cela ? Pour nous, le sens a quatre dimensions essentielles : premièrement, la direction à prendre, l’orientation ; deux : la question de la signification ; trois : la question de la cohérence, et enfin quatre, la question des références. Pour nous, le sens c’est tout ça. Donc, la question des convictions philosophiques et religieuses, elle est dans ce pôle-là, celui des références, mais on ne va pas se contenter de cela ni même partir de là. Si on part de la question du temps, on va amener les personnes à raconter comment elles vivent le temps à partir de petites expériences… Quand j’étais enfant, ça se passait comment ? Et maintenant, qu’est-ce qui a changé ou est plus compliqué ? Ou différent ? Et là les gens vont dire, par exemple « je suis en déficit de cohérence par rapport à cela », « j’ai l’impression d’avoir une vie éclatée », alors on va travailler l’axe de la cohérence. On explore les quatre dimensions.

DH - Est-ce qu’on peut dire que dans cette formation dédiée au temps vous aidez les gens à mieux gérer leur temps ou à se décomplexer s’ils laissent tomber certaines tâches parce qu’on ne peut pas tout faire ? Est-ce qu’il y a un but de développement personnel ?

VH - Pas directement, on ne donne pas de recettes, on se propose de prendre de la hauteur par rapport aux situations de la vie quotidienne, de les analyser, de voir quels en sont les enjeux, d’identifier quels sont les mécanismes qui écrasent les personnes, quels sont les mécanismes qui leur permettent de se tenir debout, quels sont les collectifs qui peuvent venir en support…

DH - Dans « ressources pour l’action » il y a « action » ! Mais je ne vois pas très bien où est l’action collective dans votre démarche ?

VH - Nos formations s’articulent à une action mais en général nous ne la menons pas nous-mêmes : nos participants seront réorientés vers des collectifs où ils sont déjà acteurs : dans leur famille, à leur travail, au sein des communautés religieuses, etc… là où ils ont les pieds ! Les formations commencent toutes par la question « où est-ce que j’ai les pieds ? »  On le leur demande au début de la formation, et à la fin de la formation, on creuse la question « Qu’est-ce que je vois qui peut changer là où j’ai les pieds, en lien avec la question travaillée ?». Parfois, le parcours peut en amener certains à prendre aussi des engagements nouveaux : dans un comité de quartier, un syndicat, une association de parents… C’est cette boucle qu’on essaie de faire. Il arrive, quand cela s’y prête, qu’on mène nous-mêmes une action mais ce n’est pas systématique. J’ai une collègue formatrice qui a travaillé en collaboration avec une maison médicale à Schaerbeek… Et bien, la démarche du groupe a abouti à une interpellation de l’échevine de la mobilité parce qu’une des grosses préoccupations des habitants pour le vivre ensemble dans le quartier était l’état des trottoirs :mal foutus, déglingués, etc… On a conçu l’interpellation avec le groupe. Mais ce n’est pas à chaque fois comme ça, la plupart du temps les actions sont renvoyées vers l’extérieur, avec le bénéfice d’avoir travaillé les questions en groupe au sein du Cefoc. Donc, dans le groupe sur le temps, la démarche a été de voir et de comprendre les phénomènes. « Bon ! Cette pression que je ressens continuellement, mon impression de ne jamais pouvoir arriver au bout de ma liste de choses à faire, mon agenda qui explose, comment ça se fait, dans quel contexte de société est-ce que cela s’inscrit ? » « Quelle a été l’évolution dans l’histoire de ce rapport au temps ? ». Ce travail d’analyse a permis de mettre en lumière que notre rapport au temps actuel est lié à une logique du « tout à la production et à la consommation », à des convictions néolibérales majoritaires et écrasantes pour les personnes. Ensuite, un détour par « Comment ça se vit ailleurs dans le monde ? » a permis de voir qu’un autre rapport au temps est possible. Partis de là, on s’est demandé où on pourrait trouver des ressources pour résister, pour essayer de vivre le temps autrement, et là on a exploré les différentes traditions de sens et de foi, on a été voir « Tiens, est-ce que dans l’Islam, dans ses textes, dans sa pratique, dans sa manière de voir le monde, est-ce qu’il y a quelque chose sur le temps ? » Par exemple, on a invité un Imam qui est venu parler du temps dans l’Islam, de l’importance des temps d’arrêt qui ponctuent une journée, pour se connecter à une dimension de verticalité qui nourrit un rapport au temps plus apaisé, non centré sur la rentabilité. On a fait venir un moine, qui a expliqué comment dans un monastère on alterne prière, travail, vie communautaire,… On a fait venir deux Juifs qui nous ont expliqué le sens du jour du Shabbat, qui est un jour où on arrête tout dans la semaine, qu’on met en dehors du temps de la productivité, etc…

Donc on est allés voir, et on s’est dit « Tiens, on a des points d’appui, là, des ressources pour nourrir un autre rapport au temps ». A la fin de l’année chacun a pu dire : « Voilà, aujourd’hui, comment mon rapport au temps a évolué différemment… » Ils ont tous dit : « Ben oui, j’ai pas encore de solution clé sur porte, j’aimerais bien aller plus loin dans le « que faire », mais une personne a dit « j’ai pris l’équivalent d’une semaine de congé pour assister à cette formation, mais ce n’était absolument pas du temps perdu, j’ai maintenant des repères pour élaguer certaines choses, voir comment j’élague, je simplifie » etc… Ce ne sont pas des changements spectaculaires mais je pense que ça renforce tout de même les sujets dans leurs capacités de faire des choix, de s’engager dans des chemins nouveaux.

DH - Quels sont les avantages de prendre les convictions en considération ?

VH – Nous, notre objectif c’est de former des sujets acteurs, de renforcer des personnes debout, fières de ce qu’elles sont, en capacité d’analyser les situations dans lesquelles elles vivent et monde autour d’elles. Capables aussi d’entrer en relation et d’agir avec les autres. « Acteur » cela veut dire capable de prendre sa place dans la société, de s’engager dans la transformation de la société, donc on lie fort les deux, sujets et acteurs. Nous on se dit « Comment est-ce qu’on pourrait renforcer des sujets en disant aux gens de laisser une partie de leur identité – leurs convictions, y compris philosophiques et religieuses - au vestiaire ? » C’est presque pas possible dans notre façon de voir les choses, ça fait partie du sujet et on part de l’idée que reconnaître cette partie-là de l’identité, lui donner droit de cité, cela contribue à une reconnaissance pleine et entière du sujet et que s’il n’y a pas cette reconnaissance pleine et entière du sujet il est amputé d’une ressource pour passer dans l’action collective en interaction avec d’autres, ce n’est que pris dans toutes ces dimensions qu’il peut se mettre en position d’acteur avec d’autres. On trouve aussi que, à un niveau plus collectif, on a intérêt à ce qu’il y ait des lieux où les convictions philosophiques et religieuses, dans leur diversité, trouvent un endroit pour s’exprimer et se confronter de manière critique. S’il n’y a pas cela, le risque d’enfermement dans des particularismes est plus fort, tandis que s’il y a des lieux où on peut s’interpeller les uns les autres, non pas essayer de convaincre l’autre mais entendre et du coup accepter de porter un regard moins absolu, moins crispé peut-être, un regard neuf sur sa propre conviction, bousculé par l’autre, respecté par l’autre aussi, c’est une manière de lutter contre des identités fermées ou des particularismes trop forts.

DH – Je me suis renseignée sur l’histoire du Cefoc, vous avez une histoire chrétienne assez claire et donc la volonté de travailler les convictions comme ressources pour l’action paraît assez logique, mais on a l’impression que vous ne travaillez pas ces questions dans toutes vos formations. Est-ce une démarche consciente ?

VH - Avant d’être une organisation d’éducation permanente, dans les années ’60, le Cefoc était, un séminaire, on y a donc toujours beaucoup parlé des convictions. Au départ, l’évidence de Dieu était davantage partagée par les gens qui fréquentaient le centre, des chrétiens presqu’uniquement, donc. L’approche qui était développée alors permettait un regard critique sur ses convictions, et, déjà, un lien avec l’action. Une des sources d’inspiration du travail était la théologie de la libération venue d’Amérique Latine. Et puis petit à petit, à l’intérieur même du christianisme, on a vu apparaître beaucoup de critiques internes, de prise de distance par rapport à cette évidence : « au fond est-ce ce qu’on a toujours cru est vrai ? On est remis en question, bousculé par la raison ». Il y a eu donc une diversification au sein de notre public, et puis l’ouverture progressive au pluralisme qui maintenant est complet, comme dans beaucoup d’associations. Ca nous a amenés non pas à mettre au vestiaire la question des convictions mais à la situer autrement. On est sortis du cadre exclusif de l’évangile, même si dans l’évangile on était toujours à la recherche d’une vision libératrice de Jésus. Ce qui a changé, c’est l’hégémonie du christianisme par rapport à la question du sens. Le christianisme est un des réservoirs de sens dans la société d’aujourd’hui, au même titre que la laïcité, que l’islam, que le bouddhisme...

DH - Il a fallu que les formateurs du Cefoc s’équipent de nouveaux outils pour harmoniser le dialogue entre les gens de différentes convictions ?

VH - Les outils ont évolué, ce qui est resté central, c’est notre démarche qui consiste à partir du vécu des personnes, jamais de la théorie. Ce qui a évolué, surtout ici à Bruxelles, c’est la manière de croiser les regards, particulièrement sur la question du sens. On a eu toute une série de groupes qu’on a fait travailler en « regards croisés ». Je peux donner un exemple, c’est plus parlant. Dans un groupe où il y avait une moitié de musulmans, un quart de chrétiens d’Afrique - pour qui l’évidence de Dieu reste majoritairement beaucoup plus forte- et un quart de Belges d’origine, qui vivaient des rapports plus ou moins distants à la foi chrétienne (l’une se disait athée), on a , à partir de petits récits de vie, choisi de réfléchir à la question de la transmission : « Pourquoi est-ce qu’on veut transmettre, qu’est-ce qu’on veut transmettre aux générations futures, pourquoi cette question nous préoccupe, etc. » Les participants ont exprimé que ce qui était important à transmettre pour eux. Côté non musulman, c’était surtout des valeurs. Et puis on a procédé à une exploration des convictions en présence. On est allés dans une mosquée, dans une église, pour se demander : « Tiens, la transmission au niveau collectif cela se passe comment ? » Dans ces cas-là, on se laisse interpeller les uns par les autres, il y a des choses qui choquent… Quand on entre dans une mosquée on entre dans l’univers de l’Autre, c’est un univers particulier dans lequel on n’a pas l’habitude d’entrer… On est choqués et après on travaille sur ce qui nous choque, nous interpelle, nous paraît difficile à accepter. Qu’est-ce qui, au contraire, nous fait revoir à nouveaux frais notre propre manière de voir le monde ? On ne doit pas seulement apprendre des choses mais aussi on doit croiser les regards, voir en quoi l’univers particulier de l’autre interpelle mon univers particulier, qu’est-ce qui va rester à jamais comme irréconciliable, qu’est-ce qui peut être nourrissant pour la vie commune et pour l’action. On a donc, petit à petit, construit une manière de faire qui n’existait pas chez nous.

DH - Est-ce que les gens qui participent à vos formations savent d’emblée que vous allez traiter la question des religions ? Parce qu’il y a des gens qui n’ont peut-être pas envie qu’on en parle, il y a une partie des musulmans, par exemple, qui craignent de s’exprimer de peur d’être rejetés. Vous l’annoncez, cette démarche ?

VH - Dans ces groupes « regards croisés », oui, on annonce que les convictions seront une des choses que l’on va interroger… Avec délicatesse, et respect. Je me souviens d’un groupe où une personne nous a avertis : « Avec les questions de religion il faut vraiment y aller doucement, parce que c’est vraiment un terrain sensible ». Effectivement, on l’a fait par petites touches mais au départ de ce que les gens amenaient eux-mêmes.

DH - Mais dans les groupes, il n’y a pas parfois des clashes entre les participants, des gens pas délicats ?

VH - On prend beaucoup de précautions, on pose un cadre au début avec des consignes claires d’écoute bienveillante, de non jugement. On doit respecter la parole de l’autre jusqu’au bout, on s’abstient de donner des conseils à l’autre… Nous, on pose un cadre comme formateurs et on y veille, à ce cadre ! S’il y a un clash –et il y en a- on travaille le clash, qui est très souvent une occasion d’aller plus loin. On a des outils aussi pour travailler le clash. On commence par le niveau émotionnel de ce qui s’est passé. Si les émotions ne sont pas dites et déposées, un travail d’analyse est souvent rendu impossible. On pose des questions du type : « Quelle a été la référence, la corde sensible qui a été touchée chez moi ? » On explore le cadre de référence de l’un et de l’autre et de situer le conflit non pas au niveau interpersonnel mais bien au niveau sociocognitif pour désamorcer l’aspect « de personne à personne » et le placer sur le plan des idées. On le décode à ce niveau-là. Malgré les précautions et l’aspect « cadré » de la démarche, j’ai déjà eu dans un groupe une personne qui a quitté parce que ça avait été trop dur pour elle d’entendre relativiser certaines de ses certitudes et malgré le travail du conflit.

DH - Le travail du conflit se fait également en groupe ou bien individuellement ?

VH - Oui, on dépersonnalise, on permet l’expression de l’émotion et puis on dit « Voilà ! c’est pas seulement Madame X, Monsieur Y, ce sont deux façons de voir, deux visions du monde qui se sont opposées », et alors, ça fait avancer tout le monde de le travailler ensemble. Mais c’est dur, vraiment dur parfois ! Quand on en arrive-là, on sent qu’on touche à des parts très sensibles de l’identité des personnes et des groupes. Mais c’est de la traversée des conflits qu’on tire souvent le meilleur.

Vous faites des groupes de combien de personnes environ ?

VH - On fait des groupes entre 8 et 15 personnes, autour de 10-12. On amène des personnes à raconter leur histoire, donc on ne fait pas ça en groupes trop grands.

DH - Quels sont les avantages et inconvénients de mettre les convictions en débat ou au vestiaire ?

VH - Je crois qu’il y a plusieurs choix, des options y compris philosophiques, qui sont là derrière, plutôt que vraiment des avantages et des inconvénients. Il peut y avoir dans la décision de ne pas aborder les convictions, premièrement une conception de la séparation vie privée-espace public plus tranchée, c’est en général la position de la laïcité, que je respecte, mais qui n’est pas la nôtre. « Les convictions sont une affaire personnelle et privée, elles n’ont rien à faire dans les lieux collectifs et publics etc »… C’est une option philosophique qui a pour objectif de rendre l’espace public neutre.

DH - Mais pourtant un groupe de personnes en formation n’est pas vraiment un espace public ?

VH - Oui mais disons que les ASBL qui travaillent et montent des animations en cohésion sociale ou en alphabétisation estiment mettre en œuvre une politique publique par délégation, c’est à ce niveau-là qu’elles peuvent choisir de rester sur une option de séparation vie privée/ espace public. Il y a beaucoup de lieux aussi, par exemple dans l’insertion socioprofessionnelle, où l’objectif premier c’est de travailler les compétences professionnelles et l’employabilité des personnes et on peut se dire que les convictions philosophiques et religieuses n’ont rien à faire là… Tandis que nous on travaille des questions de sens, et alors c’est presque automatique de toucher à la question des convictions.

Mais je crois aussi que si beaucoup d’associations qui travaillent les questions du vivre ensemble et de la cohésion sociale n’abordent pas les convictions, c’est parce que c’est potentiellement conflictuel. C’est clair qu’il faut s’équiper et que comme formateur il faut soi-même être assez clair sur ce qu’on veut mettre en place comme dispositif pour qu’il y ait une expression mais que celle-ci ne se fasse pas n’importe comment. Il faut absolument une méthode pour laisser venir ces questions-là et les travailler, et je pense que beaucoup d’associations n’ont pas cela dans leur boîte à outils parce que leur histoire a été différente et que leurs objectifs ne sont pas les mêmes que les nôtres au Cefoc. J’ai été témoin d’un épisode de clash dans une association d’ISP et je veux bien croire que si on n’a pas les outils pour gérer les clashes il vaut mieux s’abstenir parce que ça peut déraper et blesser très profondément des personnes. Les convictions, cela tient à l’identité, c’est une partie de l’identité pour beaucoup et en plus une identité blessée, stigmatisée pour beaucoup de musulmans aujourd’hui. Si on met ça comme ça en pâture sans préparation c’est potentiellement explosif pour un groupe. Moi, je pense que c’est une des raisons importante. Il y a aussi l’histoire de la société belge où on a fort séparé l’église et l’Etat et donc tout ce qui pourrait revenir à une immixtion des religions dans la vie publique, politique, nous rend méfiants… On a peur d’une religion qui redeviendrait dominante par rapport à la société civile, on porte cela dans notre bagage, c’est compréhensible

DH - On parle beaucoup de nos jours du vivre ensemble, de l’interculturel, et un cours de citoyenneté devrait être créé à la rentrée 2016. Vous avez certainement une expérience à transmettre sur ces questions aux acteurs de l’école, ou aux acteurs associatifs ?

VH - Pour l’instant, nous avons développé peu de contacts avec le monde scolaire. Je sais que Pax Christi a été interpellé après les événements de Charlie Hebdo pour outiller des enseignants par rapport à l’agitation autour des questions de religion, de liberté d’expression, etc. On a été interpellés par des aumôniers de prison à Liège qui sentaient bien que la question des religions dans la prison devenait quelque chose de très très brûlant, et ils se sont dit : « Il faut qu’on se mette ensemble, les différents aumôniers : musulman, laïc, juif, et qu’on travaille entre nous d’abord» car chacun a son créneau, son public, sa manière de travailler… Il n’existe pas de kits tout faits pour travailler ces questions. Dans l’approche du Cefoc, on va d’abord écouter ce que les gens vivent, les questions qui se posent et puis on propose des démarches d’analyse sur mesure… On pourrait, pourquoi pas, le faire pour des groupes d’enseignants.

DH – Quel est l’effet de vos formations sur les personnes ?

VH - A l’issue des groupes, la dimension identitaire des convictions est moins crispée, on est moins en train de vouloir défendre son point de vue quand on a été écouté positivement par l’autre, quand on a vécu un temps assez prolongé avec des personnes qui ont une autre culture, une autre conviction, quand on a été dans des partages d’expériences prolongés… Les personnes sont souvent beaucoup moins sur la défensive et sont parfois plus critiques par rapport à leurs propres convictions en disant « ben oui, ça je pourrais laisser tomber, ce n’est pas essentiel». Elles ont une démarche d’aller chercher le sens profond de ce qu’elles font, de leurs pratiques, de leurs évidences…. Elles cherchent le sens que cela donne à leur existence personnelle et collective, cela ne rend pas les convictions moins fortes mais moins absolutisées et davantage connectées au sens de l’existence, elles poussent à se mettre au service du bien commun avec d’autres.

DH – Est-ce qu’au final il y a une construction commune ? Chacun reste soi-même et une construction commune s’élabore ?

VH - Oui il y a une prise de conscience qu’on appartient à un monde commun qu’on a intérêt à co-construire en mettant en commun toutes les énergies parce que les enjeux de société sont énormes, les enjeux de société, les enjeux de l’école, du monde du travail… On a intérêt à être tous dans une dynamique de co-construction.

DH - Quelles sont les limites de l’approche ? La difficulté de sensibiliser certaines personnes qui refuseraient vos formations ? Comment faites-vous pour intéresser des personnes à participer à vos formations ?

VH - Le bouche-à-oreille fonctionne pas mal, nous avons un public fidèle qui parvient à amener de nouvelles personnes. Ca reste un créneau important. Ici à Bruxelles nous avons eu une démarche volontariste à un moment donné, parce que ça n’avait aucun sens qu’une association avec un passé clairement chrétien propose des formations à un public musulman. Donc, nous avons trouvé une association portée par des personnes musulmanes comme partenaire, « Sagesse au quotidien ». Avec eux on co-construit les formations et nous mettons ensemble nos publics. Ce partenariat est une manière d’enrichir encore les échanges.

Par ailleurs, dans certains cas, nous sentons malheureusement les limites de notre approche. Certaines personnes, par exemple, nous disent en fin de formation : « C’était sympathique de rencontrer des musulmans, les participants à cette formation sont des gens bien, mais je reste quand même choqué quand je vois dans la rue la multiplication des femmes voilées, ou quand j’apprends qu’il y a eu des attentats ». Les attitudes xénophobes sont parfois terriblement ancrées. Nous mesurons dans ces cas-là la limite de notre action : des choses ont bougé au niveau des contacts interpersonnels, mais pas toujours sur un plan plus politique ou sociétal.

Références

DEWEZ J. (Coordination), Les convictions, en débat ou au vestiaire ? Cefoc, décembre 2014, 110 pages.

Amahjour L., Herman, V., Quand les convictions s’invitent dans une démarche de formation interculturelle. Partie I : La genèse d’un partenariat. Analyse 1, Cefoc, mars 2014, en ligne sur http://www.cefoc.be/IMG/pdf/analyse_1_2014-2.pdf [Consulté le 23 septembre 2015].

Amahjour L., Herman, V., Quand les convictions s’invitent dans une démarche de formation interculturelle. Partie II : Parcours d’un groupe. Analyse 2, Cefoc, mars 2014, en ligne sur http://www.cefoc.be/IMG/pdf/analyse_2_2014_.pdf [Consulté le 23 septembre 2015].

Amahjour L., Herman, V., Quand les convictions s’invitent dans une démarche de formation interculturelle. Partie III : Un projet ancré dans une relation interpersonnelle. Analyse 3, Cefoc, mars 2014, en ligne sur http://www.cefoc.be/IMG/pdf/analyse_3_2014_.pdf [Consulté le 23 septembre 2015].

Notes

[1] Lire Huybrecht, D., Un nouveau cours de citoyenneté ? Comment et pourquoi ? Petit tour critique des points de vue, Le GRAIN, Juin 2015, en ligne sur http://legrainasbl.org

[2] Lire Vallet C., Cohésion sociale : le changement dans la continuité ?, CBCS, décembre 2014, en ligne sur http://www.cbcs.be/Cohesion-sociale-le-changement

[3] Dewez J. (Coordination), Les convictions, en débat ou au vestiaire ? Cefoc, décembre 2014, 110 pages.
Lire aussi les trois analyses : « Quand les convictions s’invitent dans une démarche de formation interculturelle », sur http://www.cefoc.be/Quand-les-convictions-s-invitent