Comment maintenir le lien social dans un contexte de grande précarité ?

Regards croisés de praticiens de la santé[1]

Martine De Keukeleire, Décembre 2015

Les questions du lien et des rapports aux institutions se posent quotidiennement aux professionnels confrontés à la grande précarité et à la désaffiliation sociale. Deux intervenants de première ligne, tous deux praticiens chercheurs[2], ont accepté de « croiser leurs regards » sur ces situations complexes, à la fois sources et conséquences d’une importante souffrance psychique d’origine sociale. Afin d’éviter une totale dissolution des liens devenus parfois très fragiles, ils sont amenés à développer, avec leur public, d’autres voies d’ajustement, qui cherchent à exploiter les interstices et à mobiliser d’autres ressources afin de lui permettre de rester debout.

printbuttonFréderic Loboz est psychologue clinicien au sein du service « Liaison-Alcool » de l’asbl Interstices du C.H.U Saint-Pierre. Il offre un soutien médico-psycho-social à des personnes hospitalisées souvent en situation sociale complexe et qui présentent une ou plusieurs consommations problématiques. Jacqueline Spitz est psychologue clinicienne et fut directrice d’un centre d’accueil spécialisé pour adolescentes en région liégeoise. En milieu résidentiel et dans sa consultation, elle rencontre de nombreux jeunes en situation de précarité et en rupture de lien social. Tous deux nous donnent à voir les espaces qui peuvent faire lien et soin, et nous aident à identifier « ce qui fait appui », tant au niveau institutionnel qu'intra-personnel.

Une clinique de l’attachement

Fréderic Loboz et Jacqueline Spitz développent une clinique de l’attachement, pour des personnes vulnérables qui sont dans une alternance de demande et de refus de l’aide par crainte d’être déçus ou rejetés. Les questions de l’attachement qu’ils rencontrent se perçoivent à des stades différents mais dans un continuum qui envisage la marginalisationcomme un processus fait d’une succession d’étapes aux effets pouvant être désocialisants.

Jacqueline Spitz rencontre ces adolescents ou ces jeunes adultes dans un temps de fragilisation voire de précarisation, mais aussi un temps de mobilisation de leurs capacités à nouer du lien social. « Si la qualité de l’attachement conditionne l’élaboration des relations interpersonnelles et la réussite de la recherche d’une place dans la société, elle est pour les jeunes au parcours chaotique, une source permanente d’embûches potentielles dans la vie », dit-elle. « Construire un véritable lien est anxiogène et suscite des réactions de défense visant à garder un pouvoir sur « l’advenir » et il est aisé d’imaginer les difficultés générées par cette précarisation du lien dans leur insertion sociale, scolaire et professionnelle. »

Elle s’interroge sur ce qui va leur permettre de retrouver un point d’ancrage afin de développer leurs potentialités, sur ce qui peut assurer l’étayage lors de leur passage à l’âge adulte.

Les relations nouées avec l’entourage s’inscrivent dans « la nécessaire oscillation entre rapprochement et distanciation » en référence au modèled’attachement primaire intériorisé durant l’enfance.  « Avec les jeunes, poursuit-t-elle, on est à fond dans la vie. Même s’ils vivent des choses compliquées, ils gardent de l’énergie pour rester accrochés. » Quand la fuite leur fait faire un pas de trop vers le risque de décrochage, cela ne veut pas dire pour autant qu’ils glissent nécessairement vers une zone de désaffiliation,comme la nomme Robert Castel. Ils ont encore la capacité de revenir vers du lien, vers une forme d’insertion. Cet aller-retour permanent constitue le sas qui leur permet de jouer, de tester les règles… « Ils soufflent le chaud et le froid sur les services sociaux comme leurs parents l’ont fait sur eux. Établir le lien sans pour autant trop s’engager semble constituer les deux balises de leurs comportements sociaux », ajoute Jacqueline Spitz.

La désaffiliation selon Robert Castel

Robert Castel explique la marginalité « comme l'aboutissement d'un double processus de décrochage ou d’éloignement par rapport au travail et par rapport à l'insertionrelationnelle ». Il distingue trois valeurs sur chacun des axes: travail stable - travail précaire - non-travail ; insertion relationnelle forte - fragilité relationnelle - isolement social. Ces valeurs couplée deux à deux définissent trois zones, soit la zone d'intégration (travail stable et forte inscription relationnelle), la zone de vulnérabilité (travail précaire et fragilité des soutiens relationnels) et la zone de marginalité, qu’il préfère appeler zone de désaffiliation pour bien marquer l'ampleur du double décrochage: absence de travail et isolement relationnel.[3]

Le public rencontré par Frédéric Loboz au CHU Saint-Pierre vit régulièrement des situations sociales complexes. L’hôpital du quartier des Marolles, sis au cœur de Bruxelles, accueille en effet de nombreux sans abri. A leur rythme, ces patients tentent, sans cesse, de restaurer le lien social, mais ils souffrent bien souvent d’une forme d’épuisement.  Au sein de ces mouvements de vie précaire, l’usage d’alcool ou d’autres produits peut remplir une fonction « accompagnatrice ». Pour beaucoup, les corps sont, dans ces situations extrêmes, comme ancrés au sol, « asphaltisés ». Ainsi, en dehors des moments de consommation, ildevient difficile de parler de ce qui fait attachement quand on n’arrive plus à évoquer ce qui fait souffrance. C’est le principe de l’usure. Dans son travail de recherche, Frédéric Loboz questionne « ce qui fait hôpital », ce qui définit sa vocation relationnelle, ce qui peut faire lien et soin pour porter secours aux corps et aux esprits. « Tels deux mondes qui s’y rencontrent, dit-il, nous pouvons y sentir le contraste des codes et des systèmes de représentations, celui des soignants et celui d’une personne qui vit dans la rue. Au sein de ces mondes, le soin et plus spécifiquement ce qui peut « faire hôpital » ne tombe pas d’emblée sous le sens ».

Quand les institutions font violence

Nos deux chercheurs mettent en lumière la rigidité dont leurs institutions, elles-mêmes soumises à une logique managériale, font preuve avec leurs publics. Cette rigidité est une forme de violence. Frédéric Loboz et Jacqueline Spitz illustrent, chacun dans leur contexte de travail, la distorsion qui se crée entre le rapport normé d’institutions bureaucratiques et le temps discontinu de leur public. Avec comme conséquence une distanciation du lien social. Celui qui est plus vite essoufflé, celui qui n’arrive pas rapidement à mobiliser ses ressources se trouve pris plus vite qu’un autre dans un processus d’exclusion.

Pour Frédéric Loboz, l’un des signaux de la précarité, c’est l’instant présent. « Quand il n’y a pas d’imagination sur le futur, dit-il, c’est l’ici et maintenant qui est déployé, c’est l’instant présent qui peut être pensé. Pas hier qui a fait violence. Ni de demain qui sera peut-être la galère ».

Les deux praticiens-chercheurs s’accordent à penser qu’il est des lieux où il est nécessaire d’être dans le qualitatif, des lieux qui ne sont pas en prise avec le temps, qui ne devraient pas être dans une logique économique. Or, ce n’est pas la tendance à l’œuvre, car, comme le souligne E. Nicolas, « Dans un contexte socio-économique en crise, la diminution des subsides alloués aux secteurs sociaux et médicaux se combine avec les logiques de l’économie de marché. Cela pour produire un nouveau paradigme de gestion du social et du médical, celui de la performance du système de soin.[4]

Entre le monde de la rue et celui de l’hôpital, n’y a-t-il pas des conceptions du soin qui s’opposeraient, s’interroge Frédéric Loboz ? Inscrire une personne sans abri dans un circuit de soin pour une cure de désintoxication alcoolique, c’est l’hospitaliser pendant trois semaines. Cela sous-entend de mettre entre parenthèses ce qu’elle a réussi à mettre en place dans la rue, ce qui faisait ressource, logement, ses débrouilles en cours. Pour les soignants, le concept de soin est synonyme de projet de santé alors que pour les patients en grande précarité il est plutôt synonyme d’instant de crise: « il est le signifiant d’un maintenant nécessaire pour survivre dans les limites de l’instant présent.  L’hôpital a pour fonction d’aider à se recoudre pour mieux repartir et non pour s’inscrire dans des projets. »

L’institution inscrite dans une perspective de soins à long terme n’est-elle pas en décalage par rapport à la réalité du monde de la rue ? Les professionnels du soin que nous avons rencontréss’interrogent sur de nouvelles manières de créer du lien social en introduisant un autre rapport au temps pour se soigner, se réinsérer.  

Jacqueline Spitz reconnaît que la même pression institutionnelle s’exerce sur les jeunes lorsqu’ils arrivent à l’âge adulte et qu’ils sont amenés à quitter l’institution qui les a hébergés.

Les jeunes qui ont connu le placement institutionnel durant la petite enfance, doivent faire face à un changement de statut quant ils deviennent majeurs. Ils reçoivent alors l’injonction d’une autonomie nouvelle, d’une indépendance forcée à laquelle ils ne se sentent pas toujours préparés. La recherche d’un emploi ou d’un logement constituent autant de défis que de stress et de frustrations. S’ils souhaitent s’adresser à un service d’aide, cela sous-entend l’adhésion à de nouvelles normes institutionnelles et une modification durable de leurs comportements qu’ils ne sont pas toujours prêts à accepter : « Ces jeunes entrent le plus souvent en contact avec les services d’aide avec une connaissance et une aisance révélatrices de l’expérience acquise. Mais ils recherchent une aide à la résolution de leurs problèmes ponctuels et ils ne sont pas nécessairement disposés à répondre à un objectif de changement de leur comportement ».

Ces périodes de transition ouvrent de nouvelles questions susceptibles de réactiver les traces laissées en eux par des ruptures successives.   « Les jeunes qui deviennent majeurs ont fréquemment besoin d’un temps d’adaptation à cette réalité nouvelle », explique Jacqueline Spitz : « il est illusoire de viser d’emblée la stabilité : les jeunes sont souvent dans des projets à courte échéance. Ainsi, l’entrée dans le premier appartement « à soi » après la vie en institution concrétise un nouveaumoment de rupture. Le deuxième appartement, en revanche, ils peuvent l’habiter, y déposer certaines choses qui font qu’ils s’y sentent davantage chez eux, ajoute la psychologue. » 

Les récits des jeunes adultes rencontrés par Jacqueline Spitz donnent à voir à quel point la discontinuité des liens sociaux est une constante dans leur parcours de vie. Leurs expériences de vie n’ont pu leur permettre de se construire une sécurité interne suffisante pour explorer le monde extérieur et élaborer des stratégies qui leur permettent de trouver une réponse optimale à leurs besoins. Lorsqu’ils sont aux prises avec des sentiments d’impuissance, ils recourent à la défiance par rapport aux normes institutionnelles pour conserver une impression de contrôle sur leur devenir. 

Les travailleurs sociaux n’ont pas toujours conscience de ce qui se joue. Pour eux, les jeunes ne sont pas là où on les attend. Ils ont le sentiment qu’ils abandonnent, qu’ils lâchent prise alors qu’ils sont en train de rejouer avec les institutions le modèle qu’ils connaissent au niveau de l’attachement.

Ces professionnels témoignent des changements de mentalité qui s’opèrent sur le terrain, d’une prise de conscience qu’il est essentiel de se libérer de l’emprise du temps, afin que l’institution puissent être mobile, adaptable, souple... La reconnaissance de la souffrance psychique vécue par le sujet lors de situations d’exclusion suppose de renoncer à des mesures prescriptives ou à des dispositifs prévus. Elle amène à respecter le sujet dans sa fragilité et à développer avec lui un mode de relation, une position d’échange des savoirs qui semble la seule voie possible pour lui permettre de maintenir le lien social.

Comment préserver des espaces de liberté et mettre en place d’autres pratiques d’accompagnement ?

Jacqueline Spitz et Fréderic Loboz militent pour une nouvelle posture professionnelle et institutionnelle. La véritable force d’une institution est de donner un espace où leurs gens vont pouvoir souffler, remobiliser les choses importantes qui font leur vie.

Selon eux, il y aurait une place, pour les intervenants, entre ce que Winnicot appelle le Game et le Play. Le « game », c’est le jeu joué par les acteurs sociaux et les institutions qui posent les règles dans lesquelles elles sont obligées de fonctionner. Le « play », c’est ce que fait l’individu qui joue lui-même dans le jeu. Selon Winnicot , il convient de se situer dans l’entre-deux, dans un espace intermédiaire où la parole peut circuler librement.

Le concept du jeu selon Winnicot

Cet espace qu’est celui du jeu introduit un flou entre la réalité objective et la réalité subjective, entre le monde réel et le monde vécu, un espace potentiel où tous les possibles peuvent être déployés. Dans cet univers de l’entre-deux, l’espace n’est ni objectif ni subjectif, ni vrai ni faux, ni illusion ni désillusion, mais tout cela ensemble.[5]

Pour Frédéric Loboz et Jacqueline Spitz, trop peu d’institutions laissent place à ce jeu du sujet avec lui-même, dans une marge qui lui permette d’avancer par essais et erreurs. C’est pourtant dans cette distance que les acteurs sociaux et leur public trouvent les ressources personnelles, les positions novatrices, la liberté nécessaire pour travailler les souffrances, principalement celles qui touchent à l’attachement.

Jacqueline Spitz souligne l’intelligence et les compétences des jeunes adultes pour rester en lien avec autrui, pour s’adapter à l’environnement tout en préservant une forme de liberté et de distance par rapport à une affiliation trop anxiogène, pour s’accrocher même si cela passe par des bricolages ou des petites magouilles : «  Je pense qu’il est important de soutenir les initiatives des intervenants qui vont dans le sens de la souplesse et de la marge plutôt que de répondre aux diktats de la norme. L’intégration d’opportunités « d’accroches flottantes » dans leurs interventions psychosociales doit leur permettre d’apaiser leur sentiment d’impuissance face aux allers-retours des jeunes. »

Fréderic Loboz constate quant à lui que des espaces d’ajustements, des lieux de croisements, des interstices se présentent également dans le monde hospitalier  « aux endroits où les mesures sociales, les procédures juridiques, les décisions techniques ne suffissent pas et où il faut insérer des modalités relationnelles prenant en compte la rencontre psychique. »[6] Des espaces suffisamment contenants sans être rigides par rapport aux règles de fonctionnement, où prévaut la position entre l’institué et l’instituant. Des rencontres sur les lieux de l’hôpital permettent la création « d’espaces d’entre-deux », avec le personnel infirmier, avec les bénévoles, et qui offrent, en dehors du cadre structurel, un potentiel à inventer de nouveaux liens.

Comme chercheur, il propose une conception matérielle de l’hôpital dans une dimension physique et symbolique qui offre à l’individu à la fois l’espace et la sociabilité, et qui pourrait faire lieu et soin.

« On travaille dans les interstices réels de l’hôpital, souligne Frédéric Loboz, dans les trous dans lesquels il se passe des choses, ces lieux qui ouvrent cet espace de distanciation-rapprochement, qui permettent à la personne d’aller à son propre rythme, de se sentir libre, sans la répétition de ce qui fait violence avec la famille, dans les histoires de la vie. »

Puisqu’on voit qu’il est, par sa seule présence, un point de repères dans la vie chaotique de la rue, et qu’il fait déjà soin pour ce qu’il représente, l’hôpital pourrait être considéré, selon Frédéric Loboz, comme un support social au milieu d’espaces urbains apportant une dimension soignante alternative. « Jusqu’ici, dit-il, c’est un lieu ou les corps se dévoilent, où les histoires se livrent. Il y fait vie…  Le but de ma recherche était aussi de montrer que simplement le fait d’être là est déjà soignant… et que parfois on oublie cette simple posture dans la surenchère de cheminement de soins et de la perfection à tout prix… »

Avec la collaboration de Louise Méhauden, Pascale Meunier et Delphine Huybrecht pour la relecture.

Notes/Références

[1] Jacqueline Spitz est l’auteur de « Bricoler pour rester accroché : les défis du passage à l’âge adulte en situation de précarité ». Frédéric Loboz est l’auteur de « L’hôpital permanent dans les interstices de la ville, vers une clinique hospitalière en contexte social précaire ». Ces deux travaux de recherche ont été réalisés dans le cadre du Certificat universitaire Santé mentale en contexte social, année académique 2013 (UCL/Laap/SSM Le Méridien).

[2] Pour comprendre la notion de praticien-chercheur, se reporter aux deux analyses publiées par Le GRAIN :
Detongre A.-E., Marneffe J. et Roset C., Analyse de la figure du « Praticien-Chercheur » au travers de l’ouvrage « Passeurs de mondes. Praticiens-Chercheurs dans les lieux d’exils », Le GRAIN, septembre 2014 et
Georis V., Figure du praticien chercheur II - de l’engagement dans un monde complexe, Le GRAIN, Novembre 2014 - En ligne sur http://www.legrainasbl.org

[3] Castel R., La dynamique des processus de marginalisation: de la vulnérabilité à la désaffiliation, Cahiers de recherche sociologique, n°22, pp. 11-27. En ligne sur http://erudit.org/revue/crs/1994/v/n22/1002206ar.pdf.

[4] Nicolas E., Faire lien face à l’exclusion sociale. Perspective d’un développement durable en santé mentale, Le GRAIN, septembre 2015, en ligne sur http://www.legrainasbl.org.

[5] Adam C., Couloubaritsis L., Les espaces entre vérité et mensonge, Yakaba.be, 2014, 54 p., en ligne sur http://www.yapaka.be/

[6]Raymond G., Pratiques d’accompagnement, Rhizome, n°20, septembre 2005, en ligne sur http://www.orspere.fr/IMG/pdf/Rhizome20.pdf.

Annexes

BRICOLER POUR RESTER ACCROCHE : Les défis du passage à l’âge adulte en situation de précarité

L’hôpital permanent dans les interstices de la ville : Vers une clinique hospitalière en contexte social précaire