Louise Méhauden, Le Grain, Juin 2016

Pourquoi travailler en réseau ? En quoi ce type d’organisation est-il particulièrement pertinent dans notre contexte socio-politique ? Quels sont les différents types de réseau et de travail en réseau ? Quelles sont les principales étapes et conditions de réussite de leur développement ? Quels en sont les principaux obstacles et points d’attention ? C’est à ces questions que cette analyse cherche à répondre, en se basant sur l’expérience d’un Service d’accompagnement pour personnes handicapées nommé Le Bataclan qui, soucieux d’améliorer l’inclusion de la personne handicapée via le développement du travail en réseau, a choisi de mener une recherche-action dont nous présentons ici le processus et les enseignements.

printbuttonINTRODUCTION

La notion de « réseau » connaît un essor considérable dans le champ de l’action sociale. Or, une relative confusion persiste dans ses interprétations et ses mises en pratique sur le terrain. Face à ce constat, plusieurs acteurs liés de près ou de loin au secteur du handicap se sont réunis autour de la table pour tenter d’en dessiner les contours. Leurs réflexions, nourries par les apports théoriques des chercheurs-intervenants, ont permis d’élaborer une sorte de « vade mecum » à destination des différents intervenants sociaux amenés, à un moment ou à un autre, à travailler avec des personnes en situation de handicap. Il se donne pour mission de leur apporter quelques balises méthodologiques censées étayer le déploiement de leurs propres réseaux.

Brève présentation de la démarche

Cette réflexion autour du travail en réseau a vu le jour à l’initiative du Service d’accompagnement pour personnes handicapées le Bataclan.

Son objectif : améliorer l’inclusion de la personne handicapée via le développement du travail en réseau. En collaboration avec les chercheurs-intervenants d’ORCHIS et du Réseau MAG, un dispositif de recherche-action a été élaboré. Une vingtaine d’acteurs issus de champs divers (logement, médiation de dette, emploi, santé, handicap et santé mentale) ont été invités à se réunir en deux focus groups au cours de 3 demi-journées. La première était consacrée à la formulation de constats quant au travail en réseau, à partir des récits de situations vécues, amenés par les participants. La deuxième visait à élaborer collectivement une analyse plus approfondie de la situation. La troisième a débouché sur l’élaboration de pistes pratiques. Parallèlement à ces groupes de travail, une revue de littérature a été réalisée, afin de nourrir les réflexions des acteurs avec quelques apports théoriques.

Pourquoi travailler en réseau ?

Une série de raisons s’ancrent directement dans le vécu des acteurs. C’est premièrement la complexification des situations qui est évoquée.

Les problématiques deviennent de plus en plus multiples, se conjuguent, et relèvent donc de domaines et de champs variés (emploi, santé physique et mentale, logement, scolarité,...). «En outre, les situations des familles sont parfois très lourdes à porter par un seul professionnel, tant sur un plan pratique qu’au niveau affectif. Le travail en réseau permet alors de partager le travail et de réduire la charge de chacun»[1].

L’isolement social de certains publics est un autre argument convoqué dans la justification de la mise en place de réseaux de proximité afin d’enrichir le tissu social et d’ «améliorer ces contextes de vie»[2]. L’isolement touche aussi les professionnels qui, en travaillant en réseau, apprennent les uns des autres, développent des approches communes et une culture partagée[3].

L’essor du réseau s’inscrit aussi dans un contexte socio-politique particulier. Il est tout d’abord marqué, dans le champ du handicap en particulier, par une logique d’inclusion. Celle-ci prime de plus en plus sur celle d’intégration et se trouve consacrée dans le fameux « décret inclusion »[4]. Les situations de handicap sont dorénavant abordées dans une perspective plus sociale et moins médicale ; plus globale et moins morcelée ; plus individuelle et moins « à l’emporte-pièce ». Cette logique prône l’inclusion de la personne handicapée dans la société, moyennant des aménagements sur mesure afin de compenser son handicap, tout en maintenant des espaces d’ « entre soi », « protecteurs ». De cette volonté d’inclusion découle une tendance au décloisonnement et à l’intersectorialité, au niveau institutionnel, afin d’offrir aux personnes des prises en charge cohérentes, globales et fluides. Et le réseau apparaît particulièrement adapté pour répondre à ces évolutions du travail social.

Notre contexte socio-politique est par ailleurs marqué par la prédominance croissante des principes de l’Etat social actif. Ce dernier érige la participation sociale en valeur suprême, et le réseau en modalité privilégiée d’organisation de l’action publique.

Le réseau : une même dénomination pour des réalités diversifiées

On l’entend dans les expériences des professionnels, comme dans la littérature : la notion de réseau dans le champ de l’action sociale renvoie à des réalités multiples. Il existe une multitude de réseaux et de raisons de faire réseau. Ils peuvent en effet se différencier sur de nombreux points : modalités d’organisation, degré de formalisation, objectifs, publics-cibles, délimitations, caractéristiques des membres, ... Ce sont autant de points sur lesquels les acteurs désireux de travailler en réseau seront amenés à trancher.

« Les questions à se poser sont nombreuses : qui peut/doit faire partie du réseau ? Comment est-il délimité ? Est-il plutôt ancré sur un territoire ou déterminé par une thématique ? Quelles sont ses finalités et ses fonctions ? Quel est son public-cible ? Quel est le constat qui préside à sa création ? Est-il marqué par la complexité et donc un besoin de différenciation des réponses ? Est-il marqué par un constat d’interdépendance et donc un besoin de coordination ? Ou est-il marqué par l’incertitude et donc un besoin de flexibilisation ? De quelle nature sont les relations qui unissent les membres du réseau (orientation de publics, concertation, consultation, sous-traitance, intervision, financement, transferts d’informations, ...) ? Quel est le degré de formalisation de ces relations ? Les collaborations sont-elles fortement contractualisées ? Ou se basent-elles davantage sur des accords informels et des relations de confiance ? Quelle est l’intensité, la fréquence des échanges ? Sont-ils systématiques ? A quel point les entités lient-elles leur sort ? Deviennent-elles interdépendantes ou conservent-elles toute leur autonomie ? Toutes les parties prenantes sont-elles sur pied d’égalité ou certaines ont-elles la capacité d’imposer leur volonté à d’autres ? Par qui et comment le réseau est-il coordonné ? De quels moyens dispose-t-on ? Etc. »[5].

On retiendra simplement ici[6] une distinction importante entre le travail de réseau et le travail en réseau[7], car ils renvoient chacun à des enjeux spécifiques. « Le travail de réseau consiste à (re-)créer du lien autour d’une personne, dans une optique d’inclusion, et renvoie à l’ensemble des ressources d’un acteur, qu’il soit un bénéficiaire ou un professionnel »[8]. Tandis que « le travail enréseau désigne le maillage, non centré sur un acteur en particulier, qui se tisse entre différents services et professionnels, indépendamment des cas particuliers de prise en charge »[9].

Le réseau comme processus : étapes et conditions de réussite

L’un des éléments-clés mis en évidence par les groupes et par la littérature est qu’il importe de considérer le réseau comme un processus en perpétuelle évolution, et non pas comme une structure figée une fois pour toute. En fonction du type de réseau dans lequel on se trouve, une série d’ « étapes » ont pu être répertoriées. Il ne s’agit en rien d’une recette de cuisine, mais plutôt de quelques « points de passage » à avoir à l’esprit lorsqu’on entreprend un réseau.

Dans le travail en réseau, la première étape identifiée par les participants consiste à « identifier le besoin et constater l’interdépendance entre les services ». Autrement dit, l’appel aux partenaires repose souvent sur le constat, en interne, d’un besoin de collaborer, de recourir à des compétences externes.

« Un certain nombre de nos locataires ont un handicap et nous sommes peu équipés pour cela. Demander de l’aide nous semble naturel et c’est à ce moment-là qu’on a pu constater que la question du logement n’allait pas de soi pour certains professionnels du handicap » (Un Directeur d’une Société de Logement Social).

Pour la plupart, ce besoin constitue même une condition de réussite du réseau : ses membres doivent trouver une plus-value, un intérêt dans le fait d’y participer, sous peine de se désinvestir.

«Au niveau des sourds, il y a plusieurs réunions inter-services. On va à certaines avec plaisir, à d’autres pas. On a tendance à aller à celles qui répondent à un besoin chez nous, pas à celles où on va par obligation» (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

Une fois le besoin et l’interdépendance constatés, il s’agit ensuite de coordonner les positions, de s’accorder sur les grandes lignes du travail en commun.

«On doit tenir compte des représentations, des positions de chacun dans le réseau» (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

« Vouloir collaborer, c’est aussi risquer le malentendu. ‘Je pensais que tu allais faire ça’ ou ‘je pensais qu’en échange tu ferais ça’. C’est très fréquent si on ne met pas un minimum les choses à plat au départ » (Une travailleuse sociale du secteur handicap)

« Nous avions été invités à participer à un groupe de travail dans le cadre d’un projet soucieux de valoriser un certain type de handicap. Ca a très vite capoté car un des participants, très clairement porteur d’un autre objectif, a réussi à embarquer le groupe sur une autre question » (Une chargée de projet du secteur emploi et handicap)

Pour cela, les participants ont lourdement insisté sur l’importance de l’interconnaissance et de la reconnaissance entre partenaires. Pour pouvoir travailler ensemble, il est indispensable de se connaître et de connaître les missions, limites et fonctionnement de chacun. Ce n’est qu’à cette condition que le travail en réseau pourra se développer efficacement.

« J’avais sollicité de la part [d’un organisme] de prendre en charge une personne en souffrance. Ils l’ont reçue mais ils me l’ont renvoyée en me disant que ce n’était pas leur core business. (…) Du coup, la collaboration en a souffert et le suivi de la personne s’est émoussé » (Un directeur d’ETA)

« Actiris nous a envoyé des gens pour les mettre à l’emploi, parce qu’elles étaient handicapées. Mais nous ne faisons absolument pas ça, nous, de la mise à l’emploi ! Du coup, la personne a été ballottée et tout le monde s’est trouvé frustré » (Une fonctionnaire COCOF)

L’enjeu de connaissance porte aussi, dans ce cas précis, sur le handicap en tant que tel. Pour travailler en réseau autour de cette problématique et avec ces personnes, il s’agit de sensibiliser et d’informer les partenaires « généralistes » quant aux spécificités de ce type de prise en charge.

« Le handicap, ça suscite des peurs, des phantasmes. Les gens n’osent pas, ils ne savent pas comment se comporter. Et parfois, en se lançant à l’eau, on se rend compte que ça se passe bien » (Une travailleuse sociale du secteur handicap)

Dans un second temps, le réseau ainsi constitué sera rapidement amené à s’interroger sur sa formalisation. Cette étape a suscité dans les groupes des discours plus mitigés. D’un côté, systématiser certaines procédures de collaboration et certaines rencontres permet de pérenniser le réseau, au-delà des bonnes volontés personnelles. D’un autre, cela comporte le risque d’une systématisation, d’une rigidification ou d’une automatisation contraires aux vertus de flexibilité et de souplesse attribuées au réseau.

« Nous avions de bonnes collaborations avec [ce service] mais notre personne de contact a changé d’emploi. Nous n’avons pas réagi assez vite et ça a compliqué le travail en commun pendant un certain temps » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

« Il faut développer des procédures suffisamment claires pour pouvoir réagir de façon pertinente à une diversité de situations »

« Formaliser des procédures ne signifie pas faire la même chose pour tous. Il s’agirait plutôt de balises jalonnant les échanges entre partenaires »[10]. Les liens entre partenaires peuvent donc être plus ou moins serrés. Autrement dit, le degré d’intégration du réseau peut être plus ou moins élevé.

« Le choix de l’un ou l’autre mode d’intégration dépend de plusieurs facteurs. Comme identifié par les participants, la sévérité de la problématique (en lien avec l’autonomie des bénéficiaires) en constitue l’un des principaux. Dans les modalités d’intégration plus « légères », les patients (et/ou leur entourage) doivent être capables de se retrouver dans un système qui demeure constitué d’organisations bien distinctes et dont les projets ou modalités de prise en charge sont aussi pluriels. Une intégration plus poussée se justifie, au contraire, par rapport à des situations dans lesquelles les personnes sont particulièrement démunies (handicap lourd, diagnostic multiple, isolement social, etc.)[11]»

« Pour certains patients, il suffit de donner un post-it avec le numéro d’une personne de contact dans une autre institution et ça se passe bien. Dans d'autres cas, il faut mieux appeler avant et dans d'autres situations encore, il faut mieux y aller avec lui. » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

Enfin, dès qu’il prend un tant soit peu d’ampleur, le travail en réseau implique un besoin de coordination. Cela pose la question des moyens pour la mettre en place, mais aussi celle du pouvoir dans le réseau. « En pratique, la question des moyens pourra se révéler déterminante : celui qui paie donne le ton »[12].

« Il y a eu une réforme en psychiatrie, initiée unilatéralement par le SPF. Ils veulent travailler en réseau, développer les partenariats. On peut travailler en réseau, mais uniquement avec des Services de Santé Mentale (SSM), du secteur santé mentale. Pour les enfants, les acteurs de l’aide à la jeunesse, par exemple, ne sont pas associés au développement du réseau, ils arrivent dans un truc tout fait. Pour les adultes, c’est pareil avec le secteur logement ou santé : ces acteurs peuvent participer mais doivent d’abord passer par les acteurs santé mentale, les gens restent ‘psychiatrisés’. Un secteur a le leadership dans le réseau » (Une travailleuse sociale du secteur « santé mentale »)

Quant au travail de réseau, il comporte des enjeux spécifiques, qui tiennent principalement à l’ « accrochage » de la personne handicapée et posent la question de la (non) demande.

« Je pense au cas de Madame X, personne handicapée en fauteuil roulant, qui est aussi accompagnée pour des problèmes de dettes. Il y a déjà beaucoup de personnes autour d’elle, dont de grosses institutions comme le PHARE et le CPAS. Elle revient aussi toujours vers nous, mais quand on essaie de mettre des choses en place, elle ne donne pas suite. (…) Plusieurs médiateurs de dette se sont mis sur le cas et ont renoncé. (…) elle se repose beaucoup trop sur nous alors que ce que nous essayons c’est de travailler ‘avec’ elle » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

«Il faut prendre en compte l’avis de la personne dans le projet mais aussi dans la composition du réseau et dans les infos qui sont transmises entre membres du réseau. Il faut lui donner le plus grand contrôle possible sur ces trois éléments-là» (Un Directeur d’un Service d’accompagnement)

Le travail de (re)création de lien autour d’une personne peut aussi amener les professionnels à collaborer avec des non-professionnels, à impliquer dans ce travail de réseau des voisins, de la famille ou des amis de la personne. Ces réseaux « spontanés » constituent un atout, selon les participants, mais il importe selon eux aussi de rester à l’écoute des souhaits de la personne et de ne pas surcharger ces soutiens informels.

« La personne handicapée a aussi des ressources et on doit tenir compte de tout ce qui fait soin pour elle »

« Il faut faire une place au réseau non professionnel. On voit parfois des situations qui ont l’air désespéré, on s’agite, on mobilise le réseau, puis on se rend compte que la personne a réglé la situation via son réseau non professionnel. Il y a beaucoup de dénouements comme ça. C’est important de lister avec la personne le réseau qui existe » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

Dans le travail de réseau, l’idéal, pour les participants, est de se rencontrer « physiquement » autour de la personne. Cependant, quand cela est rendu impossible par le nombre de partenaires ou par le manque de temps, la présence d’un coordinateur peut y pallier efficacement.

« Il s’agit de l’accompagnement d’une personne de 60 ans, avec des déficiences intellectuelles et un problème psychiatrique. On a réussi à mettre un réseau en place, essentiellement autour d’une association présente chaque semaine dans le logement pour accompagner directement la personne. On se voit de temps en temps à la demande, mais pas très souvent. Ça fonctionne bien parce qu’il y a une personne centrale, qui coordonne, centralise. Tous les membres du réseau savent que même si on ne se voit pas, on peut renvoyer les infos vers cette personne qui peut redistribuer au besoin vers les intéressés. Par exemple si la personne a des problèmes de comportement vis-à-vis des autres locataires, le centralisateur fait le relais vers le médecin, etc.. Ça fonctionne bien sans qu’on doive se rencontrer très souvent. Quand on détermine qu’il faut se rencontrer, le coordinateur met en place une rencontre et on peut avancer. Dans le travail quotidien, c’est assez souple. On a toujours la garantie que la personne est présente et peut gérer au mieux » (Un Directeur d’une Société de logement social)

« Plus que de tiers, c’est de «tierçarité» dont on parle. C’est une posture, une responsabilité, pas forcément une personne » (Un Directeur d’un Service d’accompagnement)

L’enjeu du pouvoir se pose également dans le travail de réseau. Les acteurs l’identifient en termes de « hiérarchisation naturelle entre les intervenants ».

« Il faut être attentif à la position institutionnelle (direction, travailleur de terrain,...) et à la profession de ceux qui sont autour de la table. Il y a une hiérarchisation naturelle qui place le psychiatre au-dessus du psychologue, qui est au-dessus de l’AS, etc. Il n’y a pas vraiment d’égalité » (Un Directeur d’une Société de logement social)

« Les positions dominantes peuvent, comme dans le cas du travail en réseau, être néfastes à la créativité et à la dynamique du réseau. Si un partenaire a le pouvoir de ne pas jouer le jeu et qu’il use de ce pouvoir, il ne peut plus véritablement être question de travail de réseau, mais bien de subordination du travail de réseau à une volonté institutionnelle »[13].

« L’égalité des acteurs dans les réseaux, c’est très important. J’ai été confrontée à des difficultés avec des services qui viennent d’autres réseaux et qui imposent des solutions toutes faites. Le SAJ, par exemple, arrive avec des situations pour lesquelles on n’a plus rien à faire, toutes les décisions sont prises. Quand ces institutions mandatées arrivent dans d’autres réseaux, ils manquent d’écoute. Ils nous interpellent soi-disant, mais tout est déjà décidé. Certains acteurs n’arrivent pas à se remettre en question dans leur collaboration avec d’autres » (Une fonctionnaire COCOF)

Toujours dans l’idée du réseau comme dynamique, et vu la diversité des formes que peut prendre le réseau dans la pratique, « il apparaît aussi essentiel, aux yeux de tous, d’adopter une démarche réflexive, et ce tant dans le travail en réseau que de réseau. Il importe d’instaurer, tout au long du processus, des moments et des espaces de feedback pour alimenter les pratiques et les réflexions. En d’autres termes, l’idée est d’agir en conscience, de savoir « dans quel jeu on joue » et pourquoi, d’en élaborer les règles et en questionner le sens collectivement »[14]. Il s’agit d’interroger, tout au long du processus, la vocation, les limites, les objectifs, ... du réseau. Cela vaut également pour l’enjeu de connaissance/interconnaissance, évoqué plus haut : elle n’est jamais acquise une fois pour toute, mais fait l’objet d’un travail constant de mise à jour.

Obstacles et points d’attention

En termes d’obstacles au travail en réseau, les participants ont avant tout mentionné les logiques d’action publiques bruxelloises. Le cloisonnement institutionnel, l’exigence de résultats quantitatifs à court terme par les pouvoirs subsidiants, la diversité des critères d’évaluation de l’action publique d’un secteur à l’autre, le manque de concertation intersectorielle au niveau politique, le manque de moyens (le temps et l’argent...), ... Tout cela continue d’entraver le développement des réseaux et de l’intersectorialité, malgré l’injonction croissante à travailler dans ce sens.

Au-delà de ces obstacles politico-institutionnels, sur lesquels les professionnels ont finalement très peu prise, on retrouve ceux qui sont directement liés à l’organisation du travail en réseau en tant que tel. Il prend du temps, surtout dans sa phase de lancement, et ne produit pas de résultats immédiats. Il implique de coordonner des rythmes institutionnels différents, parfois difficilement compatibles. La richesse du secteur associatif bruxellois est identifiée par les acteurs à la fois comme un atout et comme un obstacle. Enfin, tous ont insisté sur l’importance d’assurer les liens entre directions et acteurs de terrain, pour que le réseau, parfois pensé aux niveaux hiérarchiques supérieurs, soient effectifs sur le terrain.

A l’unanimité, les participants aux focus groups ont affirmé que le réseau, pour conserver ses atouts de flexibilité, souplesse et réactivité, devait avant tout éviter les travers de la rigidification et de l’automatisation.

« Le risque, c’est quand ça marche trop bien. On finit par oublier qu’une situation n’est pas l’autre et on ne fait que répéter ce qui a marché avant. Ce n’est pas à ça que sert un réseau » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

« Les longues collaborations et les longs suivis, avec un réseau qui se voit régulièrement, c’est indispensable dans certaines situations mais ça pose des questions sur les limites, la familiarité, l’attachement. On risque de sortir du cadre de l’encadrement avec la personne handicapée, et entre professionnels, ça risque de sortir du cadre aussi » (Une travailleuse sociale d’un Service d’accompagnement)

Entre autres points d’attention, les participants ont enfin évoqué les épineuses questions du secret professionnel, de la responsabilité et du conflit dans le réseau. Ils invitent à penser ces questions afin d’éviter les comportements contreproductifs (« renvoi de la patate chaude ») et irrespectueux envers les personnes prises en charge : quelles informations partage-t-on avec qui et pourquoi ? Comment se partage la responsabilité entre partenaires ?

Conclusion : un processus à reproduire

Mettre des acteurs issus de champs différents autour de la table pour réfléchir collectivement au réseau autour de la problématique du handicap, c’était déjà, en soi, faire du réseau. L’expérience s’est donc révélée très riche tant du point de vue du fond que de la forme, du processus en soi. Elle a permis à des acteurs d’horizons différents d’échanger à propos de leurs expériences et de partager leurs ressources. Elle s’articulait à cette occasion autour de la question du handicap, en rassemblant des acteurs issus de ce champ spécifique, mais aussi du secteur emploi, logement, médiation de dettes, santé et santé mentale. Mais le processus est tout à fait reproductible dans d’autres champs d’intervention sociale. En effet, si de nombreux acteurs se retrouveront sans doute dans la plupart des points mis en évidence ici, il n’en reste pas moins que chaque domaine conserve ses enjeux spécifiques.

Du point de vue du fond, la démarche a débouché sur une sorte de « vade mecum » du travail en réseau, reprenant les différentes « étapes » et points d’attention soulevés par les groupes de participants et résumés dans le présent article. Loin de constituer une « recette miracle » pour le travail en réseau, il propose une série de balises censées nourrir la réflexion et l’action des acteurs désirant travailler en réseau. Il répertorie également un certain nombre de « ressources existantes », sur lesquelles il est aussi possible de s’appuyer et de s’inspirer.

Bibliographie

Bartholomé Ch., Il faut travailler en réseau ! , in : Intermag, décembre 2007, en ligne sur http://www.intermag.be/lien-champ-associatif-institutions/109-il-faut-travailler-en-reseau

Cultiaux J., Méhauden L., Darquenne R., Travailler en réseau pour une meilleure inclusion de la personne handicapée. Rapport final, février 2016.

Fastres J., Pour une typologie du travail en réseau, in : Intermag, août 2009, en ligne sur http://www.intermag.be/lien-champ-associatif-institutions/91-typologie-du-travail-en-reseau

Mottint, J., «Le travail en réseau : travailler ensemble pour optimaliser les pratiques au profit de tous», CERE (Centre d’Expertise et de Ressources pour l’Enfance), juin 2008, 7 p. en ligne sur http://www.cere-asbl.be/IMG/pdf/Travailler_le_social_en_reseau.pdf

Notes / Références

[1] J. Mottint, «Le travail en réseau : travailler ensemble pour optimaliser les pratiques au profit de tous», CERE (Centre d’Expertise et de Ressources pour l’Enfance), juin 2008, p. 1

[2] J. Mottint, op. cit.

[3] Ibidem

[4] Décret relatif à l'inclusion de la personne handicapée, 17 janvier 2014. http://phare.irisnet.be/espace-pro/r%C3%A9glementation/r%C3%A9glementation-en-projet/

[5] J. Cultiaux, L. Méhauden, R. Darquenne, Travailler en réseau pour une meilleure inclusion de la personne handicapée. Rapport final, février 2016, p.41

[6] Pour aller plus loin dans cette typologisation des réseaux : J. Mottint, Le travail en réseau : travailler ensemble pour optimaliser les pratiques au profit de tous, CERE (Centre d’Expertise et de Ressources pour l’Enfance), juin 2008;
J. Fastres, Pour une typologie du travail en réseau, in : Intermag, août 2009.

[7] Ch. Bartholomé, Il faut travailler en réseau ! , in : Intermag, décembre 2007.

[8] J. Cultiaux, et al., op. cit., p.25

[9] J. Cultiaux, et al., op. Cit., p.12.

[10] J. Cultiaux, et al., op. cit., p.19

[11] J. Cultiaux, et al., “op. cit., p.20

[12] J. Cultiaux et al., op. cit., p.23

[13] J. Cultiaux et al., op. cit., p.31

[14] J. Cultiaux et al., op. cit., p.41