Emmanuel NICOLAS[1], Décembre 2015

Emmanuel Nicolas nous propose ici la présentation du processus interactif par lequel le praticien-chercheur immergé et la personne avec laquelle il est entré dans une relation longue, créent les traces photographiques, les récits et les mots qui leur permettront de mettre, vis-à-vis de leurs affects, la distance nécessaire afin qu’émerge du savoir propice au changement. En ce sens, nourri d’allers-retours entre des scènes qui se répondent, le récit devient source d’émancipation.

printbuttonIntroduction

De tout temps, l’humain s’est raconté en élaborant des langages aussi complexes que variés. Des grottes de Lascaux au net, toute une palette de supports ont aidé à produire des traces de présentification et de transmission. « Qui on est ? Dans quel contexte social évoluons-nous ? » est en quelque sorte l’interrogation qui, au départ de points de vues sur nous-mêmes et nos communautés d’appartenance, pose les jalons d’un message à soi et aux autres. C’est aussi par ces traces qu’une évolution des techniques langagières a pu s’inscrire dans le temps et ainsi produire des perspectives (multi) culturelles.

Si nous percevons bien cette dimension de la mise en récit, nous n’en imaginons la fonction émancipatrice que par ce prisme de l’évolution du langage. Or, la mise en récit, son élaboration et sa production contiennent en elles-mêmes une complexité bien ancrée dans le processus narratif, bien au-delà (on pourrait aussi dire en-deçà) des composantes économiques de l’évolution humaine tant elles mobilisent des composantes sociales et affectives.

Pour inscrire ces propos dans des lieux, je partirai de deux scènes qui appartiennent à des sphères a priori différentes pour tenter d’en dessiner les contours de la production émancipatrice.

La première scène concerne une recherche que je mène actuellement auprès de personnes fortement précarisées, aux prises avec des conduites à risques[2] et des formes de vulnérabilités. Ces personnes ont investi la rue comme lieu de vie, dans un habitus fragmenté - clivé pour Bourdieu -, occupant les interstices urbains à défaut de commune socialisation, d’une socialisation  «  admise » en fonction des valeurs et des lieux dominants (logement, travail,…).

La seconde scène sera la formation d’intervenants psycho-médico-sociaux, chambre d’échos au récit de vie. J’utiliserai ici une séance de formation à la gestion de la violence et de l’agressivité dans une institution sociale comme illustration d’un récit de pratiques.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, je m’abstiendrai de tout détail permettant de reconnaître les personnes et les lieux.

La mise en interaction des deux scènes participe d’un double mouvement, celui de se raconter dans un contexte de rencontres, celui aussi de se rencontrer lorsqu’on se raconte.

Processus narratif : expérimentation d’une rencontre avec soi, son histoire et l’autre

Les recherches visant à mettre en perspective les processus sociaux de la précarité et des conduites à risques nécessitent un point de vue impliqué sur le terrain même où celles-ci se déploient. En tant qu’intervenant de première ligne pendant près de vingt ans dans une ville fortement défigurée par la vulnérabilité sociale, j’ai pris la mesure de ce que signifie une « ville qui a une gueule », une ville qui contient et produit dans ses interactions différentes formes de vulnérabilité. Aller à la rencontre de ses habitants, surtout s’ils ont vécu des traumatismes sociaux, physiques et psychiques, c’est devenir témoin de visages burinés par la précarité, des regards fuyants marqués par la difficulté à (se) faire confiance.

Ma première rencontre avec Lucas date d’il y a vingt ans, lorsque j’étais intervenant social en rue. Durant plusieurs années, nous nous sommes croisés au gré des circonstances de ses difficultés et de ses demandes et de mes points d’accroche professionnels. Au fil des ans, une relation de confiance s’est tissée pour autoriser Lucas à accepter un travail de récit autour de son parcours dans les conduites à risques.

Nous nous retrouvons à son domicile, un petit studio aménagé avec soin et goût avec des objets de récup et des fabrications personnelles. Lucas me lance : « Ces objets, c’est un peu comme moi… ils viennent de la rue et je les retape pour que ça devienne beau ». Une lampe se dresse. Faite d’un tube en carton, de bambous et d’une ombrelle qui cache une ampoule, la lumière diffuse un rai de lumière. Il fait encore chaud et Lucas m’invite à prendre une boisson fraîche autour d’une table récupérée dans le quartier. En levant son verre, Lucas montre une blessure sur son avant-bras, une ligne de trente centimètres. Voyant que je m’en inquiète, Lucas me dit qu’il s’injecte de l’héroïne à cet endroit. J’avais proposé à Lucas une méthode ethno-photographique[3], l’occasion était là de commencer à cet instant. Il accepte tout en me demandant de ne pas être reconnu, à savoir que je ne photographie pas son visage (« On ne sait jamais, j’ai pas envie qu’on voie ma tronche … »).

Regardant ensuite la photo, Lucas se lance dans son récit : « Tu sais, j’essaye de ne pas prendre de risques pour ma veine. En plus, cela me permet qu’on ne me voie pas trop comme un tox. Cette ligne, elle pourrait ressembler à une blessure normale, non ?…Il faut pas rester sur place pour éviter que le mal s’installe… Le mal, c’est quand tu t’attaches, t’es déçu, on profite de toi… Je préfère faire comme avec ma shooteuse (seringue). Je pique qu’une fois au même endroit[4]. Pas de risque quand tu t’attaches pas, quand tu restes pas sur place…». S’ensuit un dialogue sur son parcours dans la consommation de drogues, les vécus traumatisants de violence dans sa famille d’origine, la famille d’accueil et les institutions de placement.

Ces quelques phrases laissent percevoir une posture réflexive au départ de pratiques de consommation en contexte social. En démarrant son discours sur une pratique de réduction des risques physiques, Lucas met ensuite en perspective la plus-value sociale sous forme de réduction des risques de stigmatisation. Ce que l’on pourrait nommer une pratique d’hygiène de la consommation (Roquet, 2001) se mute en une réflexivité sur une conduite d’appel au social, autrement dit, un message alternatif à la stigmatisation en signifiant la volonté de se mettre en lien « en dehors du monde des toxs ».

La démarche réflexive est une première proposition du travail de récit. J’évoque ici cette dimension de travail dans le récit tant il s’agit à proprement parler d’un processus aux dimensions plurielles. D’une part, elle suscite une capacité d’élaboration sur des pratiques et des parcours de vie, mobilisant des ressources pour structurer une pensée, produire un discours et le poser dans la rencontre pour produire des traces. Ce processus hautement relationnel consiste pour Lucas à vivre dans mes activités de chercheur, y évoluer pour coopérer dans une logique de co-construction. En faisant le don de sa réflexivité, il légitime l’intérêt porté sur son récit et sa capacité à l’élaborer mais aussi il met au travail la réciprocité dans la relation « chercheur – interlocuteur ».

Une autre dimension adjacente à l’expérimentation de l’élaboration du récit dans son axe narratif est l’écart à soi que produit la réflexivité. En posant un regard sur sa pratique de consommation, Lucas donne une valeur au vécu traumatisant qui est le sien. Pris en effet dans des systèmes violents dont il garde des traces physiques et psychiques, Lucas conçoit l’attachement à l’autre comme une prise de risques. Le passage par la réflexivité donne sens aux mots et au monde (Desmarais, 2009), autrement-dit du sens à l’appartenance aux mondes sociaux dans lesquels nous évoluons.

Partir d’une pratique de consommation dont la fonction est de réduire les risques sanitaires et sociaux autorise l’auto-réflexivité sur le lien, sur l’attachement. Une semaine après cette rencontre, Lucas a écrit tout un cahier sur son parcours institutionnel. Ce cahier n’est pas une biographie linéaire de ses passages successifs en institution mais un ensemble structuré de considérations sur l’attachement d’une personne vulnérable aux intervenants sociaux : quels sont les enjeux du lien aux intervenants sociaux? Quels risques prend-on quand on va mieux ? A qui faire confiance ? Quelles peuvent être les déceptions ?... Autant de questions soulevées dans cet écrit qu’il m’offre à la lecture et dont je m’inspire dans ma pratique au quotidien.

Le récit de vie, lorsqu’il est mis au travail, devient une production de représentations sous forme d’une dialectique entre expériences du réel et expressions de celles-ci. Énoncer devient s’énoncer en appelant à la conscience narrative l’expérience vécue. Mais la parole s’inscrit dans le temps, celui du processus narratif et cela ne va pas sans risque, notamment quand remontent à cette surface les vécus traumatiques. Lucas prendra du temps à raconter les abus, les maltraitances.

L’un des enjeux fondamentaux dans le travail du récit est de prendre soin de celui-ci pour qu’il s’élabore avec maturité, sans forcer, aux risques qu’il devienne une caisse de résonance des traumatismes du passé. Le cahier de Lucas est un point de vue sur l’intervention sociale mais il devient aussi une production atypique qui fait tiers lorsque la mise en récit produit des risques pour soi. Lucas y trouve une scène de production de savoir sur les risques du ballottement relationnel, un tiers mobilisable pour élaborer sa propre histoire sans en être exilé, mis hors lieu et hors-jeu. L’expression du réel vient au service de l’expérience d’une réalité souffrante. Le tiers se présente comme un garant que le rythme de l’élaboration peut être respecté avec sa part de prise de risques.

Les personnes qui ont vécu une série d’exclusions et qui sont aux prises avec des conduites à risques qui questionnent la capacité à être au monde, prennent le risque de trop s’exposer et de renforcer davantage l’errance dans leur propre biographie et parfois aussi d’y entraîner le chercheur. Cela nécessite, tant pour le chercheur que pour son interlocuteur, de baliser des points d’appui, des formes de débrouilles, de ressources résiduelles dans le travail du récit. Je me risquerais à proposer une schématisation de ce premier degré de la fonction émancipatrice du récit.

La charge de l’errance dans la biographie des personnes peut, au travers de l’expérimentation du récit, faire découvrir des parcours balisés, des productions de réductions des risques. Pour Lucas, exprimer des pratiques de réduction des risques produit un savoir sur soi et sur les processus sociaux qui l’ont conduit à anesthésier des souffrances. Ce faisant, il élabore un savoir sur la réduction des risques sociaux à « trop ou mal s’attacher ». L’élaboration d’un cahier sur les intervenants sociaux lui en donne une perspective et l’errance peut se transformer, par cette balise, en airance[5] (Deligny,1999), une possibilité de se donner de l’air, de se poser pour continuer à élaborer, à se réinscrire dans des lieux d’appartenance, notamment ceux de l’aide et du soin.

Petit à petit, Lucas construit un discours qui appelle à la reconnaissance mutuelle. Lucas me parlera longuement du besoin d’être reconnu en dehors du stigmate et de sa vulnérabilité, de sa volonté de s’occuper d’un couple de personnes âgées. Durant ce récit, il me parlera de ses doutes, de la peur qui le ronge de leur expliquer son vécu, des risques de « les voler pour ne plus avoir à les rencontrer », de son cheminement à reprendre contact avec sa mère biologique, d’écrire sa colère envers sa famille d’accueil.

Le récit appelle à la reconnaissance mutuelle

Dans ce cheminement, Lucas expérimente un savoir sur lui-même qui peut influer sur les risques d’errance. Comme il me le dira : « J’avance dans ma vie, mais j’ai besoin de toi pour m’écouter, écouter ce que j’ai à dire et que je n’ai pu jamais dire. »

La force du récit ne réside pas uniquement dans la production d’un savoir qui tout au plus serait lu par quelques-uns. Le récit, en plus de produire des connaissances, produit du changement. Ainsi, Lucas et moi nous sommes mis d’accord que la mise en récit devait servir à d’autres, à des étudiants et des professionnels de l’intervention psycho-médico-sociale pour qu’un changement de mentalité s’opère dans les pratiques au bénéfice de ses pairs.

Le récit produit un témoignage dans une dialectique de transmission, ce qui donne une existence au récit dans le temps. Cette volonté affirmée chez Lucas pose les jalons d’une autre fonction émancipatrice qui appuie davantage le lien entre « Appartenance » - « Reconnaissance » et « Connaissance ». Au nom de qui, de quoi participe-t-on à la production de son récit ? Ces questions fabriquent de la loyauté, valorisent la condition humaine lorsque le contexte de vie, les formes diverses de l’exclusion ont tendance à la déstructurer.

Place, statut et rôle de répondant chez le chercheur

Les enjeux méthodologiques dans le cycle du travail du récit auprès de personnes multi-traumatisées sont inhérents aux risques de la rencontre chez celui qui fait le don de son histoire et chez celui qui en est le dépositaire. A chacune des étapes se pose la question de l’écoute, et de la production de traces jusqu’au travail d’interprétation et d’écriture ce qui constitue l’épreuve éthique du dispositif dans son ensemble. Sans cet engagement, sans loyauté, pas de possibilité de récit pourrait-on dire plus simplement. En effet, Lucas ne peut s’engager pour d’autres que si je peux représenter cette altérité et je ne peux m’engager pour d’autres que si Lucas fait l’expérience de sa singularité et de la force de son témoignage pour d’autres. Et lorsque cela a été le cas, avec lui et d’autres, la charge émotionnelle intense est à la fois liée au contenu du récit et à la confiance qui est donnée au chercheur à devenir tout au moins un instant le dépositaire et le garant du processus narratif en cours. Lucas a souvent cherché mon regard dans les silences, un regard que j’interprète comme étant une approbation à la poursuite du récit. La pratique de l’écran blanc[6] ne suffit pas à l’élaboration de la parole.

Si je ne peux être touché par le récit, celui-ci ne peut être sensible. Se joue alors le cycle de la compréhension. Pour se comprendre, Lucas a besoin d’être compris. Le processus a l’œuvre produit une communauté de sens et ouvre le champ d’une émancipation avec l’autre. Je dirais que le cycle de la compréhension est la toile de fond sur laquelle peut se réfléchir le travail du récit. Pour Daniel Bertaux, il s’agit d’une parole qui libère et reflète des parcours de vie (Bertaux, 2001). En toute hypothèse, c’est dans l’implication du chercheur à s’approprier l’objet de sa recherche qu’une émancipation de la personne est envisageable car le récit est un lieu commun d’engagement réciproque. Encore faut-il se poser la question du « comment », des méthodes qui vont lui permettre de répondre favorablement au mandat de porter le récit avec l’écriture. S’il n’en a pas le monopole dans la rencontre, le chercheur se doit d’être le garant que la personne qui livre son récit soit acteur (Lejeune, 2014) et non objet ou sujet de la recherche, parce qu’il est à la fois acteur dans les processus sociaux qu’il déploie dans le récit et acteur de ce dernier.

A ce titre, et parce que cet engagement est réciproque, il y a lieu pour le chercheur de disposer de ressources et d’appartenir à des communautés qui vont lui permettre de nourrir la nécessaire distance dans la proximité face à l’acteur du récit et au savoir produit. Ainsi, les lieux d’intervision sont des supports essentiels pour éviter l’encryptage du savoir et de la relation chercheur – acteur. Elles sont des lieux d’airance (cfr définition supra) lorsque le chercheur est affecté (Favret Saada, 1990), qu’il vit des affects et est assigné à une place qui peut lui paraître inconfortable.

Le récit dans le lieu de la formation : une mise en échos

Les formations d’intervenants psycho-médico-sociaux sont toujours des moments où les pratiques sont mises en tension et questionnées pour envisager de possibles changements.

La scène que j’utiliserai ici est celle d’une formation commanditée par la direction d’une institution sociale pour aider ses intervenants à mieux gérer la violence et l’agressivité dans les relations avec les bénéficiaires de l’aide.

Au début de la séance de formation, lors d’un tour de présentation des participants, je propose à chacun de réfléchir à trois mots qu’il peut partager en groupe sur la perception de la violence et de l’agressivité dans son contexte d’intervention.

Un accueillant demande rapidement la parole et d’un ton irrité dit : « Bonjour… Voilà, je ne sais pas ce que je fais ici car on m’a imposé cette formation et perso, je ne vis pas de situation de violence à l’accueil… Si je suis ici, et je vais rester, c’est parce que j’y suis obligé… mais ne comptez pas sur moi pour dire quelque chose. ». Le groupe est réactif, des regards interrogateurs se mêlent aux commentaires à voix basse, ce qui crée rapidement un fond sonore. Je réponds à cet accueillant : « Je pense que vous avez raison de dire cela ainsi. Mais je pense aussi que vous avez des compétences qui vont pouvoir aider le groupe à gérer des situations. Votre expérience va être utile. ».

Durant les journées de formation, cet accueillant n’aura de cesse de raconter les différentes situations de violence et d’agressivité vécues au quotidien. Il aidera le groupe à comprendre le contexte de la violence dans cette structure. Celle qu’il vit de par les changements institutionnels davantage tournés vers une application de procédures, celle qu’il estime pouvoir produire lorsque ces procédures sont appliquées telles quelles ou parce que la pression est trop forte, celle aussi qui peut signifier un mal-être et qui peut, en effet miroir avec les personnes accueillies, ressurgir à tout moment,…

On retrouve dans cet autre contexte du récit les éléments de ce que celui-ci peut produire comme savoir lorsqu’il permet d’élaborer une mise en lien avec sa propre histoire. Il s’y élabore un regard auto-référencé sur les processus sociaux et les pratiques sociales qui traversent les acteurs concernés. Cet accueillant est au cœur des fils qui tissent le récit.

Sa première phrase est un témoignage sur le contexte de violence qu’il perçoit, à savoir l’obligation de participer à un module de formation qu’il n’a pas choisi. Ce faisant, il élabore son récit sur des pratiques, sur une analyse de celles-ci en questionnant les enjeux, le système, en se découvrant petit à petit comme acteur de celui-ci.

La recherche en sciences sociales et les entretiens cliniques n’ont certes pas le monopole du récit et de ses effets émancipateurs. Les modules de formation autorisent des formes de narrativité de soi en contexte institutionnel.

Ainsi, dans ce processus où l’intervenant se met à utiliser la parole dans un groupe, celle-ci est incorporée pour fabriquer de l’Humain lorsque les conditions de l’expression de la parole sont vécues au sein de l’institution comme déshumanisantes. Élaborer une parole sur le besoin et l’imposition de la formation, c’est aussi  élaborer sur le capital de violence subie (Nicolas, 2014), un cumul qui fragilise la capacité de penser et de dire lorsque le contexte de violence produit du slence, de la banalisation, des blocages. En effet, en se positionnant, cet accueillant dit combien une parole est nécessaire au sein de la structure pour réduire la violence qui y transite, la parole sur la formation est un capital métaphorique sur les risques de déshumanisation de l’institution.

Le récit sur les pratiques peut, lorsqu’il est accueilli, être un récit « tout court », une synthèse sur le contexte social et ce qu’il produit comme symptômes de précarisation des métiers, des relations « aidants-aidés ».

Tout comme le récit de Lucas, la parole de cet accueillant agit sur l’identité narrative, un « je » qui ne peut exister que si un « nous », le groupe de formation, est intégratif. Ici, l’objet de la formation « apprendre à mieux travailler » se transforme en une condition, « pour mieux travailler dans mon institution, il faut que je puisse y tenir une parole, y tenir une place, y faire valoir mes compétences et mon savoir-faire ».

Conclusion

Les repères épistémologiques et éthiques n’ont de sens que s’ils développent un débat de valeurs. Le récit de Lucas et de cet accueillant pourront servir à des professionnels qui, à leur tour, pourront se mettre en récit et tenter de s’émanciper des contraintes d’un social qui tend à les vulnérabiliser. Lucas continue à développer dans son processus de rétablissement différentes formes de mises en récit. Il continue à se raconter avec l’écriture et des pratiques artistiques. Il veut maintenant s’investir dans des groupes de parole.

Ces deux scènes du récit comme lieux de production de savoirs semblent a priori fort éloignées l’une de l’autre et, n’en déplaise aux puristes, force est de constater qu’elles produisent des récits sur le contexte social, des mises en récit qui sont un point de vue sur le social et qui peuvent agir sur ce social. En effet, le récit de Lucas a pu trouver une utilité certaine auprès de travailleurs sociaux. Avec son accord, les photos de son avant-bras et les extraits du récit appartiennent aussi à des modules de formation sur les conduites à risques.

Là se définit alors la portée émancipatrice du récit, celle de faire corps avec le social parce qu’une parole est rendue possible, est transmise et fait traces. Si le récit vient du social et y retourne en étant reconnu comme un savoir sur lui-même, ce social participe à l’entreprise de la connaissance et de la reconnaissance des plus vulnérables.

Avec la collaboration de Véronique Georis, Hélène Marcelle et Delphine Huybrecht pour la relecture.

Bibliographie

Bertaux D. (2001), Les récits de vie, Paris, Édition Nathan Université/Sociologie 128.

Deligny F. (1999), A comme asile suivi de Nous et l’innocent, Éditions Dunod/ Enfance, 252 p.

Desmarais D. (2009). «L’approche biographique », dans Recherche sociale, de la problématique à la collecte des données, Gauthier, B., (chap.14, pp. 361-389), Montréal : Presses de L’Université du Québec.

Favret-Saada J. (1990), Être affecté, Ghradiva n°8, pp.3-10.

Lejeune C. (2014), Manuel d’analyse qualitative. Analyser sans compter ni classer, Louvain-la-Neuve, Éditions De Boeck/ Méthodes en sciences humaines

Nicolas E., (2014), « Habiter et être habité par la rue. Enjeux d’une recherche impliquée auprès de jeunes sans-abri », in Jamoulle P. (dir) Passeurs de mondes. Praticiens chercheurs dans les lieux d’exils, Éditions Académia l’Harmattan/ Anthropologies prospectives, Louvain-la-Neuve, pp 25-48

Roquet E. (2001), « Le bien boire » du sans-abri, in Psychotropes 2001/2 – Vol 7, Éditions De Boeck Université, pp 23-32.

Notes / Références

[1] Assistant social, anthropologue et intervenant en thérapie familiale. Formateur et superviseur au STICS asbl, professeur à la HELHa, chercheur et co-animateur avec Pascale Jamoulle de la formation à la pair aidance (UMONS)

[2] Les conduites à risques sont des pratiques qui mettent le corps et le psychisme en suspens, dans le risque. Elles concernent des pratiques de consommation de drogues, des pratiques de violence, des pratiques sexuelles qui mettent en danger celui qui les porte.

[3] Ce dispositif consiste à photographier des lieux de la personne (parties du corps telles que les mains, espace d’habitation, lieux occupés en ville,…) et de pouvoir parler ensuite de la photo de manière libre.

[4] Lucas pratique des injections continues le long de sa veine. Arrivé à hauteur du coude, il redémarre ses injections à hauteur des poignets.

[5] Les lignes d’airance sont ces lignes où se croisent des histoires, des personnes parcours physiques et psychiques et où une fonction créatrice de lien intervient dans la rencontre. Fernand Deligny, éducateur, philosophe et poète, constatait que les enfants autistes avec lesquels il partait dans les Cévennes, pratiquaient une petite danse rituelle lorsque leurs propres parcours croisaient les sentiers empruntés par les éducateurs. Il a appelé ces croisements des lignes d’airance.

[6]Pratiquer l’écran blanc, c’est être l’élément stable et fiable sur lequel l’interlocuteur peut s’appuyer et y poser son discours et sa charge émotionnelle.