Delphine Huybrecht, Le GRAIN, Novembre 2015[1]

Depuis maintenant quatre ans, des professionnels de l’éducation et de la santé mentale (enseignants, directions d’école, éducateurs, assistants sociaux, psychologues, professionnels de l’aide à la jeunesse), travailleurs dans un même quartier, se réunissent pour s’interroger ensemble en ateliers interdisciplinaires autour des situations familiales difficiles qu’ils rencontrent. Le Projet de prévention générale Adoquartier est le prolongement de ces travaux. Sous la houlette du Grain, des sessions d’analyse en « focus groups » ont été menées sur le thème: « Les ados entre familles et écoles : Quels chemins ? »[2]. Après avoir pris connaissance, dans une première analyse, des constats posés par ces professionnels, le temps est venu d’aller un pas plus loin et d’explorer les pistes d’actions concrètes qu’ils proposent.

printbuttonIntroduction

Dans une précédente analyse parue en septembre dernier, nous faisions état de la première étape d’un projet baptisé Adoquartier. L’ASBL Le GRAIN y soutient la réflexion d’un groupe d’intervenants sociaux des secteurs de la jeunesse et de la santé mentale autour du thème « Des ados entre famille et école… Quels chemins ? ». Deux séances de « focus groups »[3] consacrées au thème ont permis de cerner les problématiques auxquelles sont, au jour le jour, confrontés les intervenants éducatifs présents, et de caractériser une série de liens dans lesquels sont pris, enfermés, pourrait-on dire parfois, les individus selon qu’ils soient caractérisés comme « parents », « jeunes en décrochage », « adolescents », « enseignants », « acteur associatif », dans le quartier[4] où se déroule cette recherche.

Au cours d’une seconde séance organisée un mois après la première, les mêmes participants ont été amenés à se prononcer sur les pistes à suivre et les actions à mettre en place pour développer une véritable politique de prévention des ruptures subies par les jeunes du quartier concerné[5]. Au préalable, les chercheurs du GRAIN avaient mis en exergue les « constantes » découvertes. Pour cette deuxième rencontre des focus groups, les questions posées étaient celles-ci : au vu des problèmes rencontrés par les adolescents, que faudrait-il selon vous Arrêter de faire, Continuer à faire, Améliorer, créer de Nouveau (méthode ACAN).

Les constats posés le 29 avril comme bases pour l’analyse prospective

Pour davantage de précisions, nous vous renvoyons à notre analyse publiée en septembre. Nous reprenons ici en résumé les principaux éléments du constat afin de constituer la toile de fond aux pistes d’action avancées.

Qui ?

Il y avait peu d’enseignants dans le panel réuni pour l’occasion. Les deux seuls enseignants présents se rattachaient à l’équipe d’un CEFA. Pas de jeunes ni de « parents d’élèves», même si une représentante d’association de parents avait fait le déplacement.

Les participants aux focus groups se rattachaient le plus souvent à ce que, lors de notre analyse, nous avons désigné par le vocable « les tiers ». Ni parents, ni enseignants, ils appartiennent au parascolaire ou à l’associatif (jeunesse ou santé mentale, accrochage scolaire, cellule EVRAS, formateur en économie sociale d’insertion, Centre Psycho-médico-social (PMS),…). En effet, leur action principale est de trianguler les relations entre familles et école. Ce sont eux qui sont mobilisés dans un premier temps pour faire évoluer ces relations. Ces tiers sont attentifs à ne pas stigmatiser et à éviter les jugements négatifs. L’empathie, la capacité à comprendre et à se mettre à la place de, prédomine chez eux. Ils préfèrent noter les aspects positifs et les qualités des parents plutôt que leurs limites. Ainsi les jeunes sont décrits par eux comme ayant de grandes aspirations professionnelles et d’importantes capacités trop souvent méconnues ou non reconnues. Les parents disposent également selon eux de compétences intéressantes, peu reconnues comme par exemple le fait d’appartenir à une culture différente et de parler plusieurs langues.

Les critiques des tiers se font plus acerbes vis-à-vis de l’école, présentée en filigrane comme une machine à sélectionner, à trier, à exclure. En même temps, l’école est traversée de problèmes sociétaux qui la dépassent et l’évocation de la situation difficile de beaucoup d’enseignants, présentés comme isolés, privés de lieux où déposer leurs souffrances face à l’ampleur de la tâche, vient apporter des circonstances atténuantes au caractère excluant du système scolaire.

La société évoquée est à la fois bloquée et en mutation. Par rapport à l’école, le rôle d’ascenseur social qu’elle jouait jusqu’il y a peu semble appartenir résolument au passé, et faute d’avoir cet objectif en ligne de mire, les acteurs doivent réinventer le sens des apprentissages.

Quoi ?

Dans le premier round, les participants ont décrit des situations de « sauvetage » de jeunes en décrochage scolaire, en détresse sociale, ou victimes de violences. Dans les cas de récits négatifs, il s’agissait d’épisodes d’échecs, des « sauvetages ratés » de jeunes. Parfois, il s’agit d’un mini-récit initiatique où l'on suit l'évolution, positive ou négative, d'un adolescent. C’est le cas lorsqu’un travailleur social nous rapporte la « success story » de deux jeunes, qui veulent réaliser avec lui un film relatant leur expérience positive, afin d’en faire profiter d’autres.

D’autres éléments sont récurrents, comme la souffrance dans laquelle sont pris les parents soumis à la rude épreuve de la précarité économique ou du refus de citoyenneté (le cas des parents sans papiers), comme celle des jeunes harcelés par leurs camarades ou leurs professeurs, ou celle des professeurs « au bout du rouleau ».

Les jeunes sont le plus souvent décrits comme pris en tenaille entre leur famille et l’école qui ne partagent pas les mêmes valeurs et communiquent mal. Dans ce contexte, le tiers intervient pour libérer la parole, remettre de la fluidité dans la communication et débloquer certaines situations.

Pour les participants, l’école est un objectif central à maintenir, et souvent, le succès ou l’échec de l’intervention se mesure en prenant l’intégration scolaire comme point de référence.

LES JEUNES : leur caractérisation

Les jeunes décrits ont des atouts, de l’ambition et des capacités, en informatique et en langues principalement. Ils ont également différents besoins auxquels il faut répondre et en premier lieu un besoin de sécurité qui se traduit par une bonne image de soi renvoyée par les adultes éducateurs, un milieu de vie exempt de violences réelle ou symbolique, et surtout, des possibilités de réalisation au plan professionnel. Ils ont par ailleurs besoin d’adultes consistants qui les écoutent. Il s’agit de créer un climat de confiance autour d‘eux, en les valorisant, en leur octroyant des responsabilités, en leur donnant accès à des lieux où ils seront écoutés par des professionnels. L’ado a surtout besoin d’un environnant stimulant au plan relationnel, de sentir qu’il a une place, avant de s’orienter professionnellement ; l’école doit lui donner le droit de prendre son temps et de faire des erreurs.

LES PARENTS: leur caractérisation

Les parents sont démunis sur la question du soutien scolaire à offrir à leurs enfants. Ils ont besoin de tiers pour dialoguer avec l’école. Celle-ci doit les « apprivoiser » en leur offrant des lieux de rencontre informels et réguliers, d’où tout jugement est écarté.

L’ECOLE: sa caractérisation

Selon les participants aux focus groups, l’école est traversée par des enjeux qui la dépassent, et les professeurs semblent faire ce qu’ils peuvent en fonction de leurs propres ressources morales et de leur temps, qui est limité. Pour certains, les professeurs se cantonnent trop à un simple rôle de transmission, mais, pour d’autres, la raison de cela est qu’ils sont en détresse, sous pression, dépassés par la complexité et l’ampleur de leur tâche, en souffrance. Beaucoup évoquent la nécessité de briser l’isolement des professeurs pour enfin « prendre soin des enseignants ». L’école est décrite par beaucoup comme une institution à réformer.

LES TIERS: leur caractérisation

On l’a dit, la majorité des participants aux tables rondes n’étaient ni des parents ni des enseignants, ni des jeunes. Des focus groups rassemblant ces acteurs sont prévus pour les années 2016 et 2017.

Le groupe actuel était, dans sa majorité, constitué de travailleurs de la santé mentale et d’acteurs associatifs en charge d’une mission éducative. Puisque le jeune est pris dans un faisceau d’influences contradictoires, le tiers remet du lien et fait dialoguer les parties. Dans ce cadre, une relation de confiance absolue avec le jeune ou le parent qui vient demander une écoute apparaît comme un préalable crucial à instaurer.

Les tiers pensent que leurs services devraient être « à disposition », c’est-à-dire accessibles facilement et ouverts en cas de besoin. Les tiers rappellent la nécessité de travailler en réseau, et d’harmoniser les pratiques. Ils s’interrogent également sur les limites de leur mission : jusqu’où doivent-ils aller ? S’ils sont désireux d’aider, d’œuvrer au déblocage des situations difficiles, que peuvent-ils faire dans une situation de « non demande » ? Où commence et où s’arrête leur responsabilité ?

Enfin, les tiers ont également besoin de reconnaissance, ils apprécient quand leur apport est reconnu lorsqu’ils s’engagent pour les plus défavorisés, innovent et prennent des risques.

En ce qui concerne leur approche méthodologique, les tiers qui se sont exprimés privilégient la prévention à la remédiation, et sont partisans de relations verticales où chacun apprend de chacun et où personne ne juge personne[6]. Le sens de la responsabilité est intériorisé, et se voudrait partagé : la piste de confier des missions d’intermédiation à des parents, des grands parents ou même d’autres jeunes est avancée.

Quelles actions mener, arrêter ou réorienter ?

Lors de la seconde séance de focus group, tenue le 27 mai et après exposé de ces constats, les participants ont été amenés à répondre, à tour de rôle, aux questions suivantes : « Que faut-il arrêter de faire, continuer à faire, améliorer dans les pratiques et/ou quelles sont les pratiques nouvelles à créer ? »

Après traitement des « items » proposés lors des tables rondes, dont les débats ont été intégralement retranscrits, nous les avons classés et hiérarchisés en fonction de leur portée, pour identifier deux objectifs généraux, un objectif spécifique ainsi que trois outils privilégiés. Vous les trouvez ci-dessous. Les propositions d’action sont illustrées de citations des participants.

Deux Objectifs généraux

Le premier objectif général que nous avons identifié, c’est la nécessité, exprimée clairement, de recréer du réseau, des solidarités et du collectif.

J’ai du mal à réagir, ce sont des constats globaux avec lesquels on est en plus d’accord, et quoi ? On pourrait s’intéresser prioritairement à la petite case « recréer du collectif, des solidarités ». Et quoi d’autre ? Ce n’est pas avec des constats de carences qu’on va avancer, il faudrait des constats sur les potentiels. Une psychologue dans un service de santé mentale.

Nous avons par ailleurs identifié un second objectif qui, bien que non exprimé explicitement, apparaît clairement à l’analyse du compte rendu des débats. Il s’agit de la lutte contre le décrochage, les exclusions scolaires et la relégation de milliers d’élèves vers des filières déclassées, non porteuses.

Commentaire

Le thème de la réflexion proposé au groupe était largement ouvert, et ce à dessein : « Les ados entre famille et école, quels chemins ? » est une question qui ne renferme en soi aucun diagnostic préalable. La phrase ne pointe aucun problème à résoudre, elle parle simplement de « chemins » (à comprendre comme des voies de communication ?) à emprunter par les ados, les familles, les écoles pour mieux se trouver ou se retrouver.

L’ado vient en premier dans l’énoncé, on en déduit que c’est sur ce groupe que porte l’accent, la préoccupation. L’ado est pris en tenaille entre sa famille, qui le pousse vers l’école (ou est censée le faire !), et l’école, qui devrait l’accueillir, le retenir, mais parfois ne le fait pas, et même parfois le rejette, le déclasse.

La moitié des récits évoqués lors des premiers focus groups faisaient état de situations de rejet à l’école, de décrochage scolaire. Ce décrochage est donc au cœur des préoccupations des tiers. Il semble logique que les pistes d’action proposées tournent autour de la question de l’accrochage scolaire.

Un Objectif spécifique

On peut l’énoncer comme suit : « faciliter les relations entre les parents, les jeunes et l’école ». L’école est d’un côté de la chaîne de communication et le groupe « les élèves + leur famille » est de l’autre. En effet, quel serait l’intérêt que l’école s’adapte pour parler le langage des parents ou que les parents s’adaptent pour parler le langage de l’école si ce n’était pas au bénéfice de l’enfant, du jeune à scolariser ?

Commentaire

Toutes les actions à mettre en place vont donc se créer au profit des jeunes. Si ceux-ci sont placés dans des situations difficiles en famille ou à l’école, s’ils sont soumis à des injonctions contradictoires, il va s’agir d’aplanir ces divergences pour se comprendre. Nous développerons cela plus loin dans notre analyse.

« Éduquer les jeunes », c’est justement la mission des familles et de l’école. Les tiers se voient dans une posture de soutien à ces deux groupes d’acteurs. Les actions à lancer vont donc, selon les participants, être placées en priorité sur une meilleure communication entre les parents et l’école. Les tiers imaginent en priorité des améliorations à apporter dans ce sens au niveau de l’école. En 2016, lorsque la recherche se poursuivra avec d’autres groupes d’acteurs, nous aurons le point de vue des enseignants, des parents et des jeunes à ce propos.

Trois « outils privilégiés » pour atteindre ces objectifs

1. la parole

Il ressort des tours de table que chacun des groupes d’acteurs (écoles, parents, jeunes) devraient en général mieux communiquer, s’ouvrir vraiment à l’/aux autre(s).

On doit donner la parole aux jeunes dans les institutions. Certains profs sont trop «carrés». Il faut laisser la place au dialogue, pas mettre des sanctions quand le jeune est impoli, ne respecte pas l’institution. Il a peut-être des idées, il faut lui laisser la place pour faire des propositions, en classe, dans des réunions avec le corps professoral, etc.. Le dialogue résout plein de problèmes. La représentante d’une association de parents.

En général, les participants au panel pensent que les parents, profs, tiers, ados devraient se connaître, se mettre à la place de l’autre, ne pas se juger.

Arrêter de juger et d’attendre que la solution vienne de l’autre. Partir de la demande de l’autre, pas venir avec son idée de ce que doit faire le parent. Par exemple, dans le cas d’un enfant qui a des difficultés, je rencontre les parents en ayant déjà en tête tout ce qu’il aurait dû être, faire, etc.. C’est un frein au dialogue, à la communication, au lien à maintenir. Il faut travailler ce lien entre famille, jeune, tiers, etc.. Une actrice de la revitalisation urbaine.

En animation, on utilise les lunettes magiques : chacun crée ses lunettes et on les échange pour essayer de voir comment l’autre voit les choses. Quand je vois l’institutrice de mon fils de trois ans, je me dis «bravo», vraiment, parce que vingt gamins de trois ans, en total « free style », quand on a déjà vingt ans de carrière, franchement bravo. Si des profs pouvaient venir dans des associations et les associations prendre la place des profs pendant un an : chacun endosserait un peu les attentes de l’autre. Si on pouvait échanger nos places, on verrait peut-être les choses différemment. Une assistante sociale en AMO.

L’idée sous-jacente est de bien ici de pratiquer l’empathie, de conserver une attitude bienveillante, pas d’occuper le « territoire professionnel » de l’autre, de l’enseignant. A ce niveau, les intervenants précisent qu’il faut que les questions pédagogiques restent dans les mains des enseignants.

Mais à d’autres instants, il est question de coopérer, comme dans cet extrait.

Il faut arrêter que chaque spécialité ou chaque corps professionnel réfléchisse dans son coin. Mais comment se fait-il que la réflexion en termes de pédagogie ignore à ce point ce qu’est un ado, est-ce que ça ne relève que de la santé mentale ? Pourquoi si peu de gens connaissent ce qu’est un ado ? Ça ne fait pas partie du sens commun ? Une psychologue en service de santé mentale.

2. la valorisation

Dans ces quartiers où la vie quotidienne est rendue difficile par les conditions socio-économiques précaires, où les personnes ont bien souvent vécu les traumatismes d’un rejet lié à leur origine ethnique ou sociale, la parole doit circuler entre les acteurs, pour débloquer les situations d’incompréhension qui peuvent conduire à un décrochage du jeune, à une expérience d’exclusion ou d’auto-exclusion qui peut avoir des conséquences importantes pour son parcours futur, par la spirale négative qu’elle risque d’induire. C’est pourquoi nous avons dit ci-dessus que les vécus doivent être pouvoir être confiés et explicités auprès d’ « oreilles de confiance », largement ouvertes et empathiques, de tiers qui font du lien entre les jeunes, les familles et le corps enseignant centré sur la pédagogie et les savoirs. Mais étant donné que le corps enseignant a un certain pouvoir sur les élèves et donc aussi sur leurs parents, via les « évaluations » notamment, et étant donné par ailleurs que les jeunes, les adolescents, sont dans une période de leur existence où ils se posent des questions sur leur identité, la manière de dialoguer, d’échanger la parole, est très importante. L’attitude empathique, et plus que cela, la valorisation des atouts des personnes, en lien direct avec leurs expériences hors école, sont présentées par les participants comme des clés pour restaurer de la confiance, du lien, de la solidarité, du sens, et pour remettre les élèves en mouvement vers des objectifs stimulants de développement, personnel et social, le retissage d’un collectif et de solidarités.

Le mot « valoriser » et ses variantes reviennent souvent dans la bouche des participants. Il s’agit de valoriser les compétences parentales et la culture populaire, par exemple, ou encore le jeune lui-même, qui, aux dire des professionnels, s’en sort souvent mieux que l’adulte, notamment quand il s’agit d’utiliser les applications de l’informatique. Confier des responsabilités aux jeunes est bénéfique car c’est également une source de valorisation des différentes formes de compétences, et la source d’une meilleure estime de soi.

Ce consensus sur l’idée de valorisation est au cœur des pistes d’action, que nous détaillons ci-dessous, qui visent à faire évoluer le regard des parents et des enseignants. Il s’agit de rendre aux familles une identité fière, en soulignant leurs atouts, pour amorcer une spirale positive.

Qu’est-ce qu’on peut faire concrètement ? Il y a des cultures populaires, ouvrières, il en existe toujours, comment on les valorise ? Je pense à ces parents qui se sont mobilisés pour faire des choses avec des jeunes, les savoir-faire sont là… Une directrice d’AMO.

J’en ai marre de ce discours, parce que je me mets à la place des jeunes qui entendent ça tout le temps et partout. Au contraire, je trouve qu’ils ont du mérite d’être jeunes aujourd’hui en 2015, avec tout ce qu’on entend et les perspectives, les discours qu’on tient. Je les admire, j’ai envie de leur dire «bravo». Il y a des ressources extraordinaires autour de nous, quand on leur ouvre des espaces, il sort des choses magnifiques. Or ce n’est pas valorisé à l’école, parce qu’on ne valorise que les savoirs et apprentissages scolaires. Quand on les rend acteurs dans des projets, du début à la fin, ils sont méconnaissables. Une directrice de centre pédagogique.

En termes de continuer à faire, il faudrait valoriser les innovations qui se font dans nos quartiers, les innovations se font dans le contact avec les publics les plus difficiles… c’est connu. L’évolution du travail social se fait parce que des travailleurs sociaux désobéissent aux descriptions étroites de leurs missions, il existe une désobéissance citoyenne qui est utile… Donc il faut continuer à prendre des risques mais surtout en termes d’innovation, il faut commencer à valoriser les personnes qui prennent des risques… Une directrice d’AMO.

3. le temps

A contre-courant de la société d’accélération décrite par Hartmut Rosa[7], pour les participants aux tables rondes, l’instauration de liens de solidarité vise une communication authentique, la construction de projets éducatifs qui laissent la place à l’humain. Ils ne misent pas tout sur la productivité et la rentabilité économique de la formation. Ce travail nécessite de prendre le temps, de respecter la temporalité du jeune, son développement, ses tâtonnements. L’école qui exclut, c’est aussi l’école qui va vite, et pénalise les jeunes qui ont besoin de plus de temps.

Il manque une dimension d’analyse plus politique : dans les classes sociales vraiment aisées, on envoie le môme dans une autre école, on fait l’école à domicile, on assouplit les cadres, on laisse l’enfant faire une année en plus, etc. Les parents cadres n’ont aucun mal à aller trouver les enseignants et à leur remonter les bretelles… Une psychologue en service de santé mentale.

Il faudrait pouvoir ne pas choisir, certains jeunes vont choisir n’importe quoi. L’orientation vient trop tôt, au plus mauvais moment. On a des discours stéréotypés, le jeune me demande ce que je propose, je dis « C’est pas un restaurant, ici ! » et je lui dis qu’il doit avoir un projet, ce qui est absurde. Certains savent ce qu’ils veulent, mais c’est rare… on devrait faire autre chose avec eux pendant un certain temps et puis après seulement commencer à choisir. Un enseignant en CEFA.

  • Parfois il faut un an pour que le jeune fasse quelque chose et puis il y a une accroche, parfois le démarrage est lent avec les jeunes, on perd parfois un an.

  • Ce serait bien de s’accorder de prendre son temps.

Dialogue entre un enseignant en CEFA et une psychologue en centre PMS.

Comment Placer l’ado « au centre » ?

Aux yeux des tiers, l’ado se trouve relativement déresponsabilisé par rapport à son devenir. La formation d’un « triangle protecteur » composé d’acteurs éducatifs (parents, enseignants, tiers prêts à endosser la responsabilité de son développement) est appelée des vœux des personnes rassemblées. Les acteurs interrogés se positionnent en faveur de partenariats (parents, écoles, tiers) à développer pour favoriser la scolarisation et les apprentissages des jeunes.

  • Il faudrait améliorer les orientations, et les représentations qu’on a des métiers qu’on peut exercer.

  • C’est ce que j’essaie de faire dans mon métier mais les représentations, c’est dur à faire évoluer… On doit faire ça en partenariat avec les profs et les parents.

Dialogue entre une directrice d’AMO et une psychologue en centre PMS.

Il faut décloisonner les choses, et il y a des niveaux auxquels on n’a pas accès. Il faut améliorer la communication, décloisonner les choses, mettre des gens de secteurs différents ensemble, il faudrait montrer aux gens qu’ils peuvent changer les choses à leur niveau aussi, sinon on reste dans son rail. C’est ce travail de décloisonnement qu’il faut faire même au niveau de base. En santé mentale, il faudrait un peu plus de conventions de travail ensemble, disait Joëlle, c’est la preuve que même dans un même secteur c’est pas toujours facile…. Il faut croire que les gens peuvent changer quelque chose à leur niveau aussi. On est noyés dans une vision d’impuissance… Un assistant social dans un service de santé mentale.

Il s’agit surtout d’améliorer la formation des parents, des enseignants, et de réformer l’école. Les décideurs politiques doivent eux-aussi être formés, informés de ce qui fonctionne sur le terrain et qu’il est nécessaire de maintenir, de développer, voire de valoriser. Les tiers ne se tournent pas vers les jeunes eux-mêmes pour améliorer leur propre accrochage scolaire, ils ne proposent aucune piste directe envers les jeunes et visent seulement leur valorisation. Leur postulat est sans doute qu’une meilleure image de soi-même est un préalable au développement des capacités cognitives du jeune et de ses compétences.

D’autres interventions témoignent du fait que la question largement ouverte au départ « Les ados entre famille et école, quels chemins ? » se précise à nouveau. L’idée d’amélioration de la communication devient « Comment favoriser les apprentissages scolaires chez les ados ? Comment lutter contre le décrochage et les exclusions scolaires ainsi que la relégation dans des filières non porteuses ? ».

En premier lieu, les acteurs, pour atteindre leurs objectifs, sont conscients qu’ils doivent veiller à leurs attitudes mentales, se mettre dans un esprit positif, y croire, en un mot « arrêter l’impuissance ». Il convient également selon eux d’arrêter de tenter à tout prix de « sauver la face » quand tout échoue manifestement. Car, pointent certains, « ça marche quand on quitte les chemins battus ».

L’Europe finance des stages d’acculturation, pour « effacer » la culture populaire chez les gens… On voit la personne en creux, on veut l’aider à se lever le matin, etc… Nous devrions imaginer l’inverse. Une directrice d’AMO.

Ça marche parce qu’on désobéit, c’est pas ça qu’on demande à l’école, on désobéit et en faisant cela on crée quelque chose d’intéressant pour le jeune, mais c’est un risque de faire ça, tous les profs ne sont pas capables d’assumer ce genre de choses. Un enseignant en CEFA.

Cette dernière remarque, sur la désobéissance, laisse à penser que les acteurs associatifs et éducatifs se sentent souvent incompris par les responsables politiques, par ceux qui conçoivent les dispositifs et les convertissent en lois, décrets, règlements. Elle montre également le fort investissement des tiers dans la poursuite de leurs objectifs.

Au-delà de ces pistes d’action assez vastes et peu précises (Qui va valoriser la culture populaire ? Comment va-t-on y arriver concrètement ?), le groupe propose une série de pistes d’actions plus opérationnelles et pour certaines déjà expérimentées.

« Agir » sur et avec les parents ?

Nous regroupons ici un certain nombre d’interventions qui vont dans le même sens : il s’agit de former, informer les parents pour leur faire comprendre ce qu’est un adolescent, ce qu’est une école et ce qu’on attend des jeunes à l’école. Selon certains, on peut avec peu de moyens revaloriser la fonction parentale en enseignant l’importance de petits gestes à poser envers l’enfant, comme l’écouter et lui parler.

Dans le quartier, les travailleurs sociaux ont également l’expérience de parents relais qui jouent un rôle précieux vis à vis des jeunes. Ils interviennent auprès des jeunes et font le lien avec les associations, les responsables communaux.

Les familles de milieux plus précaires ne soupçonnent pas l’importance de tout ce qu’elles peuvent susciter qui va soutenir la scolarité de leur enfant, bêtement en parlant à l’enfant, en écoutant ce qu’il dit, en l’interrogeant. C’est des petites choses qui revalorisent la fonction parentale, même chez ceux qui n’ont pas été à l’école. Une psychologue en service de santé mentale.

Par rapport aux parents, il serait intéressant qu’ils deviennent eux-mêmes relais pour d’autres, pour les parents mais aussi pour les jeunes entre eux. Que les parents puissent trouver des ressources entre eux et faire relais avec l’école. Quand je dis relais, c’est faire relais pour d’autres dans l’école, mais aussi faire relais entre le quartier et l’école. Dans le groupe, il y a toujours des parents qui sont plus leader, qui ont plus d’assurance pour faire ce lien entre l’institution et le quartier ou d’autres familles. Je pense qu’il serait intéressant de développer des leaderships comme ça dans les familles. Même chose entre les jeunes aussi. Je suis toujours frappée de la créativité et des ressources que les jeunes peuvent trouver entre eux, toute l’originalité qu’ils peuvent développer par rapport à ça. Une anthropologue.

Réformer l'école, oui. de fond en comble ou par petites touches ?

De fond en comble

Certains présentent l’école comme devant être réformée de fond en comble.

On met des sparadraps sur des sparadraps, mais le fond des choses... Quelle société on veut ? Où met-on les priorités ? Il faut repenser l’enseignement, pas à coup de réformettes où chaque ministre veut laisser sa patte (discriminations positives, pacte d’excellence, etc.). On bazarde ce qui a été fait avant, etc.. Il faut arrêter, il faut repenser le truc de fond en comble, mettre les mains dans le cambouis. Une actrice de la revitalisation urbaine.

Inventer une école nouvelle, vouloir le faire…. Créer une école avec des nouvelles technologies, pratiquées, démystifiées, apprises par tout le monde. Décloisonner les filières, changer les filières «voies de garage». Créer une école qui rend les enfants heureux, qui fait découvrir le monde d’après, le monde du travail, il faut des préparations plus souples, plus respectueuses du rythme de chacun. Il y a des écoles techniques qui permettent d’aller suivre des stages grandeur nature chez Audi, qui en sont très fières, mais ils apprennent beaucoup et respectent les règles qu’on leur demande. Un psychologue en centre PMS.

On se souvient (cf notre article précédent) que certains parlaient d’une école du XIXè siècle, par trop axée sur la transmission, pas assez sur la participation. Certains pensent que l'école doit réfléchir à la manière dont elle peut se rendre plus attrayante pour les jeunes, par exemple en menant des enquêtes sur les attentes des acteurs de l’école.

A une époque, j’ai fait partie d’un conseil de participation dans une école. On a fait une enquête pendant un an pour demander aux jeunes ce qu’ils attendaient de l’école en menant une réflexion sur le sens de l’école, sur ce que les jeunes recherchent comme sens à l’école,… On a questionné tous les acteurs de l’école, les jeunes, les parents, les profs, les directions. Ça a été très intéressant, ça a fait un recensement des attentes et besoins que tous les acteurs de l’école avaient l’un envers l’autre. Une anthropologue.

Quant à la participation des parents dans ce processus de réforme, certains sont pour et d’autres contre. Découvrir que l’école se pose des questions sur elle-même reviendrait un peu à dire que le roi est nu, et insécuriserait encore davantage, de l’avis de certains, des parents déjà insécurisés.

Par petites touches

Former les profs

D’autres participants pensent qu’on peu déjà agir et lever certains obstacles en s’adressant aux enseignants pour les informer et les former. Le but ? Former les pédagogues à ce qu’est un adolescent et ainsi promouvoir des professeurs empathiques, développer la solidarité et la bienveillance chez les profs. Par ailleurs, il faudrait accompagner et encourager la prise de risque chez les enseignants. Pour certains, la proposition du Ministre Marcourt de créer la même formation pour tous les enseignants depuis le maternel jusqu’au secondaire va dans le bon sens et devrait être soutenue[8]. Les professeurs devraient, en outre, s’essayer à l’enseignement professionnel dans les quartiers défavorisés.

On devrait se battre pour aller enseigner dans l’enseignement professionnel, c’est là que sont les vrais pédagogues. Un médecin qui veut évoluer doit aller dans toutes sortes d’endroits s’il veut évoluer… Pour évoluer, il faut prendre des risques, prendre le risque de rebondir, d’être anéanti, de rebondir encore… Un vrai enseignant devrait passer par l’enseignement professionnel, lieu obligatoire si on veut vraiment enseigner. Un enseignant en CEFA.

Aider les profs par un soutien psychologique ou méthodologique

Les professeurs sont souvent eux-mêmes en souffrance, ils sont parfois seuls, n’ont pas de lieux où confier leurs doutes, c’est pourquoi certains intervenants proposent de créer des lieux pour permettre aux professeurs de « déposer » leurs difficultés, de favoriser les supervisions et développer des lieux d’échanges et d’intervision entre profs, autres que la salle des profs.

Améliorer le travail d’équipe et la communication entre professeurs et avec les parents

Il s’agit ici d’augmenter le travail en réseau pratiqué par les profs, voire d’élargir ce réseau aux tiers, qui peuvent donner un feed-back au personnel pédagogique.

Le réseautage est à développer, entre profs et entre tous les acteurs, c’est trop morcelé. C’est aussi la solidarité, pour trouver des ressources entre nous. Il faut revoir le relationnel, la communication, l’écoute bienveillante, dans la formation des profs. Actuellement, il y a très peu de cours là-dessus. Une anthropologue.

Continuer à concevoir que l’autre peut m’apprendre des choses (le jeune peut apprendre au prof, sur les nouvelles technologies, etc.), les familles peuvent apporter à l’école (en termes de parcours, d’expérience, de témoignage, de récit de vie, de sensibilité, de métier, etc... Un psychologue en centre PMS.

Il convient également de changer les habitudes de communication de l’école et d’apprendre à parler aux parents sur un mode égalitaire.

Sur la question d’ouvrir les écoles aux tiers, l’opinion des participants est favorable mais certains disent attention ! N’ouvrons pas les écoles aux parents car cela serait mal vécu par certains ados, qui ont justement besoin de se distancier de leurs parents.

Créer une alliance des Tiers avec le corps enseignant au bénéfice des jeunes

Dialoguer, ouvrir, décloisonner sont les maîtres-mots, avec parfois un bémol ou une contradiction : décloisonner, oui, mais il faut que chacun reste garant de sa mission première : à l’école le champ pédagogique, aux tiers le champ relationnel.

Ce sont surtout les écoles, jugées souvent trop fermées, qui devraient davantage s’ouvrir à l’associatif pour mettre sur pied un véritable partenariat qui viserait à entourer efficacement les jeunes afin d’éviter qu’ils s’influencent mal mutuellement. Une culture commune du respect des parents « tels qu’ils sont » devrait voir le jour et les « points-écoute » pour les jeunes pourraient se multiplier.

Adapter la pédagogie

Décloisonner

Il est suggéré d’encourager les projets collectifs dans les écoles, incluant aussi, quand c’est souhaitable, les parents. Le fait de monter des projets brise l’isolement des professeurs, recrée du lien, de la communication, de l’échange, afin de recréer une atmosphère de travail et de collaboration bénéfique, avec une plus grande responsabilisation des jeunes.

Il faudrait développer plus les projets collectifs. Ça se fait parfois, ponctuellement, dans certaines écoles, avec des profs qui prennent ça en charge, mais il n’y a pas de vrais projets, de vraie réflexion autour de projets à l’école. Une anthropologue.

Attention cependant à ne pas trop décloisonner : cela risque de conduire à une déresponsabilisation diffuse ou à des conflits qui seraient néfastes.

Il faut pouvoir dire qu’on a une place, qu’on est compétent dans cette place, mais il ne faut pas demander de prendre la place des autres (AMO, médiateur, AS, etc.), sinon ça devient compliqué. Trop décloisonner, ça pose problème aussi. Chacun est sur son terrain et est compétent et a confiance en ce que les autres font. Sinon, si on commence à être méfiant, ça crispe tout avec l’ado au milieu. Une assistante sociale en AMO.

Certains proposent de réintégrer une dimension affective à l’école, en ré-articulant émotions et savoirs.

Faire le lien entre les savoirs académiques et l’émotionnel, qui passe à la trappe à l’école. Les espaces de parole permettent de faire le lien entre l’émotionnel, l’affectif, et les savoirs académiques. Si tout est clivé, le jeune ne va pas faire le lien. C’est vraiment la fonction de l’adulte : permettre que ce lien puisse se faire. Une psychiatre en service de santé mentale.

Continuer les conseils de participation et, pourquoi pas, mélanger les âges, responsabiliser certains jeunes plus matures en leur permettant de « coacher » des jeunes en voie de décrochage, créer des classes mixtes en âge dans les CEFA, comme en promotion sociale sont d’autres pistes avancées.

La promotion sociale fonctionne bien, je me suis retrouvé avec des adultes dont un ancien préfet, j’avais quinze ans et je voyais des personnes de tous les âges. Pourquoi pas accepter des adultes en CEFA et faire des classes mixtes en âge… Pourquoi en promotion sociale on le fait et pas en cours de jour ? J’ai plein de coups de fil d’adultes qui voudraient s’inscrire ici, il faudrait faire des classes mixtes jeunes/adultes, la discipline serait plus fluide… Ce serait une solution pour mélanger, décloisonner. Un enseignant en CEFA.

Retarder l’orientation et rendre les pédagogies plus actives

L’orientation des jeunes est stratégique : les participants insistent pour qu’on arrête d’orienter les jeunes « par défaut » ; ils sont d’avis au contraire qu’il faut orienter le jeune après lui avoir permis de découvrir ses aspirations et potentialités. Et donc, il faut arrêter d’exclure et arrêter de vouloir aller vite.

En lien avec le thème de la valorisation et de l’orientation, il est suggéré de reconnaître la valeur des différents types de savoirs et compétences.

Tenir compte des autres potentialités : il n’y a pas que les savoirs intellectuels. C’est morcelé entre les savoirs intellectuels purs et les savoirs plus techniques, pratiques, etc… C’est catégorisé, on arrive à des rejets, des stigmatisations. Une anthropologue.

Il y a des ressources extraordinaires autour de nous, quand on leur ouvre des espaces, il sort des choses magnifiques. Or, ce n’est pas valorisé à l’école, parce qu’on ne valorise que les savoirs et apprentissages scolaires. Quand on les rend acteurs dans des projets, du début à la fin, ils sont méconnaissables. Une directrice de centre pédagogique.

Continuer le conseil de participation : c’est un bel outil, mais il fonctionne mal parce qu’on n’y croit pas. C’est le seul endroit où PO[9], directions, enseignants, parents et jeunes peuvent se retrouver autour de la table, où on peut discuter de la manière dont on peut améliorer l’institution scolaire, de ce qui ne va pas, de comment y donner sens, pour que l’école permette à chacun de s’y développer et d’y être bien. Il faut s’en donner la peine. Un psychologue en centre PMS.

Redonner du sens aux apprentissages

La question du sens des apprentissages apparaît comme un point central pour les acteurs réunis dans nos focus groups. Si une partie des élèves échoue ou décroche, c’est parce que les savoirs enseignés à l’école « ne font pas sens ». Nous l’avons dit dans notre analyse dédiée aux constats, une partie des parents voient encore dans l’école avant tout une possibilité d’ascension sociale ; malheureusement, la surenchère de formation et la concurrence en termes de diplômes à laquelle chacun se livre, combinés au déclassement d’un certain nombre d’établissements scolaires et de formations, fait s’éloigner pour beaucoup ce rêve d’ascension sociale par l’école. Que faire alors ? Pour certains il est crucial de redonner du sens aux apprentissages, de ne pas former en vue d’un métier avant tout, mais de former les personnes en vue de leur épanouissement personnel, les former « au monde », car, de toute façon, celui-ci s’accélère, et les mutations du monde du travail, appelées à se succéder, requièrent beaucoup de polyvalence.

Redonner sens aux apprentissages : pour moi, l’école n’est pas faite pour apprendre un métier, elle est faite pour comprendre le monde. C’est un non-sens de dire que c’est pour apprendre un métier : apprendre un métier pour quoi et pour qui ? Une coordinatrice de programme de lutte contre le décrochage scolaire.

Réveiller le désir d’apprendre : l’école peut aider à gérer un savoir. A partir du moment où on sait gérer un savoir, gérer les infos qu’on donne, on s’en sort dans la vie. Que faire des infos qu’on me donne ? Une actrice de la revitalisation urbaine.

Des pistes pour le Groupe

Le groupe de participants à Adoquartier est conscient que, eu égard aux ambitieux objectifs poursuivis, le travail ne peut pas s’arrêter là. Ils dressent donc une liste de pistes d’actions à mener par et pour eux-mêmes.

Continuer à S’informer

Le groupe veut continuer à « se documenter » pour répertorier les projets qui donnent de bons résultats, recenser les initiatives intéressantes qui existent et qui redonnent aux jeunes le goût d’apprendre (ex : classes inversées, pactes éducatifs) ; collecter et faire connaître ce qui « marche », au quotidien ; continuer à suivre et donner son avis sur divers projets politiques liés à l’école, comme la réforme du premier degré en cours, le décret Marcourt sur la formation des enseignants, le Pacte pour un enseignement d’excellence, etc.

Élargir les échanges et communiquer

Leur souhait est d’associer plus de monde à la recherche, d’échanger avec de nouvelles catégories d’interlocuteurs au départ de l’analyse ici réalisée et des solutions proposées. Les participants souhaitent entrer en contact avec les jeunes menacés de décrochage, les parents mobilisés du quartier, les enseignants des écoles voisines et voudraient créer davantage de liens avec les écoles de devoirs, inviter des enseignants d’écoles élitistes, de futurs enseignants en formation… pour échanger avec eux. Un autre souhait émis par le groupe est de faire davantage connaître le travail passionnant mené dans les quartiers populaires.

Faire un travail de plaidoyer

Ce qui est visé ici c’est la sensibilisation des "autorités", du politique, pour lui demander de continuer à soutenir les initiatives qui fonctionnent. Le souhait est également émis de continuer à revendiquer le droit de désobéir et d’innover quand c’est nécessaire, pour le bien des jeunes.

En Conclusion

On a vu comment au départ d’une interrogation ouverte « Les ados entre famille et école : quels chemins ? », les participants, pour la plupart des acteurs associatifs impliqués dans les questions d’éducation et d’accrochage scolaire, se prononcent en ouvrant des pistes pour la lutte contre l’échec et l’exclusion scolaire. La question s’est donc resserrée, et on peut tirer deux constats globaux des pistes proposées : c’est en priorité l’école qui doit évoluer (en s’ouvrant aux tiers, en développant des projets regroupant différent types d’acteurs, en formant les professeurs à l’écoute empathique) et l’évolution doit se faire à contre-courant de la tendance généralisée de notre société de promouvoir la compétition. La coopération doit au contraire prévaloir et l’apport de chacun (ados, mais aussi parents et enseignants) doit être valorisé pour faciliter les apprentissages. Les acteurs font ainsi le pari positif que restaurer de la confiance, insuffler de la reconnaissance, (re)créer du lien et de la solidarité sont susceptibles d’avoir un effet positif sur les jeunes, leur confiance en eux-mêmes et leur développement cognitif et affectif.

Ne serait-ce pas légèrement utopique, quand on a quasiment la preuve, grâce travaux de François Dubet notamment, qu’une bonne partie des citoyens, principalement ceux qui sont ou se pensent le plus dotés de ressources, se satisfait d’un système où les inégalités se creusent, où certains restent sur le bord de la route, permettant à d’autres de ne rien changer quant à leur positionnement social et professionnel ?

« Les parents savent que les performances scolaires de leurs enfants joueront un rôle décisif dans leur futur parcours social et que l’emprise des diplômes sur l’accès à l’emploi et le niveau de revenu est élevée. Tout vient de ce que la valeur des diplômes n’est que relative ; elle dépend de leur rareté, de leur sélectivité et de leur adéquation réelle ou supposée à un segment du marché du travail. […] »[10]

Logiquement, les acteurs rassemblés ne pensent pas que les personnes qui devraient en priorité changer leurs comportements soient les parents ou les jeunes « des quartiers » en eux-mêmes. Si de légers changements de mentalité sont attendus c’est, par exemple, en vue de faire changer le regard porté sur les filières techniques, déconsidérées par le plus grand nombre mais considérées par nos panelistes comme tout aussi intéressantes que les filières « générales ». Plus globalement, une vision désintéressée et non instrumentalisée de la connaissance est prônée.

Les pistes abordées sont encore relativement peu précises, et il est prévu que le travail se poursuive et s’affine, en sollicitant l’avis d’autres panels d’acteurs. Elles recoupent d’autres constats rencontrés par ailleurs, notamment les recherches récentes d’Altay Manço sur l’école inclusive[11]. Une connaissance commune des problèmes et de leurs pistes de solutions devrait élaborée au niveau des membres du groupe. La réflexion va également s’élargir dans un troisième temps à d’autres groupes similaires situés - pourquoi pas - dans des quartiers plus favorisés, ou dans d’autres quartiers similaires.

Notes / Références

[1] Cette analyse a été relue et améliorée par Véronique Georis et Martine De Keukeleire.

[2] Huybrecht D., Georis V., Méhauden L., Des ados entre famille et école… Quels chemins? Constats avec le projet Adoquartier, le GRAIN, septembre 2015, en ligne sur : http://legrainasbl.org/index.php?option=com_content&view=article&id=496:des-ados-entre-famille-et-ecole-quels-chemins-constats-avec-le-projet-adoquartier&catid=9&Itemid=103

[3] Ces séances ont été respectivement organisées les 29 avril et 27 mai 2015 après-midi.

[4] Le « quartier » en question se situe, pour le caractériser de façon simple, à la jonction de Saint-Josse et Schaerbeek, et est relativement déshérité au plan économique et social. Tous les intervenants ne sont pas uniquement actifs dans ce quartier, certains, comme des travailleurs de PMS, agissent aussi sur des territoires socio-économiquement plus favorisés.

[5] La définition de la prévention dans le secteur de l’Aide à la jeunesse est celle d’une prévention apte à interrompre le cycle de la violence subie et ensuite agie par les enfants et les ados.

[6] En général, la critique porte davantage sur les systèmes (comme le système scolaire, par exemple) plutôt que sur les personnes.

[7] Hartmut Rosa,Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2010, 474 p.

[8] En discussion depuis plusieurs années déjà, l'allongement et le renforcement de la formation initiale des enseignants en Communauté française vise à améliorer leurs capacités pédagogiques, et lutter de la sorte contre l'échec scolaire, mais aussi à revaloriser la fonction.

[9] PO = « pouvoir organisateur » de l’école.

[10] François Dubet, La préférence pour l’inégalité. Comprendre la crise des solidarités, Seuil, La fabrique des idées, 2014, p. 28.

[11] Altay Manço (Dir.), L’éducation inclusive La valeur ajoutée face aux défis des discriminations multiples des jeunes. IRFAM, (Recherche-action soutenue par le Fonds Houtman, 2012/2015), Avril 2015, en ligne sur https://www.google.be/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=2&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwjz6a7Ag5_JAhWGew4KHbg_CaoQFggkMAE&url=http%3A%2F%2Ffondshoutman.be%2Fcahiers%2F20_051015%2F03_IRFAM_Rapport_final_FH_DEF.pdf&usg=AFQjCNE_IcMmMsy1wUFyI3d_azcko6YF5A&sig2=iGJ4iDNjAclf0y8PAHg9fA