Pascale Meunier, Le Grain, Juin 2016

Il manque structurellement de places pour les élèves qui entrent dans le secondaire, surtout à Bruxelles. Pourquoi ne pas ouvrir davantage d’écoles ? L’initiative peut aussi venir de parents…

printbuttonTout a commencé dans les tribunes d’un club de rugby. Annick Petiau discute avec une amie en regardant le match. Leurs aînées sont en cinquième primaire à l’école Nos enfants, à Forest. Où iront-elles plus tard ? Nous sommes en mai 2009 et ni les files devant les établissements scolaires ni le tirage au sort pour inscrire un enfant en secondaire ne sont en mesure de les rassurer. Pour elles, l’idée de s’en remettre au hasard et de rompre avec la pédagogie installée en primaire est insoutenable. Mais que faire ? A Bruxelles, les places sont rares dans les écoles secondaires à pédagogie active. « On s’est dit qu’on allait en créer une ! » raconte Annick Petiau. Et ce qui ressemblait hier à une boutade est devenu réalité. A la rentrée 2014, l’École Active a ouvert ses portes rue de Stalle, à Uccle. Aujourd’hui, comme les autres écoles secondaires de la capitale, elle affiche complet et la liste d’attente est longue. Évidemment, ce ne fut pas aussi simple... Locaux, financement, reconnaissance officielle… cinq années ont été nécessaires pour mener à bien le projet.

Enclencher la dynamique

Elles auraient pu se contenter de râler et de rêver. Pas du tout. Le soir même, les deux mamans se retrouvent autour de la table avec leurs conjoints respectifs. « On a réfléchi à ce que serait notre école idéale et nous avons jeté sur papier les piliers qui nous paraissaient incontournables : une école non confessionnelle ouverte à tous et qui favorise l’apprentissage des langues. » 

Elles entament alors un long tour de consultations pour tester la faisabilité de leur plan : les directions d’écoles primaires à pédagogie active ou proche, les communes de Forest et de Saint-Gilles, la Felsi (la Fédération des établissements libres subventionnés indépendants), différents cabinets ministériels… « Personne ne nous a dit non mais on s’est entendu dire que ce n’était pas possible, que créer une école ça ne se faisait pas comme ça, d’ailleurs on n’en avait plus créé de nouvelle depuis des lustres... » se souvient Annick Petiau. Étaient-elles donc les seules à rêver ? Elles ont testé leur projet auprès d’autres parents. « On a distribué des questionnaires dans plusieurs écoles. L’accueil était très enthousiaste, cela nous a convaincues. » Elles ont aussi entraîné avec elles un petit groupe d’amis, dont Mathias Schmit, aujourd’hui président de l’asbl l’École Active, et Serge Merckx, président de l’asbl Les Amis de l’École Active. Rien ne les prédisposait, l’un est ingénieur commercial et l’autre expert immobilier, à relever un tel défi. Mais, très vite, leur investissement s’est traduit en intérêt collectif.

La force de ces pionniers fut de s’allier dès le début à des experts. Un groupe s’est constitué, rassemblant les directions de plusieurs écoles du sud-ouest de Bruxelles : École en Couleurs, Decroly, Hamaïde, Plein Air et Nos Enfants, toutes membres du réseau Felsi. Ces écoles fondamentales sont confrontées à la pénurie de places en humanités et à une rupture de continuité pédagogique. A l’époque, Decroly était en effet la seule à proposer un enseignement secondaire de ce type. Et, avec la suppression de l’adossement prévu dans le « décret inscription », pour ses écoliers du primaire aussi, l’inscription en secondaire devenait difficile ! Le 13 octobre 2009, s’est créée une première asbl : Les Amis de l’École Active. « Nous avons franchi un premier cap, dit A. Petiau. Le projet est officiellement devenu celui d’une personne morale et plus celui de deux passionarias anonymes. »

Projet pédagogique et agrégation

Langues, dimension non confessionnelle, pédagogie active et diversité sont au cœur du projet pédagogique. Au premier degré, chaque école peut proposer quatre heures d’options. Ici, pas de latin mais deux heures de plus de néerlandais par semaine en demi groupes et une attention particulière portée au recrutement des professeurs. Les deux autres heures sont dédiées à l’artistique. « Nous insistons également sur les intelligences multiples, dit Mathias Schmit. Et l’art en fait partie. » Au second degré, qui s’ouvrira en septembre prochain, les élèves qui le souhaitent pourront opter pour le même schéma 4 heures +2 heures en anglais, en plus d’un atelier oral. Il n’y a pas de langues supplémentaires prévues au troisième degré. « Nous ne sommes pas dans l’idée de fabriquer des polyglottes, nuance-t-il, mais de permettre aux élèves de s’exprimer dans les trois langues du programme : le français, le néerlandais et l’anglais. » L’horaire des élèves ne présente pas non plus de panel philosophique. « Notre projet comprend, pour tous, un cours de morale et histoire des religions », précise Annick Petiau.

Le 28 juin 2010, les fondateurs introduisent la demande de création de l’École Active auprès de la DGEO, la direction générale de l’enseignement ordinaire. L’autorisation leur sera accordée le 21 décembre 2012. Les choses se sont faites étape par étape, rebondissement après rebondissement.

« Comment créer une école ? On n’y connaissait rien ! On ne savait même pas comment ça fonctionnait ! », reconnaissent les deux présidents. L’ensemble des fondateurs a cherché à créer divers partenariats. Avec les communes tout d’abord, qui, bien qu’elles se soient déclarées intéressées par la démarche, ont in fine décliné tout investissement. L’argument ? Le pacte scolaire. « Impossible pour elles de soutenir un réseau plutôt qu’un autre » déplore Mathias Schmit. Le même motif a aussi été évoqué par la Communauté française alors qu’un accord était à deux doigts d’aboutir pour l’occupation de l’internat de Forest. Le projet a capoté et c’est tout seuls finalement, sans soutien institutionnel, que les fondateurs de l’École Active ont poursuivi leurs démarches. « On est en pénurie mais personne n’aide ! Toute initiative bien ficelée devait au contraire être encouragée, non ? », lâche Mathias Schmit, échaudé. Cet échec marqua pour l’école un tournant décisif. « C’est au sortir de cet épisode que nous avons décidé de constituer une seconde asbl et de créer notre pouvoir organisateur, poursuit-il. En octobre 2011nous avions désormais un président, une voix, une assise. L’école existait, mais sans les murs. » Et elleacommencé à faire du bruit, à rendre son projet plus visible. Un site internet et une page Facebook ont été créés, invitant les internautes à la soutenir. Plus de 700 followers se sont manifestés sur les réseaux sociaux.

Trouver un site

Toutes les écoles primaires impliquées dans le projet se situent à Uccle et à Forest. C’est donc fort logiquement dans ce secteur géographique que les recherches se sont concentrées.  Plus de vingt visiteset toujours rien de concret… jusqu’à ce que, à ce stade également, les fondateurs décident de se passer d’intermédiaires. « Nous avons rencontré un propriétaire qui liquidait son activité rue de Stalle et nous lui avons exposé notre projet en direct. » Un emplacement idéal à la croisée d’Uccle et de Forest, avec des transports en commun à proximité. Le 3 février 2014, la négociation a abouti à la signature d’un bail emphytéotique de cinquante ans. Le bailleur a fait un geste, les premiers loyers seront calculés au prorata du nombre d’élèves.

Le bâtiment à front de rue date des années 70, il était affecté aux bureaux. A l’arrière, une vaste cour et des entrepôts. « Il y avait du boulot mais c’était jouable. Il restait six mois avant la rentrée 2014, on s’est lancé. » Priorité à l’ancien bâtiment administratif. « Il a fallu abattre des murs, refaire toute l’électricité, l’adapter aux normes en vigueur, explique Serge Merckx. Soit quelque 700 000 euros. » Mais l’asbl n’avait pas le premier centime, ni pour la transformation ni pour la location d’ailleurs…

Le financement

Six mois pour effectuer les travaux, six mois également pour lever des fonds. Conformément au pacte scolaire, les écoles libres ont à leur charge tous les frais d’infrastructure. Mais ici pas de patrimoine historique comme dans certaines écoles libres catholiques par exemple ; l’asbl est partie de zéro. « C’est une charge fixe énorme, que l’école soit complète ou non, souligne Mathias Schmit. Aujourd’hui nous avons 200 élèves… quand nous en aurons 600, ça roulera mieux. » L’école percevra en effet davantage de subsides. Mais pour l’heure c’est d’emprunts obligataires à un taux de 3% dont il est question. « En l’espace de quatre mois on a trouvé quelque 800 000 euros sous cette forme », dit Serge Merckx. Bonne nouvelle sur la nature humaine – qui compense la fraîcheur du soutien des politiques – certains souscripteurs ont même renoncé à toucher leurs intérêts… Des mécènes, mais aussi des gens qui ont donné de leur temps et offert leurs compétences. « Notamment un architecte. Il s’est occupé du changement d’affectation du site, ce qui ne représente pas un petit montant », apprécie Serge Merckx. Un établissement qui fermait a fait cadeau de son mobilier. « Des bancs, des tables et 150 chaises », se souvient Annick Petiau qui a en géré le stockage pendant trois ans… Car créer une école, c’est cela aussi : prévoir, courir les fournisseurs, analyser les devis. « Jusqu’aux normes des poubelles de la cour de récré. » Bref, des décisions à prendre pour à peu près tout ! La Communauté française a quant à elle fourni quatre pavillons préfabriqués. Ils sont installés dans la cour. « Ils nous ont fortement aidés, mentionne Mathias Schmit. On y a aménagé les premières classes le temps de transformer des autres parties du site. » Du coup, le plan initial a été revu : le rez-de-chaussée du bâtiment avant est finalement devenu une salle polyvalente. Elle sert de réfectoire et de salle de gym. 

La première rentrée scolaire

Une fois le décompte enclenché en février, impossible de faire marche arrière ni même de prendre du retard. L’École Active est intégrée au site www.inscription.be et les parents peuvent faire leur choix dès le mois de mars. « Là, ça a été le tout gros stress, confesse Mathias Schmit. Il nous fallait 60 élèves pour répondre aux exigences légales pour l’ouverture d’une école et il nous en fallait 96 pour que notre montage financier fonctionne... » A l’issue de la première phase des inscriptions, il y en avait 92. « C’était génial, souligne Serge Merckx, on était quasi complet. Cela veut dire que tous les pionniers ont eu leur place, selon leur premier choix. Personne parmi eux n’a dû aller ailleurs. » C’eût été dommage en effet, après tout le travail abattu ! Les places restantes ont été attribuées par la Ciri (la Commission inter-réseaux des inscriptions). A la deuxième rentrée, l’école affichait sold-out et cette année plus de 150 formulaires d’inscription ont déjà été déposés. L’École Active a donc instantanément rejoint la cour des grands. Tous les élèves ne viennent pas du sérail Felsi ni d’une école primaire à pédagogie Active. « Nos élèves sont originaires de trente-cinq écoles différentes et de réseaux différents. On a compté dix-sept langues maternelles différentes », souligne Mathias Schmit. De quoi faire taire les détracteurs qui reprochaient à ce projet à la fois son orientation pédagogique, sa neutralité confessionnelle et sa position géographique.

Une expérience humaine

S’ils ont œuvré au départ pour l’avenir scolaire de leurs propres enfants, les fondateurs en ont aussi beaucoup appris sur eux-mêmes et sur les autres. Serge Merckx : « J’ai découvert le bénévolat, le don, le partage d’idéal. J’ai découvert des gens qui étaient prêts à dépenser beaucoup d’énergie, des gens qui nous ont soutenus et aidés. Un groupe de personnes qui s’entendent bien et qui partagent un objectif commun arrive à abattre des montagnes. Je me dis que tout est possible… C’est énergivore et un peu stressant, on ne peut pas se consacrer uniquement à cela, il y a la vie professionnelle et familiale, mais globalement c’est positif. » Jamais ils n’ont envisagé de jeter le gant. Mathias Schmit : « On a dû parfois se battre en interne contre la démotivation. D’où la force du groupe pour continuer. »Leur travail de lobby a produit des effets qui facilitent désormais les projets similaires. Auparavant par exemple, un nouvel établissement secondaire ne pouvait être subventionné que s’il comptait 450 élèves au 1er octobre de sa création. « Autrement dit, impossible », fait remarquer M. Schmit. Le 19 juillet 2011, un nouveau décret a assoupli ces normes. Depuis, d’autres écoles secondaires se sont ouvertes. « Je pense qu’on a fait bouger les choses, dit Annick Petiau. Notre idée n’était pas complètement folle mais nécessaire, on était bien dans l’air du temps. » Toute nouvelle initiative reste d’ailleurs pertinente : on estime qu’en 2025 – pour les petits bouts qui entrent aujourd’hui en maternelle – il manquera 5 700 places en secondaire à Bruxelles…